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Frédéric Loore (Passeur[s]) : « La mission fondamentale du journalisme consiste à établir un socle commun de faits vérifiés. » [INTERVIEW]

Par Christian MISSIA Dio Très bon 4 juin 2026 
Comment raconter la réalité des migrations sans céder aux clichés ni au manichéisme ? Avec Passeur(s), Frédéric Loore, Damien Pérez et Fernando Baldó choisissent de suivre le parcours d'Awar, un passeur kurde pris entre les logiques d'un trafic lucratif et les derniers vestiges de son humanité. Nourri par les enquêtes du journaliste belge, ce roman graphique publié chez Dupuis mêle suspense, documentation et réflexion sur la manière dont la fiction peut, parfois, éclairer le réel autrement que le reportage.

Passeur(s) est un roman graphique documentaire qui occupe une place assez singulière dans le catalogue de Dupuis. Pourquoi avoir choisi cet éditeur pour porter un projet aussi ancré dans le réel, et comment a-t-il accueilli votre proposition ?

Damien Pérez : Le choix de Dupuis s’est fait assez naturellement. J’y travaille depuis de nombreuses années à travers le Journal Spirou, où je m’occupe de rédactionnel et d’animations. Lorsque le projet a commencé à prendre forme, il était donc logique d’en parler à l’éditeur.

Ce qui nous a agréablement surpris, c’est l’enthousiasme avec lequel Dupuis a accueilli la proposition. Certes, ce type de récit n’appartient pas forcément au cœur historique de son catalogue, même si la collection Air Libre s’empare de plus en plus régulièrement de sujets de société forts. Malgré cela, l’envie de nous accompagner dans cette aventure a été immédiate.

Nous avons donc saisi cette opportunité avec plaisir. Au final, Passeur(s) est un album qui porte pleinement la marque de Dupuis, parce qu’il partage de nombreuses valeurs présentes dans d’autres collections de la maison. La différence, c’est peut-être le sujet, plus inattendu dans son catalogue, mais qui a trouvé toute sa place au sein de celui-ci.

Frédéric Loore (Passeur[s]) : « La mission fondamentale du journalisme consiste à établir un socle commun de faits vérifiés. » [INTERVIEW]
Passeur(s)
Damien Perez, Frédéric Loore & Fernando Baldó © éditions Dupuis Coll. Dupuis "Grand Public"

Frédéric Loore, vous enquêtez depuis de nombreuses années sur les migrations et le trafic d’êtres humains. À quel moment avez-vous ressenti le besoin de transformer cette matière journalistique en récit de bande dessinée ?

Frédéric Loore : Mes enquêtes sont effectivement à l’origine de ce récit, mais c’est Damien Pérez qui est venu me chercher avec l’idée de les transposer en bande dessinée. C’est un médium auquel je n’avais pas spontanément pensé.

À ce moment-là, j’étais déjà dans une réflexion plus large sur la manière de faire vivre mon travail au-delà du seul récit journalistique. Je reste profondément attaché au journalisme, auquel je ne renonce absolument pas, mais je cherchais aussi d’autres moyens de toucher le public et de raconter ces réalités sous un angle différent.

La proposition de Damien est donc arrivée au bon moment. Nous nous sommes rapidement accordés sur l’idée de construire une fiction, mais une fiction solidement ancrée dans le réel, nourrie par les enquêtes de terrain et la documentation accumulée au fil des années. Très tôt, nous avons également fait le choix de raconter cette histoire du point de vue du passeur, un angle rarement exploré mais particulièrement révélateur des mécanismes à l’œuvre derrière ces filières migratoires.

Passeur(s)
Damien Perez, Frédéric Loore & Fernando Baldó © éditions Dupuis Coll. Dupuis "Grand Public"

La rencontre entre Awar et Esrin constitue un tournant majeur du récit. Était-il important pour vous de montrer, à travers leur relation, que cette histoire échappe aux oppositions simplistes entre bourreaux et victimes, ou poursuiviez-vous une autre intention ?

Frédéric Loore : Oui, c’était même une intention fondamentale du projet. En tant que journaliste, je suis de plus en plus confronté à une forme de polarisation qui pousse à voir le monde de manière binaire, en opposant systématiquement un camp à un autre. Or, je crois que la réalité est beaucoup plus complexe que cela.

Dans mon travail, j’essaie précisément d’échapper à cette logique en privilégiant le temps long et en accordant une place importante à la nuance. Nous voulions retrouver cette même exigence dans la bande dessinée, à travers des personnages profondément humains et donc nécessairement complexes.

C’est pour cette raison que nous n’avons jamais voulu faire d’Awar un simple archétype du passeur cynique, uniquement motivé par l’argent et dépourvu de toute humanité. C’est un personnage ambivalent, capable de susciter tour à tour l’empathie, l’incompréhension ou le rejet. Cette tension nous intéressait, parce qu’elle reflète davantage la réalité humaine.

Il était toutefois essentiel d’éviter tout malentendu : notre objectif n’était pas de rendre sympathique un trafiquant d’êtres humains, mais de montrer qu’il reste un être humain, avec ses contradictions, son histoire et sa part de complexité.

Damien Pérez : Awar et Esrin sont des personnages de fiction, mais ils sont nourris par de nombreuses rencontres réalisées par Frédéric au cours de ses enquêtes. Nous avons puisé dans différents parcours, différents témoignages, des traits de caractère, des motivations ou des fragments de destin pour construire des personnages crédibles au service de l’histoire que nous voulions raconter.

Cela peut sembler simple a posteriori, mais ce travail de composition nous a demandé beaucoup de réflexion. Chaque détail devait trouver sa juste place afin de préserver toute la complexité des personnages sans brouiller le propos.

L’un des principaux défis consistait à éviter tout malentendu autour d’Awar. Nous voulions qu’il soit humain et nuancé, mais sans jamais susciter une empathie qui conduirait à minimiser la gravité de ses actes. Il n’était pas question de suggérer qu’il existe de bonnes raisons d’embrasser une activité fondée sur l’exploitation d’êtres humains. Toute la difficulté consistait à montrer la complexité d’un individu sans chercher à justifier ce qu’il fait

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Damien Perez, Frédéric Loore & Fernando Baldó © éditions Dupuis Coll. Dupuis "Grand Public"

Sans révéler le dénouement, l’album laisse entendre que l’on ne s’affranchit pas facilement d’un univers comme celui des filières de passeurs. Souhaitiez-vous souligner le poids des déterminismes sociaux, économiques et criminels qui pèsent sur vos personnages ?

Damien Pérez : Sans révéler la fin de l’album, nous voulions effectivement qu’elle reste ouverte à l’interprétation et qu’elle pousse les lectrices et les lecteurs à s’interroger sur les mécanismes qui conduisent quelqu’un à suivre une trajectoire comme celle d’Awar.

Bien sûr, nous disposons de certains éléments de réponse, notamment grâce au travail d’enquête mené par Frédéric Loore. Mais la réalité est complexe et nous n’avons pas la prétention de détenir toutes les clés permettant d’expliquer les motivations humaines qui peuvent conduire à ce type de parcours. Nous avons donc choisi de préserver une part d’ambiguïté jusqu’au bout, en faisant confiance à l’intelligence et à la curiosité du lecteur. L’idée était de susciter des questions plutôt que d’apporter des réponses définitives.

C’est également dans cet esprit que l’album se prolonge par un important dossier pédagogique. Au-delà de la fiction, il permet d’approfondir les questions liées au trafic et à la traite des êtres humains, afin d’offrir des pistes de compréhension supplémentaires à celles et ceux qui souhaitent aller plus loin.

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Damien Perez, Frédéric Loore & Fernando Baldó © éditions Dupuis Coll. Dupuis "Grand Public"

Frédéric Loore, vous venez du journalisme d’investigation et du grand reportage. Comment avez-vous vécu le passage de l’enquête journalistique à l’écriture d’une fiction en bande dessinée ? Était-ce un exercice naturel pour vous ou, au contraire, une sortie de votre zone de confort ?

Frédéric Loore : Oui, cela m’a clairement sorti de ma zone de confort, mais c’était précisément ce que je recherchais. J’avais envie de m’éloigner des formes narratives traditionnelles du journalisme, non pas dans la finalité, car je pense rester profondément journaliste à travers cet album, mais dans les moyens utilisés pour raconter une histoire.

La fiction et la bande dessinée obéissent à des codes qui leur sont propres. C’est un véritable métier, et celui-ci est avant tout celui de Damien, pas le mien. Au départ, je pensais d’ailleurs intervenir essentiellement comme journaliste, en apportant la matière documentaire, en veillant à la crédibilité des situations et des personnages. Bien sûr, cette dimension a été importante, mais Damien m’a également associé à la construction du récit, à la création des personnages et à la réflexion sur les ressorts narratifs. C’est un exercice que j’ai beaucoup apprécié, parce qu’il m’a permis d’explorer d’autres manières de raconter le réel. Au fond, mon métier de journaliste consiste à être un passeur de réalité. Avec cet album, nous continuons à jouer ce rôle, mais en empruntant les outils de la fiction et de la bande dessinée.

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Damien Perez, Frédéric Loore & Fernando Baldó © éditions Dupuis Coll. Dupuis "Grand Public"

Fernando Baldó apporte à l’album une forte dimension humaine, notamment à travers son traitement des personnages et son travail sur les ambiances. Qu’est-ce qui vous a convaincus qu’il était le dessinateur idéal pour porter un récit comme Passeur(s) ?

Damien Pérez : Le choix de Fernando Baldó est le fruit d’une rencontre indirecte. Il y a plusieurs années, j’ai scénarisé un album de la série L’Ordre du Chaos chez Delcourt, dessiné par l’auteur argentin Gabriel Ippóliti. Nous sommes restés en contact et, lorsque nous avons commencé à chercher un dessinateur pour Passeur(s), il m’a recommandé Fernando en me disant : “Regarde son travail, il fait des choses remarquables.”

Dès les premières planches, nous avons été convaincus. Nous recherchions une approche graphique très réaliste, sans concession, et son dessin répondait parfaitement à cette exigence. Notre seule interrogation tenait au fait qu’il vit en Argentine et ne connaissait pas directement les lieux que nous allions mettre en scène. Nous lui avons donc fourni une documentation très importante pour voir s’il serait capable de s’approprier ces environnements. Il a relevé le défi avec brio, qu’il s’agisse de Londres, des paysages traversés par les migrants ou des différents lieux de passage du récit.

Mais au-delà du réalisme, Fernando possède un sens remarquable du cadrage, du découpage et de la narration. Il sait instinctivement où placer le regard du lecteur pour faire émerger les émotions des personnages, souvent très intériorisées. C’est ce qui en a fait le partenaire graphique idéal pour ce projet. Son travail, associé au choix de la bichromie, renforce encore la dimension dramatique et documentaire de l’album. Sans Fernando Baldó, Passeur(s) n’aurait sans doute pas cette même force brute ni cette impression de vérité.

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Damien Perez, Frédéric Loore & Fernando Baldó © éditions Dupuis Coll. Dupuis "Grand Public"

Votre travail a déjà pris de nombreuses formes, du grand reportage au documentaire. Quelles possibilités narratives ou émotionnelles la bande dessinée vous a-t-elle offertes pour raconter cette réalité des migrations ?

Frédéric Loore : La bande dessinée, et plus largement la fiction, offre des possibilités narratives différentes de celles du journalisme. Elle permet de travailler davantage l’intrigue, le suspense, les émotions ou encore la construction des personnages.

Dans Passeur(s), les protagonistes sont inspirés de nombreuses personnes rencontrées au fil des enquêtes, mais ils demeurent des personnages de fiction. Cette liberté de composition n’existe évidemment pas dans le cadre journalistique, où l’on est tenu par des règles déontologiques et par l’exigence de fidélité aux faits. La fiction met donc à disposition une autre boîte à outils. Elle permet soit de toucher un public qui ne se tournerait pas spontanément vers un reportage ou une enquête, soit d’amener ce même public à regarder une réalité connue sous un angle différent. Pour autant, je ne vois pas la bande dessinée et la fiction comme des alternatives au journalisme. À mes yeux, ce sont des formes complémentaires, qui poursuivent le même objectif : mieux comprendre et mieux transmettre le réel.

Damien Pérez : Ce qui m’a frappé lorsque j’ai découvert le travail de Frédéric, c’est l’ampleur de ce que j’ignorais encore sur ces questions. Pourtant, je lis la presse, je m’intéresse depuis longtemps aux problématiques migratoires et je m’étais déjà beaucoup documenté sur le sujet. Mais ses enquêtes m’ont montré à quel point la réalité des réseaux de passeurs est plus complexe et plus vaste que ce que j’imaginais. J’ai alors eu envie de partager ces découvertes avec le plus grand nombre. La bande dessinée m’a semblé être un outil particulièrement adapté pour cela, parce qu’elle reste un média populaire et accessible.

Certains lecteurs peuvent être intimidés par un long article ou une enquête au format plus classique. La bande dessinée offre une porte d’entrée différente. Elle permet d’aborder des sujets complexes sous une forme plus immédiatement attractive, sans pour autant appauvrir le contenu. Au fond, les informations que nous transmettons sont les mêmes que celles que l’on retrouve dans les reportages de Frédéric. Ce qui change, c’est la manière de les raconter et de les mettre à la portée d’un public plus large.

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Damien Perez, Frédéric Loore & Fernando Baldó © éditions Dupuis Coll. Dupuis "Grand Public"

Les migrations forcées existent depuis toujours, mais la question migratoire s’est imposée avec une intensité particulière dans le débat public européen à partir des années 2010. Selon vos enquêtes, quels sont les facteurs qui expliquent cette visibilité nouvelle et l’ampleur prise par le phénomène ces dernières années ?

Frédéric Loore : Il faut d’abord rappeler que la migration n’est pas un phénomène récent. C’est un processus historique universel : les êtres humains ont toujours migré, à toutes les époques et sous toutes les latitudes. Pourtant, aujourd’hui, le débat public est souvent dominé par des expressions comme “crise migratoire” ou “invasion migratoire”, qui chargent ce phénomène humain d’une connotation négative. Cette perception s’appuie sur de nombreuses idées reçues. On a par exemple le sentiment que les migrations seraient plus importantes aujourd’hui qu’autrefois, alors que les recherches montrent qu’à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, les flux migratoires étaient proportionnellement plus élevés. On oublie également que la majorité des migrants ne se dirigent pas vers les pays du Nord : ils migrent d’abord à l’intérieur de leur propre pays ou vers des États voisins. Les flux Sud-Sud restent largement majoritaires.

Bien sûr, certains événements récents ont contribué à rendre ces questions plus visibles, notamment les conséquences des printemps arabes, les conflits qui ont suivi et la déstabilisation de plusieurs régions du Moyen-Orient. Mais cette visibilité accrue s’accompagne aussi, selon moi, d’une instrumentalisation politique du phénomène migratoire. Le migrant devient alors un bouc émissaire commode, qui permet parfois d’évacuer d’autres débats liés aux inégalités, à l’exclusion ou aux fractures sociales.

L’autre problème est la déshumanisation. Le migrant est souvent réduit à une catégorie abstraite : un “sans-papiers”, une silhouette dans une embarcation en Méditerranée ou un groupe aperçu dans un campement. Il perd son visage, son histoire et son identité.

C’est précisément ce que j’essaie de combattre dans mes reportages et, d’une autre manière, dans Passeur(s). L’objectif est de redonner à ces personnes une histoire singulière, un parcours et une humanité, afin de dépasser les représentations simplificatrices qui dominent trop souvent le débat public.

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Damien Perez, Frédéric Loore & Fernando Baldó © éditions Dupuis Coll. Dupuis "Grand Public"

Le journalisme traverse aujourd’hui une crise de confiance dans de nombreux pays. Selon vous, quel rôle le journalisme d’investigation peut-il encore jouer pour retisser ce lien avec le public et rappeler ce qui fait la spécificité du métier de journaliste ?

Frédéric Loore : Le défi est devenu particulièrement complexe, parce que les journalistes, en tant que médiateurs du savoir, sont aujourd’hui largement délégitimés. Il est de plus en plus difficile de faire reconnaître ce que j’appellerais une vérité de fait. Nous vivons dans un contexte où les faits sont souvent mis en concurrence avec les opinions, les émotions ou les convictions personnelles. Chacun tend à revendiquer sa propre vérité.

Or, la mission fondamentale du journalisme consiste précisément à établir un socle commun de faits vérifiés. Ensuite, chacun est libre de les interpréter à la lumière de ses valeurs ou de ses croyances. Mais encore faut-il pouvoir s’accorder sur une réalité partagée. C’est le rôle du journaliste, et c’est une mission qui est devenue particulièrement difficile.

Dans ce contexte, le journalisme d’investigation conserve une place essentielle. Il constitue une forme de contre-pouvoir. Son rôle est de révéler ce qui reste caché, de mettre en lumière des réalités que certains préféreraient voir ignorées et, pour reprendre une vieille formule, de “porter la plume dans la plaie”. C’est aussi ce qui lui permet de conserver un lien fort avec le public.

Mais ce travail ne peut pas se limiter à la dénonciation. Pour être pleinement utile, le journalisme d’investigation doit aussi être un journalisme d’impact. L’un des problèmes actuels est que l’information produit souvent un sentiment d’impuissance. Les citoyens ont parfois le sentiment que les révélations s’enchaînent sans que rien ne change réellement.

C’est pourquoi il me paraît important de revenir sur les conséquences des enquêtes. Montrer ce qu’elles ont permis, qu’il s’agisse d’initiatives citoyennes, de débats publics, de réformes ou d’évolutions législatives. Donner à voir ces effets concrets permet de rappeler que l’information n’est pas seulement un constat, mais qu’elle peut aussi être un levier d’action démocratique.

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Damien Perez, Frédéric Loore & Fernando Baldó © éditions Dupuis Coll. Dupuis "Grand Public"

Défendre les faits, la nuance et l’humanité des personnes est-il devenu, aujourd’hui, un acte politique ?

Frédéric Loore : Non. À mes yeux, le bon journalisme est avant tout un journalisme de faits. Sa mission consiste à établir et à rendre visible une réalité commune fondée sur des faits vérifiés.

Ensuite, chacun est libre d’interpréter cette réalité à travers ses convictions politiques, qu’elles soient de gauche, de droite ou du centre. Mais cette discussion ne peut avoir lieu qu’à partir du moment où l’on reconnaît d’abord les faits pour ce qu’ils sont : une réalité objective sur laquelle le débat peut ensuite s’appuyer.

Vous exercez deux métiers qui connaissent aujourd’hui une forte pression économique : le journalisme et la bande dessinée. Passeur(s) est-il aussi une manière de défendre la valeur du temps long, de l’enquête et de la transmission auprès du public ?

Frédéric Loore : Je pense d’abord que le journalisme d’investigation doit être reconnu à sa juste valeur au sein même de la profession. La précarisation du métier, et en particulier celle des jeunes journalistes, constitue aujourd’hui un véritable problème. Parmi les diplômés qui sortent des écoles de journalisme, seule une minorité parvient à décrocher un emploi dans le secteur, et une minorité encore plus réduite arrive à en vivre correctement.

Il y a là un chantier important, qui concerne aussi les pouvoirs publics. À une époque où la frontière entre le vrai et le faux devient de plus en plus floue, nous n’avons jamais eu autant besoin de journalistes capables de produire une information rigoureuse et vérifiée. Leur permettre d’exercer ce métier dans des conditions dignes me paraît essentiel.

Concernant des projets comme Passeur(s), je ne suis pas certain qu’ils contribuent à légitimer davantage le travail journalistique. En revanche, ils participent à le rendre plus visible. Dans un contexte où une partie du public, et notamment les plus jeunes générations, se détourne de l’information, la bande dessinée, le cinéma ou la littérature peuvent constituer des passerelles vers le journalisme.

L’intérêt de ces formats est qu’ils permettent de rejoindre des publics qui ne viendraient pas nécessairement vers un reportage ou une enquête. Ils offrent une autre porte d’entrée vers les mêmes réalités et peuvent, à leur manière, redonner le goût de l’information et du travail journalistique.

Damien Pérez : Dans un monde où les informations se succèdent à un rythme effréné, je pense que le public a besoin de repères durables. Depuis toujours, certaines grandes figures du journalisme se distinguent parce qu’elles incarnent une exigence et une constance qui dépassent l’actualité immédiate.

C’est particulièrement vrai pour les journalistes d’investigation. En travaillant pendant des années sur les mêmes sujets, en approfondissant inlassablement les mêmes problématiques, ils construisent progressivement une relation de confiance avec leur public. Le lecteur finit par s’intéresser moins à un éventuel positionnement idéologique qu’à la qualité du travail produit. Il sait que le journaliste explore un sujet sur le temps long, qu’il vérifie les faits et qu’il apporte un regard nourri par l’expérience.

Dans ce contexte, les journalistes d’investigation disposent sans doute d’un rôle particulier à jouer. Nous vivons à une époque où l’attention se porte parfois davantage sur la personne qui transmet l’information que sur l’information elle-même. Cette relation de confiance peut devenir un atout précieux pour continuer à faire circuler des faits, de l’analyse et de la connaissance dans un environnement médiatique de plus en plus fragmenté.

C’est aussi ce qui rend des projets comme Passeur(s) intéressants : ils prolongent ce travail de transmission en empruntant d’autres formes narratives, tout en restant fidèles à la même exigence de compréhension du réel.

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Damien Perez, Frédéric Loore & Fernando Baldó © éditions Dupuis Coll. Dupuis "Grand Public"

Quels sont vos prochains projets et sur quoi travaillez-vous actuellement ?

Damien Pérez : Nous avons plusieurs projets en cours, mais l’un d’eux porte déjà sur une autre des grandes thématiques explorées par Frédéric depuis des années : le trafic d’œuvres d’art. C’est un sujet qui nous intéresse depuis longtemps et que certains événements récents ont rendu encore plus pertinent à nos yeux. Nous sommes actuellement en phase de réflexion et de documentation autour de cette question.

L’idée serait de reprendre une démarche proche de celle de Passeur(s) : construire une fiction intégrale, avec ses propres personnages et sa propre intrigue, tout en veillant à ce que chaque élément du récit reste crédible au regard de la réalité documentée. Autrement dit, raconter une histoire entièrement fictive, mais qui ne puisse jamais être démentie par les faits. C’est une approche qui nous plaît beaucoup, parce qu’elle permet de conjuguer les libertés de la fiction avec l’exigence de rigueur héritée du travail journalistique.

Le projet en est encore à ses débuts, mais disposez-vous déjà d’un horizon de publication ?

Damien Pérez : Il est encore beaucoup trop tôt pour avancer une date. Le projet en est à ses premières phases de développement et rien n’est signé à ce stade. Nous prenons le temps de travailler le sujet en profondeur. Frédéric est un adepte du temps long dans ses enquêtes, et cette approche me convient parfaitement. Nous préférons avancer à notre rythme et construire le projet avec le niveau d’exigence et de rigueur qu’il mérite.

Merci beaucoup.

Passeur(s)
Damien Perez, Frédéric Loore & Fernando Baldó © éditions Dupuis Coll. Dupuis "Grand Public"

Par Christian MISSIA Dio

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Code EAN : 9782808506892

En médaillon : Damien Pérez & Frédéric Loore
Photo © Christian Missia Dio

Passeur(s) - Damien Pérez, Frédéric Loore & Fernando Baldó – éditions Dupuis Coll. Dupuis "Grand Public". Album paru le 20 février 2026. 160 pages, format 310mm (H) / 237mm (L), 25 euros.

Dupuis ✍ Frédéric Loore ✍ Damien Pérez ✏️ Fernando Baldó 🎨 Fernando Baldó Polar BD de reportage Belgique
 
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