Excellent
21 octobre 2025
Avec Rockabilly, paru aux éditions Daniel Maghen, Rodolphe et Christophe Dubois nous plongent dans l’Amérique âpre des années 1950, là où la poussière des routes se mêle à la fièvre des premiers riffs électriques. Ce récit, à la croisée de La Fureur de vivre et les romans de William Faulkner, capte l’instant où la jeunesse blanche pauvre – les fameux Rednecks – découvre dans le rock’n’roll un instrument d’émancipation.
Tout est né d’une passion commune.
« Nous jouons tous deux un peu de guitare et nous échangeons souvent des morceaux », confie Rodolphe. « Je voulais raconter une histoire se déroulant aux États-Unis, au moment de la naissance du rock’n’roll. Pas un récit musical, mais une chronique humaine centrée sur une famille pauvre, de ces Blancs démunis qui travaillaient dans les champs. »
À l’époque, il évoque le projet à Christophe Dubois alors qu’ils travaillent encore sur leur série de science-fiction TER.
« Quand il m’en a parlé, j’ai tout de suite été emballé », se souvient le dessinateur. « Il m’a envoyé des croquis très vite, preuve que le projet l’inspirait vraiment, poursuit le scénariste. »
Le héros, Hank, troque la Winchester pour une guitare, symbole d’une génération cherchant à briser les chaînes de la misère. Dans cette fresque baignée de chaleur et de sueur, Mary-Barbara, dite Barbie, épouse d’un fermier rude, incarne le contrepoint féminin du récit. C’est à travers son regard que le lecteur découvre la famille Wayne, un clan rongé par le silence, la rancune et les loyautés contradictoires.
Rodolphe construit ici une véritable microsociologie de la famille. Le patriarche, usé par la pauvreté et la frustration, règne sans dialogue, reproduisant sur ses enfants l’autorité brutale qu’il a lui-même subie. La mère, elle, a disparu sans laisser de traces — une absence béante qui pèse sur toute la maison et renforce le déséquilibre du système. En partant, elle a rompu le dernier lien affectif, laissant le père prisonnier de sa colère et les enfants orphelins d’un repère émotionnel. Abraham (Bram), l’aîné, massif et laborieux, perpétue le modèle du devoir et du mutisme. Hank, au contraire, incarne la rupture – celui qui ose désobéir, rêver et chanter. Evy, la sœur cadette, fragile et instable, absorbe la tension des autres sans pouvoir la formuler.
Autour d’eux gravitent Eddie, le frère aux penchants sociopathiques, impulsif et manipulateur, qui concentre sur lui la violence du groupe, et Zacharie, le benjamin espiègle et voyeur. Chacun joue un rôle précis dans ce système clos : le père incarne le contrôle, la mère absente agit comme un fantôme structurant, les fils oscillent entre imitation, révolte et fuite. Dans cette dynamique familiale rigide, la cohésion se maintient par la peur et la répétition, selon un schéma que les théories systémiques (Bowen, Minuchin) décrivent comme la « reproduction des blessures ».
C’est là que Barbie intervient comme regard narratif et catalyseur. Étrangère à ce milieu, elle perçoit d’instinct les fissures du clan. Venue d’un environnement rigoriste qu’elle croyait fuir, elle découvre un autre enfermement, plus viscéral et plus cruel. Sa présence agit comme un révélateur : à travers ses yeux, le lecteur perçoit la honte, la violence symbolique et la tendresse enfouie qui cimentent encore la famille Wayne.
Fidèle à sa manière, le scénariste cultive les zones d’ombre :
« Certains lecteurs se demandent si la fille a subi des violences. Ces blancs sont volontaires : j’aime laisser des non-dits pour que le lecteur s’approprie le récit. »
Rockabilly devient ainsi une parabole sur la transmission des blessures et la violence ordinaire des liens familiaux.
« Ce milieu est d’une misère autant intellectuelle que matérielle », poursuit-il. « Hank s’en échappe grâce à sa guitare — son arme à lui. »
Christophe Dubois, déjà complice de Rodolphe sur TER et TERRE, transpose cette matière brute en images d’une beauté foudroyante.
« Je voulais qu’on sente le lien familial, tout en donnant à chacun une identité propre », explique-t-il. « Abraham, l’aîné, est massif mais bon. Le père, lui, est une version abîmée de ses fils. La sœur est fragile, instable. Quant à Hank, je me suis inspiré de photos de rockers d’époque : je voulais qu’on puisse croire qu’il avait réellement existé. »
Sa mise en couleur directe, réalisée à l’aquarelle, accentue la tension dramatique :
« J’ai commencé à l’écoline, puis opté pour l’aquarelle, plus rabattue, plus sombre, surtout à mesure que le récit s’assombrit. » L’artiste confie avoir mené un minutieux travail documentaire : « J’ai retrouvé la vraie ville où se déroule l’histoire, avec des photos d’époque. Je voulais sentir la poussière, la lumière, les textures. »
Graphiquement, Dubois compose une véritable grammaire visuelle. Les ocres poussiéreux traduisent la chaleur et la lassitude, les bleus nocturnes la mélancolie et le désir. Les cadrages serrés enferment les personnages dans leurs destins, tandis que les plans larges ouvrent l’horizon de la fuite. Par la lumière et la matière, le dessinateur transforme le réel en symbole : la guitare devient métaphore de la révolte, la route celle du possible. Dans une lecture sémiologique à la Barthes, chaque élément – poussière, lumière, musique – agit comme un signe à double sens : dénotatif, en décrivant une Amérique pauvre et violente ; connotatif, en exprimant le mythe universel de la liberté et de la rébellion.
Cette authenticité se retrouve jusque dans les figures historiques qui traversent l’album : Elvis Presley, Gene Vincent, Wanda Jackson, Eddie Cochran, Jerry Lee Lewis…
« Tous ces personnages secondaires ont réellement existé », précise Rodolphe. « Seul Hank est fictif, mais il aurait très bien pu exister. Beaucoup de grands noms du rock venaient de milieux très modestes. La musique était pour eux un moyen de salut. »
La tension entre Hank et Barbie, oscillant entre désir et impossibilité, donne au récit son souffle tragique.
« Elle aime jouer de son charme sans mesurer les conséquences », dit Rodolphe. « Mais elle ne franchit jamais vraiment la limite. » Une retenue que partage le dessinateur : « Sur le plan humain, il y a une forme de trahison, mais la situation reste crédible. La fin est apaisée : chacun suit sa route, lui vers la musique, elle vers la reconstruction. »
Graphiquement somptueux, narrativement tendu, Rockabilly est une œuvre habitée par la mélancolie des grandes destinées empêchées. Rodolphe et Dubois y font dialoguer le mythe et la réalité, la poussière et la lumière, la violence et la grâce.
« Je l’ai inventé, donc à sa manière, Hank existe vraiment, conclut Rodolphe dans un sourire. »
Les deux auteurs retrouveront bientôt les étoiles avec Exile, un diptyque de science-fiction prévu pour 2027-2028. En attendant, Rockabilly vibre comme une ballade électrique sous un ciel étatsunien, entre fatalité, sensualité et rédemption par la musique.
Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.
À lire sur ActuaBD.com :
Rockabilly - Par Rodolphe et Daniel Dubois, éditions Daniel Maghen. Album paru le 11 septembre 2025. 104 pages, 25 x 34 cm. 19,50 euros.