Très bon
21 août 2024
Au fil des décennies, le nom de Dan Panosian est devenu incontournable dans le monde des comics. Né en 1969 à Cleveland, Ohio, Panosian a montré très tôt une aptitude pour le dessin, une passion qui l’a conduit à envoyer ses premières œuvres à Marvel à l’âge de 14 ans. Cette démarche audacieuse a été encouragée par l’éditeur, et c’est lors d’une convention de comics à New York qu’il rencontre deux figures influentes : Neal Adams et Walt Simonson. Cette rencontre marque le véritable début de sa carrière. Adams l’intègre à son agence de publicité Continuity Graphics, tandis que Simonson le présente à Ralph Macchio le rédacteur en chef chez Marvel comics (pas son homonyme, l’acteur des films Karate Kid et de leur suite en série Cobra Kaï, NDLR), ouvrant ainsi les portes de l’industrie.
Chez Marvel, Panosian commence comme encreur, collaborant sur plusieurs séries avant de devenir l’encreur régulier des X-Men. Sa carrière prend un tournant décisif lorsqu’il rejoint Image Comics, où il collabore avec Rob Liefeld chez Extreme Studios. Ici, il dessine la mini-série Prophet et encre des œuvres pour d’autres studios comme Witchblade et Wetworks. Ce passage chez Image lui permet d’affirmer son style, un trait énergique et brut qui reflète l’intensité des récits qu’il illustre.
En parallèle de sa carrière dans les comics, Panosian explore d’autres domaines artistiques, travaillant sur des publicités, des storyboards pour des films (Kung-fu Panda) et des jeux vidéo (Duke Nukem). Sa capacité à s’adapter à différents médias démontre sa polyvalence et son talent à capturer l’essence des récits, quel que soit le format.
John Tiffany
En 2013, Panosian fait un pas vers le marché franco-belge en illustrant l’éphémère série John Tiffany, scénarisée par Stephen Desberg et publiée par Le Lombard. Cette collaboration transatlantique met en lumière un autre aspect de son talent, celui de s’immerger dans des univers narratifs et culturels différents. John Tiffany, dont le design est inspiré des visages des comédiens britannique Clive Owen et américain Jon Hamm, se distingue par un personnage principal complexe ; c’est un chasseur de primes désillusionné en quête de sa place dans le monde, comme il nous l’expliquait lors de notre rencontre dans les bureaux des éditions du Lombard à Bruxelles en 2014 :
« John Tiffany ne s’intègre nulle part. Il est tombé dans cette profession un peu par hasard, pensant que ce serait un moyen facile de gagner de l’argent. Je pense qu’il aurait préféré être musicien ou peut-être même, comme il le dit, vétérinaire, ce qui est difficile à imaginer, mais bon. Mais il pensait que ce métier serait un moyen simple de gagner sa vie. Il est un peu perdu, il essaie de trouver sa place dans le monde, mais il se rend compte qu’il ne s’intègre nulle part et qu’il a du mal à se connecter avec les gens. C’est une histoire où les gens essaient de le tuer, bien qu’il soit lui-même un chasseur de primes. Mais on découvre aussi qu’il tente simplement de trouver sa voie dans la vie. Ce que j’aime chez lui, c’est qu’il ne gagne pas toujours. En fait, il perd souvent ses combats. Dans la plupart des comics américains ou même européens, le héros finit toujours par gagner. John Tiffany, lui, perd souvent. Mais on l’aime quand même et on veut qu’il réussisse. »
Slots
Mais c’est avec Slots, publié en 2017 par Image Comics, que Dan Panosian se révèle pleinement en tant qu’auteur complet. Ce polar noir plonge le lecteur dans l’univers de Las Vegas, où l’ancien boxeur Stanley Dance, un anti-héros en quête de rédemption, évolue dans un monde saturé de vice et de décadence. Graphiquement, Slots est une œuvre marquante par son esthétique brute et réaliste, où chaque personnage et décor est imprégné de l’atmosphère unique de la ville du péché. Notre collègue Marc Vandermeer ne disait pas autre chose dans sa chronique :
« Graphiquement, votre avis sera, du fait du lot d’images distillé, nécessairement tranché. Les gueules patibulaires regorgent à chaque page et leur soif de colère, de vengeance et de crimes suintent en dehors des cases. Les motels, les bars à strip-tease et les casinos brillent à l’unisson, donnant presque l’impression au lecteur que durant le moment de la lecture, il se téléporte réellement. Attention d’ailleurs à la descente une fois revenu à la réalité. C’est bien simple, on se croirait tout bonnement propulsé dans un polar de Nicolas Winding Refn, avec des plans-séquences extrêmement détaillés, jouant avec brio sur les éclairages et jets de lumières. Les belles femmes ne sont pas en reste, entre Pin-up et danseuses de cabaret. »
Les Futurs de Liu Cixin T. 12 - Le Calcul du Papillon
Toujours chez Delcourt, l’auteur propose en mai 2023, Le Calcul du Papillon, douzième tome de la série Les Futurs de Liu Cixin, une collection d’adaptations en BD des nouvelles de l’auteur de science-fiction chinois Liu Cixin. Dans ce récit, nous suivons un mathématicien qui tente de sauver sa famille et sa ville, Belgrade, en proie aux bombardements, grâce à un programme basé sur la théorie du chaos.
L’histoire, inspirée de l’effet papillon, propose un concept ambitieux : utiliser un supercalculateur pour déclencher un brouillard protecteur sur Belgrade en manipulant les conditions météorologiques à distance. Toutefois, si l’idée initiale séduit par son originalité et son potentiel narratif, sa mise en œuvre en BD laisse perplexe. D’un côté, Dan Panosian propose une adaptation graphique de bonne facture quoi qu’assez éloigné de ses travaux personnels. De l’autre, l’histoire reste poussive malgré de bonnes idées de base.
Canary
Cette année, Dan Panosian revient sur le devant de la scène avec Canary, une nouvelle histoire publiée chez Delcourt (et chez Dark Horse Comics aux USA) et scénarisée par Scott Snyder. Canary est un western teinté de fantastique, qui transporte le lecteur dans une Amérique de la fin du XIXe siècle où le surnaturel s’invite dans le quotidien. Le marshall William Holt, personnage principal de l’intrigue, se retrouve confronté à des événements étranges et violents dans la ville minière de Canary. Panosian excelle une fois de plus dans la création d’une atmosphère unique, jouant sur les contrastes entre les teintes chaudes des paysages arides de l’Ouest et les éléments sombres qui soulignent l’aspect horrifique du récit.
Malgré les univers très différents de John Tiffany, Slots et Canary, une thématique commune se dégage : celle de la rédemption. Les personnages de Panosian sont des êtres torturés, en quête de justice ou de réhabilitation, évoluant dans des environnements hostiles où la frontière entre le bien et le mal est constamment brouillée.
Au-delà de ses œuvres marquantes, Panosian reste un artiste influencé par les grands maîtres de l’illustration BD, notamment John Buscema, Jorge Zaffino et Sergio Toppi, dont il admire la capacité à insuffler une émotion brute à leurs œuvres :
« J’aime sa manière de rendre les choses. C’est très organique et brut, on y voit beaucoup de style au-delà de la simple représentation d’un dessin. Il y a beaucoup d’émotion, c’est ce que je préfère. C’est pareil avec Zaffino. C’est très rugueux et puissant. J’aime aussi Frank Frazetta. J’adore son art. Je ne sais pas si mes dessins sont du même ordre, mais j’aime son travail. Donc peut-être qu’une petite partie s’insinue dans ma tête, du moins je l’espère. »
Il s’inspire également d’Enrico Marini, dont le mélange de réalisme et de style cartoon a marqué son propre travail :
« Ce que j’apprécie chez Enrico, c’est sa capacité à mélanger le réalisme avec un peu de style cartoon. C’est parfait. C’est comme un film Disney pour adultes. Ça vous parle ! Il y a quelque chose de très réconfortant mais vivant dans son travail, une énergie dans ses dessins. J’ai découvert son travail pour la première fois en 1990 lorsqu’il a fait Gipsy. J’ai aimé son style dès ce moment-là. J’étais surpris de voir à quel point il est jeune, je pensais qu’il serait beaucoup plus âgé que moi. »
Ces influences se retrouvent dans le style de Panosian, caractérisé par une certaine rugosité, un trait énergique, un trait énergique qui n’hésite pas à se faire appuyer pour renforcer l’impression de dureté et de brutalité de l’univers qu’il dépeint. C’est un style qui semble tout droit sorti des années d’or des comics des années 90, mais qui intègre également des influences plus modernes, jouant sur les contrastes et les textures pour créer une atmosphère unique.
Au niveau de la technique, l’artiste se sert aussi bien de Photoshop que du logiciel ArtRage, dont il ne tarit pas d’éloges :
« ArtRage me permet de proposer des couleurs qui ont l’air plus naturelles, c’est presque comme de la peinture. C’est un programme très simple. Presque un enfant pourrait l’utiliser, mais c’est beaucoup plus organique. Photoshop est très technique, voir ennuyeux. »
Vous l’aurez compris, Dan Panosian est plus qu’un simple encreur ou dessinateur : il est un conteur visuel hors pair, capable de créer des atmosphères captivantes et des personnages inoubliables. Que ce soit dans les bas-fonds de Las Vegas ou dans les paysages désolés de l’Utah, son dessin reste immédiatement reconnaissable, avec une expressivité et une intensité qui captivent l’œil. Avec Canary, Panosian confirme son talent et continue d’élargir le cercle de ses admirateurs, prouvant une fois de plus qu’il est un artiste à suivre de près dans l’univers des comics.
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En médaillon : Dan Panosian
Photo © Christian Missia Dio
À lire sur ActuaBD.com :
Canary - Par Scott Snyder & Dan Panosian, éditions Delcourt, coll. Contrebande. Album paru le 22 mai 2024. 19 x 28.5 x 2 cm. 16, 95 euros.
Les Futurs de Liu Cixin T. 12 - Le Calcul du Papillon - Par Dan Panosian (couleurs : Fabiana Mascolo), éditions Delcourt, coll. Neopolis. Album paru le 3 mai 2023. 21,8 x 29,8 x 1,3 cm. 20, 50 euros.
Slots - Par Dan Panosian, éditions Delcourt, coll. Contrebande. Album paru le 29 mai 2019. 17,3 x 26,4 x 1,4 cm. 16, 50 euros.
John Tiffany T. 2/2 : Le désir du désir - Par Stephen Desberg & Dan Panosian, éditions du Lombard. Album paru le 24 octobre 2014. 52 pages, 223.5 x 300 mm. 13,50 euros.
John Tiffany T. 1/2 : Le secret du bonheur - Par Stephen Desberg & Dan Panosian, éditions du Lombard. Album paru le 27 septembre 2013. 52 pages, 223.5 x 300 mm. 13,50 euros.