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Bonjour Maxence Kerloc’h. Nous nous rencontrons à l’occasion de la parution de votre premier roman graphique, Derrière le champ paru en juin. Avant d’en parler, pouvez-vous vous présenter en quelques mots et revenir sur votre parcours, notamment votre expérience dans le secteur de l’animation, chez Netflix ?
Maxence Kerloc’h : Je dessine et j’écris des histoires. Je publie aujourd’hui ma première bande dessinée, Derrière le champ, aux éditions Casterman. J’ai 27 ans.
Dans Derrière le champ, vous décrivez la campagne de votre enfance comme un lieu marqué par le vide, l’absence et l’ennui. Pourtant, cet ennui devient un véritable moteur narratif. Comment avez-vous travaillé cette atmosphère pour en faire un personnage à part entière du récit ?
C’est une très bonne question… Je crois que ce qui m’intéresse dans cet environnement rural, c’est précisément ce paradoxe. D’un côté, la campagne est synonyme d’ennui, d’absence d’événements. Et, en même temps… c’est cet ennui qui nourrit le désir d’aventure, l’envie d’ailleurs, l’aspiration à une autre vie. C’est finalement cette tension qui m’intéressait et que j’avais envie d’explorer dans le récit.
Comment est né ce projet ?
Le projet est né d’un désir : celui de parler d’un âge très particulier, celui où l’on sort de l’enfance et où l’on découvre, pour la première fois, un monde un peu plus vaste que celui de la famille et de l’école. Tout à coup, on commence à découvrir le monde. Forcément, il est un peu effrayant, mais aussi terriblement attirant et bouleversant. C’est ce moment-là, ce début de sortie de l’enfance, qui m’a intéressé, parce que c’est un moment où le monde fascine autant qu’il bouleverse.
Votre personnage principal, Martin, découvre un nouvel environnement après un déménagement et peine à trouver sa place. Quelle part de votre propre enfance retrouve-t-on dans son parcours, et à quel moment avez-vous senti qu’il fallait vous éloigner du souvenir pour construire une véritable fiction ?
Dès le départ, j’ai abordé ce récit avec une certaine distance par rapport à mon enfance. Je ne suis plus cet enfant de 13 ans, et il était important pour moi de ne pas me contenter de mes souvenirs pour comprendre ce que signifie vivre cet âge-là. C’est pourquoi j’ai mené des recherches. Je me suis notamment rendu dans un collège pour observer des élèves et essayer de comprendre, à leur niveau, ce que représente cette période de la vie. Au fond, je ne raconte pas simplement ma propre expérience ou mes souvenirs. J’essaie plutôt d’observer et de comprendre ce que signifie avoir cet âge, puis de retranscrire cette expérience pour que le lecteur puisse, à son tour, la vivre à travers le récit.
Dans Derrière le champ, vous montrez avec beaucoup de justesse les mensonges, les trahisons et les petites cruautés qui accompagnent l’enfance et le début de l’adolescence. Pourquoi teniez-vous à montrer cette facette, loin d’une vision idéalisée de cette période de la vie ?
Merci, je suis heureux que vous ayez trouvé cela juste. Je crois que j’avais surtout envie de rester fidèle aux difficultés et aux tourments que l’on peut traverser à cet âge-là. C’est une période de très grande incertitude, marquée par les peurs, où l’on se débrouille avec les moyens dont on dispose… y compris parfois des moyens un peu déloyaux. Mais le regard que j’essaie de porter dans ce livre reste profondément compréhensif. Je ne juge pas ces enfants lorsqu’ils mentent ou se montrent parfois un peu violents. J’essaie plutôt d’être à leurs côtés, de comprendre pourquoi ils agissent ainsi et pourquoi, à certains moments, ils ont le sentiment de ne pas avoir d’autre solution.
Capucine apporte une touche de fantaisie au récit, notamment à travers sa fascination pour les extraterrestres et les personnalités atypiques. Représente-t-elle, selon vous, une échappatoire à la monotonie du quotidien ou, au contraire, une autre manière de regarder le réel ?
Pour moi, Capucine incarne justement cette ambiguïté de l’imagination. D’un côté, c’est une force qui permet d’inventer un autre monde et, peut-être, de commencer à le rendre possible. L’imagination ouvre un espace où l’on peut créer, transformer le réel et imaginer d’autres possibles. Mais, en même temps, c’est aussi ce qui fait sa singularité et ce qui la met à l’écart des autres enfants. Au début du récit, cette imagination l’isole, elle la coupe du monde. Il était important pour moi de montrer ces deux aspects. L’imagination peut être une manière de changer ce qui nous entoure, de se connecter au monde autrement. Mais elle peut aussi devenir un refuge, une façon de s’en protéger et, finalement, de ne plus vraiment être en lien avec les autres.
Avant de publier Derrière le champ, vous avez travaillé dans l’animation, notamment comme character layout artist. En quoi cette expérience a-t-elle influencé votre manière de raconter une histoire en bande dessinée ?
L’animation est un métier très exigeant et j’y ai beaucoup appris. Le poste que j’occupais consistait à affiner le jeu des personnages à partir de ce qui était simplement esquissé dans le storyboard. Il s’agissait de trouver la justesse émotionnelle de chaque scène, de chaque expression. C’est une exigence que j’ai essayé de prolonger dans Derrière le champ, en accordant une attention très précise aux émotions qui traversent les personnages à chaque instant.
Pouvez-vous nous parler de votre technique de travail ? Comment avez-vous réalisé Derrière le champ : selon un processus traditionnel, en numérique, ou en combinant les deux ?
J’ai d’abord réalisé une partie de l’album en numérique. Comme il s’agissait de ma première bande dessinée, cela me permettait de revenir en arrière lorsque je sentais que certains éléments ne fonctionnaient pas, d’apprendre de mes erreurs et de construire un récit aussi solide que possible. Ensuite, j’ai réalisé la mise en couleur de manière traditionnelle, à la peinture à l’huile et au crayon.
Si l’on comprends bien, vous avez d’abord réalisé les crayonnés sur iPad avant de les imprimer pour poursuivre le travail de manière traditionnelle ?
Et après, j’ai peint par-dessus, c’est bien ça.
Quels matériaux utilisez-vous pour la mise en couleur ? Travaillez-vous avec une technique ou des encres particulières ?
J’utilise de la peinture à l’huile très diluée. J’obtiens ainsi un rendu proche de l’aquarelle, tout en conservant davantage de maîtrise et de précision dans l’exécution.
Vos personnages arborent des visages très stylisés, presque comme des masques. Comment ce parti pris graphique s’est-il imposé à vous, et que vous permet-il d’exprimer ?
C’est un choix qui s’est imposé assez instinctivement dans mon dessin, et que j’ai ensuite accepté tel qu’il venait. J’ai donc un peu de mal à prendre du recul sur cette décision. En revanche, ce que je peux dire, c’est que j’ai accordé une grande attention à la justesse des émotions à chaque instant du récit. De ce point de vue, le visage occupe une place essentielle dans le livre.
Au fond, que souhaitez-vous transmettre à travers le parcours de Martin et Capucine ?
Je crois que j’aimerais que l’on prenne davantage au sérieux la vie des enfants et des adolescents. Qu’on cherche vraiment à les comprendre et à les écouter. Parce que, lorsqu’on y parvient, la relation change : elle devient un véritable échange. Et je trouve que c’est à la fois beau et important.
C’est aussi l’histoire de deux personnages qui éprouvent des difficultés à aller vers les autres. En racontant, presque de façon anatomique, ce qui rend ce lien si difficile, j’espère permettre au lecteur de mieux comprendre ces mécanismes, et peut-être de trouver, à son tour, d’autres façons d’entrer en relation avec les autres. Si le livre peut contribuer à cela, alors je crois que c’est important.
Pour conclure, pouvez-vous nous parler de vos prochains projets, que ce soit en bande dessinée ou dans d’autres domaines ? Vous animez également des rencontres et des entretiens : est-ce un aspect de votre activité que vous souhaitez développer ?
Je travaille actuellement sur un livre jeunesse destiné aux enfants de 3 à 5 ans. Là encore, je m’interroge sur ce que signifie faire l’expérience du monde à cet âge, et j’ai mené un important travail de recherche documentaire pour nourrir le projet.
J’écris également une autre BD, cette fois autour de la maternité. Le projet est encore en cours de développement, donc nous verrons où il me mènera.
Plus généralement, j’ai envie de poursuivre cette dimension documentaire dans mon travail : aller à la rencontre des gens, écouter leurs histoires, essayer de les comprendre… C’est une démarche qui me tient profondément à cœur et que j’aimerais développer davantage à l’avenir.
Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.
En médaillon : Maxence Kerloc’h
Photo © Christian Missia Dio
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La chronique de Derrière le champ
Derrière le champ - Maxence Kerloc’h – éditions Casterman. Album paru le 10 juin 2026. 208 pages, format 17.2 x 24 cm - Noir et blanc, 22,00 euros.