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Musique et manga, quand les opposés s’attirent

Par Quentin GUILLIER 23 juillet 2026 
Le manga est par essence un média purement visuel et silencieux. Pourtant, la musique parvient souvent à s'y imposer comme un moteur narratif surpuissant. Comme on a pu en voir un exemple à la dernière Japan Expo cette frontière poreuse entre la page blanche et la scène. D'un côté, le trait de crayon se métamorphose en mélodie ; de l'autre, la note de musique ressuscite l'image. Retour sur un paradoxe de fusion de sens réussi.

Comment la bande dessinée japonaise parvient-elle à faire entendre le son à travers le dessin, et comment ce transmédia boucle-t-il la boucle ? C’est une question aux enjeux intemporels, parfaitement portée par deux œuvres majeures de la culture japonaise.

« Blue Giant » : quand le silence de l’encre devient symphonie

Blue Giant est une œuvre marquante de ces dernières années. Elle raconte la quête viscérale d’un jeune saxophoniste pour devenir le plus grand jazzman du monde. Pour comprendre comment le silence de l’encre devient une symphonie intérieure, il faut se tourner vers les créateurs de sa suite, Blue Giant Momentum : le dessinateur Shin’ichi Ishizuka et le scénariste NUMBER 8.

Lors de leur récente masterclass parisienne, le duo ne cache pas son émotion : « On est très heureux d’être ici, c’est comme être dans un rêve ». Paris n’a d’ailleurs pas été choisie au hasard par la convention. Comme le souligne NUMBER 8, c’est « une scène très importante pour le jazz. Si tu ne réussis pas à percer dans le jazz ici, c’est que tu ne réussiras nulle part. »
Leur ambition éditoriale est radicale et se calque sur leur sujet. Le jazz étant une musique de l’instant, ils cherchent à « faire ressortir ce sentiment dans la structure du récit ».
«  On essaye de composer notre manga comme le jazz le fait. On écrit comme la musique que l’on décrit. » NUMBER 8

Pour y parvenir, Shinichi Ishizuka s’immerge littéralement dans le son. « Quand je dessine, j’écoute le plus souvent de la musique Jazz (et quand je ne peux pas je me l’imagine) pour guider mes coups de crayon », confie-t-il. Cette musique « tourne et tourne » dans sa tête, lui permettant de créer des scènes d’une absolue fidélité. L’objectif est d’impliquer le lecteur visuellement : « On essaye d’accompagner au maximum le lecteur pour qu’il ait l’impression d’être dans la salle avec les musiciens, et qu’il n’ait plus uniquement cette place de lecteur mais de participant ».

Cela passe par une mise en scène audacieuse. Les mangakas, tous deux fervents admirateurs du légendaire John Coltrane, n’hésitent pas à utiliser des métaphores visuelles. Par exemple, dessiner « un champ de fleurs entourant le protagoniste lorsqu’il joue, permet au lecteur de faire travailler son imaginaire pour réussir à entendre le son par l’émotion retranscrite  ». Le matériel compte aussi : ils ajoutent « beaucoup de détails sur les instruments » en essayant de « les faire vivre presque autant que les personnages  ». Enfin, vient l’étape ultime. Ishizuka explique qu’après avoir dessiné la planche et les personnages, il s’attelle à « dessiner le son ».

Une démarche payante puisque les fans leur avouent arriver « presque à percevoir les sons  » à la lecture. Pourtant, pour les auteurs, c’est l’adaptation animée qui offre la consécration ultime : le manga n’ayant ni son ni musique, l’anime représentait « la touche finale ». Une émotion telle qu’Ishizuka avoue en avoir pleuré.

« Cowboy Bebop » : quand la musique convoque l’image

En parfait écho à cette démarche graphique, l’univers de Cowboy Bebop démontre la dynamique inverse. Œuvre culte de l’animation japonaise suivant les aventures d’un groupe de chasseurs de primes dans l’espace, la série est indissociable de sa bande originale jazzy légendaire signée Yoko Kanno. Lors du salon, le public a pu vivre une véritable célébration sonore de cette licence.
En effet, pour accompagner une projection exceptionnelle du film Cowboy Bebop : Knocking on Heaven’s Door, le Demian Big Band a assuré un concert live explosif. Cet orchestre amateur passionné, reprenant les standards d’animes au format "big band", a interprété avec panache la musique de l’œuvre.

Ici, l’art transcende l’écran et le papier, amenant la musique à être rejouée par les fans parce qu’elle « touche les cœurs ». L’identité de l’œuvre ne relève plus du seul domaine visuel : la musique participe activement à forger son ADN. La symbiose est telle que même les yeux fermés, les images et les scènes nous apparaissent instinctivement, convoquées par les seuls cuivres.

La ferveur des spectateurs venus en nombre en est la preuve vibrante. Alors que tous les stands ferment leurs portes et que les allées se vident, la salle de concert, elle, reste pleine à craquer. Face à ce public resté en masse, la joie et la fierté des musiciens s’installant sur scène sont palpables. Et lorsque les notes commencent à naître, les applaudissements suivent instantanément.
Une belle démonstration que le dialogue entre manga, animation et musique a encore de beaux jours devant lui, ouvrant la voie à une expérience transmédia totale.

Par Quentin GUILLIER

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Code EAN : 9782344070055
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