Les Papillons ne meurent pas de vieillesse - Par Frédéric Bézian & Matz - Ed. Casterman

Par Christian MISSIA Dio Bon 10 mai 2025 
Dans Les Papillons ne meurent pas de vieillesse, Matz et Frédéric Bézian signent un polar naturaliste singulier, entre enquête scientifique et fable écologique, où l’apparition d’un papillon disparu bouleverse l’ordre établi. Un récit audacieux et déstabilisant, porté par une esthétique radicale.

On attendait peut-être un polar sec et tendu à la Matz, ou une fable gothique dans la lignée des grands récits baroques de Frédéric Bézian. Ce qu’on découvre, c’est un récit hybride, à la fois contemplatif et nerveux, scientifique et romanesque, aussi singulier que désarçonnant. Avec Les Papillons ne meurent pas de vieillesse, les deux auteurs sortent volontairement de leur zone de confort. Un pari qui intrigue plus qu’il ne convainc totalement, mais dont les ambitions valent le détour.

Tout commence par une anomalie. Camille Simon, entomologiste de renommée mondiale, reçoit un jour un spécimen de Parides, un papillon dont la lignée est théoriquement éteinte, envoyé par Candido, son contact brésilien. Stupéfait, Camille imagine un miracle de la nature — ou un leurre évolutif encore inconnu. Il publie aussitôt un article scientifique retentissant avant de s’envoler pour l’Amazonie avec Géraldine, sa jeune cousine et collaboratrice, pour vérifier sur place la véracité de cette résurgence.

Mais ce retour d’une espèce oubliée dérange. Si cette redécouverte est confirmée, une vaste portion de forêt exploitée par des multinationales deviendrait une zone protégée, bouleversant des intérêts économiques colossaux. Une chasse aux chasseurs s’engage alors. Ce que Camille pense être une expédition scientifique se transforme vite en confrontation avec des réseaux de corruption, de déforestation et d’expropriation. En filigrane, la bande dessinée soulève une question cruciale : et si la nature développait de nouveaux moyens de défense contre les prédateurs que nous sommes ?

Les Papillons ne meurent pas de vieillesse - Par Frédéric Bézian & Matz - Ed. Casterman
Les Papillons ne meurent pas de vieillesse
Frédéric Bézian & Matz © Casterman

Un duo à contre-emploi

Ce n’est pas un hasard si Matz et Bézian qualifient leur collaboration de « pari d’ivrognes ». Amis de longue date, les deux auteurs ont voulu tenter une œuvre qui déjoue leurs habitudes :
« On n’a pas l’habitude, Alexis (Matz, de son vrai nom Alexis Nolent, NDLR) et moi, de traiter ce genre de sujet », reconnaît Bézian. Ce dernier s’amuse d’ailleurs de son image d’« auteur grand public désagréable » — une formule ironique qu’il retourne contre lui-même — pour expliquer pourquoi cette histoire n’a rien d’évident dans son parcours.

Le choix de Bézian comme dessinateur peut étonner les amateurs du style nerveux de Matz (Le Tueur, Tango). Le dessinateur opte ici pour un traitement en noir et blanc, rehaussé uniquement de touches de couleur pour les papillons. Ce procédé, décidé à mi-parcours sur une suggestion presque humoristique, fonctionne pourtant admirablement : « Je l’ai balancé comme une vanne, et il me répond que ce n’est pas bête ça comme idée. » Ces éclats de couleurs confèrent aux insectes une charge presque mystique — incarnation d’une nature fragile mais indomptable.

Les Papillons ne meurent pas de vieillesse
Frédéric Bézian & Matz © Casterman

Une lecture à plusieurs vitesses

Graphiquement, Bézian livre des planches aussi virtuoses que déconcertantes. Son trait dense et expressionniste, déjà aperçu dans Adam Sarlech ou Docteur Radar, se confronte ici à une narration plus linéaire. L’Amazonie devient presque un théâtre expressionniste, aux perspectives faussées et à la végétation stylisée. On est parfois proche d’un rêve éveillé, d’un monde flottant entre réel et hallucination. L’élégance de certaines pages contraste avec une certaine froideur des visages, à commencer par celui du héros, Camille, dont le design est inspiré… de Matz lui-même !
« Je n’ai pas demandé son avis, s’amuse Bézian. Mais quand j’ai lu la description du personnage, je me suis dit que sa gueule collait parfaitement.  »

Ce choix accentue sans doute la distance avec le lecteur : les personnages peinent à exister pleinement en dehors de leur fonction narrative. Géraldine, la jeune collaboratrice de Camille, et Candido, leur guide local, manquent d’épaisseur malgré leur potentiel dramaturgique. Le lecteur, lui, oscille entre fascination et perplexité. Car malgré l’ambition documentaire et la richesse des thèmes abordés, l’album se lit avec une rapidité déconcertante. Trop rapidement, peut-être. À peine le temps de s’attacher aux personnages que l’intrigue s’emballe, glissant de la science à l’action, de la contemplation poétique à la violence crue.

Matz assume cette volonté de déstabilisation : «  Surprendre et dérouter le lecteur, c’est plutôt positif. Dans le scénario, il faut toujours donner l’impression qu’on va dans une direction et ne pas la donner. » À ce titre, Les Papillons… est un exercice abouti. Loin d’un récit balisé, l’album bifurque sans cesse, refuse la linéarité et privilégie les détours narratifs — quitte à égarer parfois.

Les Papillons ne meurent pas de vieillesse
Frédéric Bézian & Matz © Casterman

Une structure à la Moby Dick

Le choix de ponctuer le récit de respirations poétiques ou documentaires s’inscrit dans une volonté assumée de jouer avec les codes. Certaines pages s’éloignent totalement de l’action pour évoquer la symbolique du papillon à travers le monde, ses noms dans différentes langues, sa présence dans la mythologie ou la poésie. « C’est un clin d’œil à Moby Dick , explique Matz. Dans Moby Dick, on interrompt l’action pour parler d’ossements, de légendes, de cartes... Nous, on voulait montrer que les papillons exercent une fascination universelle. »

Ces interludes apportent une profondeur bienvenue, un souffle presque lyrique qui rééquilibre l’aspect un peu sec de l’intrigue. On pense parfois aux haïkus intercalés dans Par-delà les cendres, le cinquième tome de Kogaratsu. Ces fragments résonnent comme des battements d’ailes dans un monde agité.

Les Papillons ne meurent pas de vieillesse
Frédéric Bézian & Matz © Casterman

Un duo en quête d’oxygène

Les Papillons ne meurent pas de vieillesse est un album de transition. Pour Matz, l’occasion de se détourner des tueurs à gages et autres barbouzes pour aborder un récit plus sensoriel. Pour Bézian, un test graphique et narratif, qui l’amène à explorer le numérique, tout en s’en méfiant : «  Je perds la notion des proportions sur tablette. Je me noie dans les détails, confie-t-il. D’ailleurs, il annonce son intention de revenir au papier : « Je veux arrêter la tablette. Je ne veux plus me servir de la tablette que pour des bricolages, des choses que je ne peux pas faire autrement. »

L’album témoigne de cette tension permanente entre envie d’expérimentation et respect des codes du genre. Un récit d’aventure qui flirte avec la fable écologique, sans jamais vraiment s’y abandonner. Un polar qui cultive l’étrangeté sans renoncer aux rebondissements. Une œuvre qui interroge la fragilité du vivant autant que celle de nos choix.

Au fond, Les Papillons ne meurent pas de vieillesse est une curiosité, au sens noble du terme. On y entre intrigué, on y circule parfois à tâtons, et l’on en ressort avec une impression trouble — celle d’avoir été bousculé dans ses attentes. Ce n’est pas un chef-d’œuvre ni un classique instantané, mais c’est une œuvre sincère, audacieuse, qui mérite d’être saluée pour ce qu’elle ose.

Et puis, dans une époque saturée de récits prémâchés, qui ose encore interrompre une fusillade pour parler d’un haïku japonais sur le papillon ?

Matz & Frédéric Bézian lors de leur passage dans les bureaux de Casterman à Bruxelles
Photo © Christian Missia Dio

Par Christian MISSIA Dio

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Code EAN : 9782203237827

Photo © Christian Missia Dio

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Les Papillons ne meurent pas de vieillesse, par Frédéric Bézian & Matz - éditions Casterman. Album paru le 9 Avril 2025. 88 pages, 24 x 32.1 cm. 24,00 €.

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