Joann Sfar, il faut arriver à le choper. Pas évident avec son agenda de ministre. La promotion de son livre bat son plein. Son attachée de presse nous donne rendez-vous dans un bistrot… Place d’Israël dans le 17e arrondissement de Paris. « - Ce n’est pas fait exprès, nous assure-t-il avec le sourire. C’est parce qu’ensuite j’ai rendez-vous chez TV5 Monde, qui est à 20 mètres… » Mais on voit qu’il s’amuse de ce hasard dicté par la nécessité.
Alors ce livre ? Ce n’est pas une suite à « Nous Vivrons ! » (Ed. Les Arènes) dit-il d’entrée. Celui-ci avait été fait à la suite de l’attaque terroriste du Hamas le 7 octobre 2023. Un livre salutaire qui avait été un carton en librairie. Son sujet était de « recueillir du matériau pour les journalistes et les historiens qui voudront s’intéresser à cette époque. »
Ici, c’est différent. Alors qu’une bonne partie de Gaza est dévastée, que le Hamas relâche les otages un par un, vivant ou mort, que l’antisémitisme a explosé en France et ailleurs, que reviennent les vieilles antiennes antisémites sous couvert de critiques à l’endroit d’Israël, Sfar monte au front, avec ses armes : son intelligence, l’empathie de son dessin, son autodérision et son humour. Le bouquin fait plus de 500 pages et on en apprend beaucoup sur les Juifs, sur la situation au Proche-Orient, et surtout sur l’état d’esprit des juifs qu’il croise, mais aussi les autres, issus de son entourage proche ou simplement des historiens et des experts rencontrés sur le chemin.
Une nouvelle sophistique
Dans notre monde, les vérités dites alternatives, la désinformation, prospèrent. L’ignorance est presque revendiquée comme une vertu. L’information -celle dont on nous abreuve en continu- se passe de la réflexion, on se complaît à confondre savoir et connaissance.
Prenons ce mot de « génocide » qui nous est servi à toutes les sauces. C’est un concept subtil exploité au tribunal de Nuremberg précisément pour distinguer les crimes de guerres et les crimes contre l’humanité de ce crime singulier qui consista à créer des usines de mise à mort avec l’objectif d’éradiquer toute présence juive d’Europe, soit une population de 11 millions de personnes dont on voulait éteindre la lignée. Rien à voir avec les bombardements de Dresde ou de Gaza. Les Arméniens et les Rwandais en savent quelque chose.
Évidemment, sur un tweet, ou au 20 heures, il est plus facile de balancer ce genre de mot réduit à une insulte. Là est la nouvelle sophistique, celle de l’indigence intellectuelle : Charybde et Scylla ne sont plus de dangereux monstres marins -des récifs, en fait- dans le Détroit de Messine, mais deux planètes dans le dessin animé Ulysse 31….
D’où cette nouvelle sophistique qui s’instille dans le débat public : « Israël = nazi », un vieux procédé rhétorique que Sfar connaît de longue date et dont il apporte, avec ce livre, l’antidote.
Sfar a illustré jadis Le Banquet de Platon (Ed. Bréal). Ce dialogue sur le Vrai et le Beau, conçu en 416 avant l’ère commune, montre comment Socrate enferme ses interlocuteurs dans la toile de sa logique. Mais un d’entre eux lui donne du fil à retordre : l’auteur comique Aristophane. À la question : « Qu’est-ce que l’amour (Éros) ? », il répond à Ériximaque qui le menace s’il fait de l’humour (comme quoi, « l’esprit Charlie » avait déjà mauvaise presse à l’époque) par un long développement imagé, une fable, face à quoi son interlocuteur ne peut répondre.
Un livre-somme
Sfar ne fait pas autre chose : c’est une suite de conversations : avec son père, historien érudit de l’histoire juive qu’il écoute enfant, face à son grand-père ashkénaze passablement anticlérical, face à Franz Kafka, Joseph Kessel, Albert Londres, Albert Cohen, Joseph Roth… qu’il convoque pour raconter l’histoire des Juifs ; un soldat israélien revenu du théâtre des massacres du 7 octobre ; des figures mythiques comme le Golem, ou historiques comme Theodor Herzl ou François-René de Chateaubriand ; des figures controversées comme l’avocat de Klaus Barbie et de Georges Ibrahim Abdallah, Jacques Vergès, et depuis des amis, des proches, des experts du Moyen-Orient, des lectures… Bref, Sfar remet de la complexité là où d’ordinaire, le simplisme est de mise. Et de s’étonner que l’insupportable bilan des morts de Gaza qui justifie une légitime indignation n’ait pas eu le même traitement quand il s’agit du demi-million de morts de la guerre civile en Syrie dont 180 000 civils, les six millions de morts en République démocratique du Congo (RDC) depuis 1998, les milliers de civils tués au Soudan ou en Ukraine…
Le 22 janvier 2002 devant le public réuni autour de lui à l’école Georges Leven à Paris, Will Eisner, le grand dessinateur américain, déclarait : « Nous, les juifs, nous sommes le peuple de l’Histoire. Nous avons pour ainsi dire inventé la narration avec la Bible. Raconter des histoires, c’est le moyen que s’est choisi le peuple juif pour résoudre ses problèmes, pour faire face aux situations les plus extrêmes. » [1]
Joann Sfar a retenu la leçon. On est bien au-delà de la conversation de salon. Ce livre marque une étape majeure dans sa pourtant déjà riche carrière. Mais aussi dans la réflexion que l’on doit porter sur ce phénomène marquant de notre temps.
Par Didier PASAMONIK
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[1] Cette soirée, organisée par les éditions Delcourt et la librairie parisienne Album à l’initiative de Jean-Claude Kuperminc de l’Alliance israélite universelle, mettait en présence Will Eisner et Joann Sfar autour du thème « La bande dessinée et les juifs, une nouvelle alliance ? ». Elle était animée par Benjamin Herzberg.
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