Keiko Ichiguchi : « Je ne voulais pas que ce soit une simple biographie » [INTERVIEW]

Par Malgorzata NATANEK 26 juin 2024 
À l’occasion de la sortie de La Vie d’Otama, un récit historique sur une artiste japonaise de la fin du XIXe siècle qui a vécu en Italie, sa scénariste Keiko Ichiguchi est venue en France. Lors de son interview, elle a parlé de ce nouveau manga et de son parcours, qui est similaire à Otama Kiyohara, l’héroïne du biopic en question. Cette nouvelle œuvre parle aussi bien d’art, d’amour que d'une époque...

Comment avez-vous connu l’histoire d’Otama Kiyohara et qu’avez-vous ressenti en la découvrant sachant qu’elle a eu un parcours similaire au vôtre ?

Keiko Ichiguchi : Andrea Accardi, le dessinateur de ce manga, a découvert par hasard Otama Kiyohara lors d’une exposition de ses œuvres à Palerme (où il habite). Il m’a demandé si je la connaissais, mais c’était la première fois que j’entendais son nom. Ému par son histoire, il a voulu écrire un scénario sur Otama alors qu’il n’avait jamais scénarisé d’œuvre et qu’il avait toujours dessinée. Il n’y est pas parvenu et m’a demandé d’écrire le scénario. Il m’a dit que je pourrais probablement comprendre ses sentiments, car tout comme elle je me suis installée en Italie et je me suis mariée à un italien.

Je me suis renseignée sur Otama. Au Japon, il y a peu de documentation sur elle. Il existe seulement deux ouvrages dont un pour les enfants. Même au Japon, elle n’est pas connue. Et en Italie, à Palerme, habite une personne qui étudie l’œuvre d’Otama et qui a organisé l’exposition vue par Andrea Accardi. Je me suis donc appuyée sur le catalogue écrit pour cette exposition et les deux ouvrages japonais.

Au début, tout ce que je savais, c’est qu’elle avait eu une vie aisée. Je me suis demandée comment raconter son histoire. Par la suite, j’ai appris qu’elle avait complètement oublié son japonais dans sa trentaine et je me suis demandée pour quelle raison. J’ai donc comparé les ouvrages pour établir une chronologie. Étonnamment, Otama ne disait pas la même chose dans les interviews au Japon et dans celles donnés en Italie.

Il y a également une ambiguïté sur son envie de retourner au Japon. La spécialiste des œuvres d’Otama pense qu’elle ne voulait pas rentrer, car toute sa vie était à Palerme, ses amis et ses œuvres. Moi-même, j’ai un époux italien, la plupart de mes amis sont italiens et je n’ai aussi pas d’enfant. Comme elle, mon mari mourrait ; et je me demande si j’aurais envie de rentrer. Pour les gens de Palerme, Otama était quelqu’un qui s’était adaptée et qui voulait rester là-bas. Mais je ne suis pas sûre qu’elle voulait tant que ça rester en Italie. Elle s’est tout de même donné beaucoup de mal pour retourner au Japon à la fin de sa vie. En plus, elle a rencontré des difficultés à l’ambassade. Il est possible qu’elle n’y ait pas été comprise, car elle parlait le dialecte de Palerme. Pour faire cette demande, elle a dû voyager de Palerme à Rome et a fait beaucoup d’efforts qu’elle n’aurait pas fait sans l’envie de repartir au Japon.

D’un autre côté, si, dans son pays natal, on n’a plus nos parents, plus de famille et que tout le monde est décédé, on peut avoir peur d’y aller et c’est quelque chose que je comprends. Cependant, ce qui n’est pas raconté dans le manga, c’est que la petite fille de sa sœur, qu’on voit et qui est venue la chercher, lui aurait dit que si elle ne revenait pas ensemble, elle se suiciderait. C’est cette raison qui aurait conduit Otama à aller au Japon au moins une fois. Sachant qu’elle avait soixante-dix ans, je me dis qu’elle savait que c’était un voyage sans retour même si elle a promis à ses amis italiens de revenir.

Keiko Ichiguchi : « Je ne voulais pas que ce soit une simple biographie » [INTERVIEW]
La vie d’Otama planche
© 2024 Keiko Ichiguchi – Andrea Accardi – KANA (Dargaud-Lombard s.a)

Combien de temps vous a pris ce projet ?

Il m’a fallu quatre mois pour écrire un résumé et environ dix mois pour faire le storyboard que j’ai conçu d’une manière particulière. Andrea a de son côté mis deux ans à le mettre en dessin.

Est-ce que vous avez rencontré des difficultés particulières sur ce projet ?

Quand j’écrivais le résumé, je me suis vraiment posée la question du point de vue à adopter pour raconter son histoire. Il lui est arrivé beaucoup de choses, mais en fin de compte elle a eu une vie épanouie. Je ne voulais pas que ce soit une simple biographie. A un moment, j’ai envisagé de narrer le récit à travers les yeux de la petite-nièce d’Otama. Aussi, ayant écrit pendant le confinement, je me suis dit que je pourrais établir un parallèle entre moi qui ne pouvait plus retourner au Japon depuis 2 ans et Otama.

J’ai essayé plusieurs choses et comme je n’y arrivais pas, j’ai établi une chronologie pour pouvoir m’aider. C’est à ce moment-là que j’ai vu qu’elle disait des choses différentes dans les interviews au Japon et en Italie et je me suis dit qu’il y avait peut-être une Otama cachée, un visage qu’elle avait dissimulé.

Par exemple, le fait qu’elle ait perdu un enfant n’est écrit que dans les ouvrages japonais et c’est sa petite-nièce qui en a parlé. Le fait d’avoir oublié le japonais après dix ans passés à Palerme est quelque chose d’assez inimaginable et qui pourrait apporter des réponses. J’ai demandé à un ami psychiatre s’il est possible de perdre sa langue natale après le choc dû à la mort d’un bébé avant sa naissance et il m’a répondu que tout était possible.

Cela reste une libre interprétation de ma part. Il faut aussi savoir que les femmes de l’ère Meiji [1] devaient être des femmes fortes et qui ne devaient donc jamais se plaindre. J’en conclus qu’elle n’a parlé de la mort de son enfant qu’à ses proches et qu’elle ne confiait pas d’informations trop intimes aux autres. Comme elle ne montrait pas ses faiblesses, on ne voit que les bons côtés comme sa réussite en tant que peintre.

Une autre difficulté que j’ai rencontrée concerne le tableau dessiné dans le manga à la page 81 qui est une œuvre perdue peinte par Otama. Dans l’ouvrage japonais, le titre de ce tableau est Le petit oiseau, alors qu’en italien, le nom est Il a pris son envol. Je me suis posée la question du changement de titre en japonais. Il est possible que ce soit un problème de traduction. Cependant, d’après la chronologie de sa vie, elle a créé cette œuvre après la perte de son bébé en prenant pour modèle l’enfant d’un frère ou d’une sœur de son mari. Je me suis demandée si elle n’avait pas fait un transfert avec l’enfant qu’elle n’a pas pu avoir. Voilà le type de difficulté que j’ai pu avoir.

La vie d’Otama planche
© 2024 Keiko Ichiguchi – Andrea Accardi – KANA (Dargaud-Lombard s.a)

Comme il s’agit d’un récit historique, cela demande beaucoup de recherches pour bien connaître les personnes et l’époque. Comment se sont-elles organisées ?

J’ai lu énormément de livres, mais à cause du confinement, je ne pouvais pas retourner au Japon. J’ai donc acheté en livre numérique tout ce qui m’intéressait sur le sujet. Dans la biographie japonaise sur la vie d’Otama, il y a une anecdote selon laquelle elle était amie avec les enfants du quartier. Parmi les enfants qui l’ont côtoyé, l’un d’eux serait devenu réalisateur de film (je ne me souviens plus de son nom) et on lui avait demandé pourquoi il se souvenait aussi bien d’Otama. Il a répondu c’était juste avant l’incident du 26 février [2]. À ce moment-là, je me suis rendu compte qu’Otama avait été au Japon à cette période. C’est là que j’ai décidé de lire beaucoup d’ouvrages sur cette époque.

Lorsqu’on fait une œuvre sur une personne, il n’est pas possible de tout transposer. Est-ce ce que vous avez trouvé cela difficile de choisir les éléments que vous souhaitiez garder pour votre scénario ? Est-ce qu’il y en a certains que vous avez dû renoncer à mettre dans ce manga ?

Oui, c’était difficile et il y a eu des choses auxquelles j’ai dû renoncer. Par exemple, j’ai appris qu’il y avait eu un grand séisme à Syracuse en Sicile et Otama s’y était rendu pour peindre et faire des dessins qu’elle a vendus dans le but de récolter des fonds. C’est quelque chose que j’aurais aimé inclure dans le manga. Elle a fait énormément d’efforts pour se faire accepter par les gens de Palerme et j’aurais aimé un peu plus l’intégrer dans l’œuvre.

La vie d’Otama planche
© 2024 Keiko Ichiguchi – Andrea Accardi – KANA (Dargaud-Lombard s.a)

Pour raconter ce biopic, l’art et l’amour sont assez centraux. Pouvez-vous nous parler de ce choix ?

Je ne me suis pas posée la question. En tout cas, si vous l’avez interprété comme une œuvre centrée sur l’amour et l’art, cela me fait vraiment plaisir. J’ai vraiment récolté sur Internet tous les articles à propos d’elle et sur les femmes de l’époque aussi. On le voit dans le manga, Otama est invitée pour une interview par un magazine qui s’intéresse aux femmes modernes. Mais elle ne cherchait pas à devenir une femme moderne et elle n’est pas devenue ce qu’elle est devenue dans ce but-là. Il faut aussi dire qu’à l’époque où elle est rentrée au Japon, c’était considéré comme très moderne pour une femme d’épouser un étranger.

En lisant La vie d’Otama, on remarque que l’amitié entre Otama et Atsushi est particulièrement importante. Est-ce que vous pouvez revenir un peu sur cette relation ?

J’ai totalement imaginé Atsushi et sa famille. De la même façon qu’Atsushi ne connaissait pas Otama et a découvert qui était cette femme, je voulais que le lecteur apprenne à la connaître avec lui. Atsushi demande des choses à Otama comme de décrire Palerme. Les questions que se pose le lecteur sont formulées à travers Atsushi. Aussi, ce personnage est inspiré des enfants de quartiers qu’Otama côtoyait. Cependant, dans la biographie, il s’agit seulement de deux lignes qui en parlent et c’est à partir de ça que j’ai développé des idées.

La vie d’Otama planche
© 2024 Keiko Ichiguchi – Andrea Accardi – KANA (Dargaud-Lombard s.a)

C’est la première fois que vous travaillez avec un dessinateur, pouvez-vous nous parler de votre collaboration avec Andrea Accardi ? Comment s’est organisé votre travail ? Qu’est-ce que cela a impliqué en termes de création ?

Comme je vous le disais au début de l’interview, c’est lui qui est venu me parler d’Otama et c’est moi qui lui ai proposé d’écrire non seulement le scénario, mais aussi le storyboard. Il a été d’accord et on a commencé à travailler ensemble, mais ça a été extrêmement difficile.

Je vous avais également expliqué que j’avais mis dix mois à faire le storyboard, mais normalement, c’est quelque chose qu’on peut faire en trois mois. Avant, en travaillant seule, je finissais d’abord le storyboard en entier et seulement, ensuite, je me mettais à dessiner ; ce qui me permettait d’apporter des corrections sur le storyboard. Cependant, Andrea m’a expliqué qu’il faisait dix pages par mois. Je devais donc lui envoyer chaque mois dix pages de storyboard que je ne pouvais plus corriger. C’était dur et cela représentait un stress énorme pour moi. J’avançais en sachant que je ne pouvais pas faire de changements.

Pour ce qui est du dessin, j’avais commencé le projet en ayant en tête son style graphique. Donc il n’y a pas eu de soucis sur ce sujet. Même s’il adore les mangas et est influencé par eux, il fait plutôt de la bande dessinée traditionnelle italienne, donc il y a beaucoup de détails. Dans les mangas japonais, il y a beaucoup de vide et de blanc et c’est aussi ma façon de raconter les histoires. Au sein de mon storyboard, lorsqu’il y a un paysage en arrière-plan, je dessine des bâtiments et quand je veux que ça reste vide, je ne mets rien. Pourtant, Andrea en voyant un blanc, il le remplissait. Du coup, tous les espaces où je voulais qu’il ne dessine rien, j’écrivais : « laisser un blanc ».

La vie d’Otama planche
© 2024 Keiko Ichiguchi – Andrea Accardi – KANA (Dargaud-Lombard s.a)

Est-ce que vous referiez un projet avec une autre personne ?

Oui, j’aimerais bien. Comme j’ai des problèmes de vue, je ne peux plus dessiner comme avant. C’est aussi pour cela que je n’ai pas publié pendant de longues années. Après avoir dessiné Les cerisiers fleurissent malgré tout, je me suis sentie vide, et je n’avais plus d’envie particulières pour d’autres projets. C’est à ce moment-là que ma vue a commencé à baisser. Un éditeur japonais m’a alors suggéré d’écrire les histoires et de confier le dessin à quelqu’un d’autre. Je n’y avais pas pensé et je me suis dit qu’il y avait pas mal d’événements puisés dans l’Histoire que je voulais raconter, mais je ne trouvais pas que mon style graphique convenait à la chose. C’est à cette période là qu’on m’a proposé de travailler sur l’histoire d’Otama. Ça a été un vrai challenge. Ça m’a donné envie de collaborer avec des auteurs qui ont un style plus occidental. Je n’arrête pas de chercher des personnes qui ont un style qui aille bien avec ce que j’ai envie de raconter.

Tout comme Otama Kiyohara, vous êtes partie vivre en Italie, comment avez-vous vécu ce changement ? L’adaptation ? Les différences avec le Japon qui vous ont marquée ?

Je pense que pour n’importe quelle personne, aller vivre à l’étranger est quelque chose de difficile. J’avais juste une valise avec laquelle je me suis rendue à Bologne sans connaître personne en Italie, et à une époque où il n’y avait pas Internet. J’étais fatiguée par la vie au Japon et je me suis dit qu’il fallait absolument que je m’en sorte en Italie. Mes amis à Bologne m’ont beaucoup aidée. Sans eux, je pense que je ne serai pas ici aujourd’hui. Par exemple, pour trouver un logement ça aurait été très difficile toute seule. Toutes les choses qu’on expérimente en s’installant à l’étranger seul, je les ai vécues. J’ai découvert que pour défendre ses droits, il fallait se battre et être offensif. C’était fatigant. C’est plein d’évènements du quotidien comme un colis disparu qui représente beaucoup de stress. Au Japon, c’est plus fluide même si cela arrive.

La vie d’Otama planche
© 2024 Keiko Ichiguchi – Andrea Accardi – KANA (Dargaud-Lombard s.a)

Qu’est-ce qui vous a donné envie d’apprendre l’italien ?

Il n’y a aucune raison particulière. Je voulais faire quelque chose de très différent et j’ai intégré mon université en me laissant porter. Dans le système japonais, les lycéens intègrent les universités en fonction de leurs résultats aux examens. Ma mère souhaitait vraiment que j’aille à l’université, même si je voulais faire complètement autre chose, j’y suis allée. Comme j’étais plutôt douée en anglais, j’ai choisi l’université des langues étrangères et ce sont les résultats de mes examens qui ont déterminé mon admission en italien. Mais je détestais les cours de l’université. J’ai un profil scientifique donc les langues ne m’intéressaient pas du tout à l’époque et je ne faisais que dessiner des mangas et c’est pour cela que je suis devenue mangaka. J’étais vraiment loin de m’imaginer à ce moment que j’habiterais en Italie et que je me marierais avec un Italien. D’ailleurs, ce manga, je l’ai conçu en italien et il n’existe pas de version japonaise.

© 2024 Keiko Ichiguchi – Andrea Accardi – KANA (Dargaud-Lombard s.a)

L’Italie est connue pour sa richesse artistique et culturelle, est-ce qu’il y a une œuvre ou
bien un artiste qui vous a particulièrement plu lorsque vous êtes arrivée en Italie ? Si oui, lequel et pourquoi ?

J’ai écrit quatre ouvrages sur l’Italie en japonais qui sont une sorte de guide des mystères de l’Italie. Pour cela, j’ai beaucoup étudié et je suis partie investiguer sur les choses étranges en Italie. À ce moment-là, je me suis rendue compte à quel point l’histoire de l’Italie était passionnante. Je ne vais donc pas citer d’œuvres en particulier, mais je vais dire plutôt que c’est l’histoire de l’Italie que je trouve intéressante. Par exemple, l’histoire des Médicis, je la trouve passionnante. J’aimerais surtout raconter l’histoire de trois personnages. Le fait d’avoir étudié l’italien m’a permis de lire des ouvrages en langue originale italienne. J’ai pu avoir accès à des documents auxquels je n’aurais pas pu avoir accès en étant restée au Japon. C’est comme ça que j’ai découvert que j’aimais faire ce travail d’enquête. Grâce à cette expérience, je n’ai pas trouvé ça pénible de faire les recherches historiques pour le projet sur la vie d’Otama.

Par Malgorzata NATANEK

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Code EAN : 9782505117193

[1] L’ère Meiji est une ère de l’histoire du Japon comprise entre 1868 et 1912.

[2] Un coup d’État qui s’est déroulé du 26 au 29 février 1936 au Japon et qui a été organisée par la faction ultra-nationaliste de l’Armée impériale japonaise

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