Erreur d’exécution squelettes/sqtc/inc-head.html
RG : Dans votre nouvelle bande dessinée, et ce dès les premières pages, Alison est constamment perturbée par un flux d’informations, souvent négatives, qui lui parviennent. Que ce soit par les médias ou les réseaux sociaux. Une saturation cognitive, doublée d’angoisses, pèsent sur votre double de papier. Vous êtes cette Alison ?
AB : Absolument. J’ai vraiment du mal à me concentrer depuis dix ans à cause du chaos que sont le monde et l’actualité. Il est vrai que les réseaux sociaux les exacerbent, mais les événements terribles arrivent d’eux-mêmes. C’est vraiment une période très bizarre pour les personnes créatives. Je me demande pourquoi est-ce que je fais tout ça ? Pourquoi est-ce que je fais de la bande dessinée ? Est-ce que je n’aurais pas quelque chose de plus pratique, de plus utile à faire ?
Malheureusement, faire de la bande dessinée, c’est la seule chose que je sais faire. J’essaye donc, au moins, de parler de l’actualité et de tout ce qui se passe dans le monde. Et j’imagine d’ailleurs que c’est ce que je fais depuis le début de ma carrière, parce que le monde ne va pas bien depuis longtemps, même si là, dernièrement, les choses s’empirent.
RG : Vous utilisez beaucoup la littérature comme support de réflexion. Dans Fun Home, vous recourez en filigrane à Marcel Proust, tandis que vous mobilisez Virginia Woolf dans C’est toi ma maman ?. Dans votre nouveau roman graphique, Lessivée, Karl Marx et son ouvrage Le Capital constituent un fil rouge. En d’autres termes, une bande dessinée, un livre, peut-il être une manière d’aider à changer le monde ? Selon vous, quelle place pour le livre dans le déroulement de l’histoire du monde ?
AB : C’est une très bonne question, très pertinente, que je me pose d’ailleurs moi-même, parce qu’on a beau créer toutes les œuvres artistiques que l’on veut, les atrocités ont quand même lieu, donc à quoi bon ? Mais je pense que l’art, la création, est une façon de digérer, de comprendre et d’espérer empêcher la répétition de ces atrocités. En tout cas, j’espère que c’est le cas. Et j’aimerais bien pouvoir dire que l’art va sauver le monde. Mais je pense quand même qu’il s’agit d’une pièce du puzzle dans le chaos de notre existence humaine. Et je pense même que c’est une pièce cruciale. La vie et tout ce qui se passerait seraient totalement insupportables sans l’art et sans la BD.
RG : Dans le contexte actuel que l’on connaît aux États-Unis, dans le cadre du trumpisme, dans certains États, vos bandes dessinées sont-elles censurées ?
AB : Oui, Fun Home est interdit dans plusieurs États conservateurs, les États rouges, mais c’était déjà le cas avant l’élection de Donald Trump. Tout ça s’inscrit dans ce mouvement autoritariste qui est tout bonnement inconcevable et vraiment fou. Et d’ailleurs, je ne comprends pas pourquoi cela arrive, parce qu’on devrait quand même être au courant que la censure et l’interdiction de livres, cela ne mène à rien de bon. Mais je pense qu’en définitive, derrière l’interdiction de ces livres, c’est l’interdiction des personnes qui les écrivent qui est en jeu, parce que les livres principalement ciblés sont écrits par des personnes racisées, par des personnes LGBTQ. Je ne sais pas pourquoi, peut-être refusent-ils notre existence ? Je ne comprends pas vraiment cette logique.
RG : Aviez-vous imaginé, quand vous avez écrit et dessiné Fun Home, en 2006, que ce roman graphique puisse être un jour interdit ? Censuré ?
AB : Non, absolument pas. Vraiment, je n’aurais jamais imaginé ça. Je pense que ces interdictions sont en partie dues au fait que maintenant que Fun Home est un roman graphique ancien, il arrive peut-être dans les bibliothèques ou des établissements scolaires. Et finalement, dans ces BD, un roman graphique, il existe une scène de sexe [entre femmes], et je pense que c’est cela qui fait réagir les conservateurs, cette scène de sexe. Ils se disent « oh là là ! », les enfants vont ouvrir la BD et tomber sur cette unique scène de sexe lesbien. Peut-être que sans cela, la situation aurait été différente, je ne sais pas.
En tout cas, ces interdictions sont vraiment tragiques parce que ma BD parle justement de deux périodes historiques différentes et des résultats différents qu’elles ont engendrés. Mon père, lui, il a grandi dans une période où c’était un homosexuel refoulé et il s’est suicidé. Et moi, j’ai grandi avec le mouvement de libération gay et j’ai fait mon coming out. Donc le fait qu’il soit interdit et qu’on revienne dans ce passé où c’était honteux d’être gay ou d’être lesbienne, c’est totalement absurde, ça n’a aucun sens pour moi.
RG : Dans Lessivée, votre personnage, qui est à la fois vous et un double de papier, a atteint un certain âge, tout comme le groupe qui l’entoure. De plus en plus de personnages ont une ardeur, une envie qui s’effrite à mesure que le vieillissement se fait sentir. Dans Lessivée, une jeunesse vous côtoie. Elle est extrêmement active, elle a envie de changer le monde, elle désire tout avec force. En revanche, le groupe plus âgé se débat avec son désir et tentent d’appréhender ce vieillissement. Est-ce que vieillir, c’est se débattre avec une libido sociale, intellectuelle et sexuelle, qui diminue, et que cela nécessite de trouver un moyen de la réactiver pour continuer à vivre, pour que la vieillesse ne soit pas juste une décrépitude ?
AB : Bonne question. Dans le livre, Alison, le personnage, se débat avec ces problématiques parce qu’elle a perdu l’idéalisme et la foi de sa jeunesse, ainsi que ses principes, d’ailleurs. Je pense que quand on vieillit, en général, on gagne plus d’argent et donc on a plus à perdre. Il y a plus de choses qui sont en jeu et on perd en radicalité. On devient en quelque sorte complice et le capital nous intègre en nous achetant. C’est ça que j’ai essayé de montrer dans le livre.
Mais je ne pense pas que ce soit inéluctable parce que, par exemple, les anciens personnages de Gouines à suivre, qui font leur réapparition, sont pleins d’enthousiasme, pleins d’idéalisme, et d’ailleurs créent de nouvelles relations, comme avec ce trouple polyamoureux qui fait son apparition au fil des planches. En tout cas, les dés ne sont pas jetés.
RG : Cette génération à laquelle appartient Alison et qui justement se fait un peu acheter, comme vous le dites, par le capitalisme, a toujours ses idéaux, mais elle se retrouve face à une jeunesse qui leur reproche de ne plus les mettre en action. Si bien qu’il existe un conflit intergénérationnel entre progressistes…
AB : Oui, les jeunes sont en colère, en veulent aux plus âgés, notamment sur la question du réchauffement climatique. Ils se sentent trahis. Ils se demandent pourquoi est-ce que les plus anciens n’ont rien fait. La jeune génération est plus radicale que ses aînés. Par exemple, on a cette action de désobéissance civile au Muséum d’histoire naturelle pour sensibiliser sur la question du climat.
Les jeunes aussi s’opposent à la situation à Gaza de manière beaucoup plus claire que leurs parents, tout simplement parce qu’ils n’ont rien à perdre. Ils veulent absolument sauver le monde. Les personnages plus âgés de Lessivée ne sont pas forcément responsables de la crise climatique directement, mais en tout cas, ils n’ont pas suffisamment agi pour la contrer. Et évidemment, les jeunes sont déçus par l’absence d’engagement suffisant de leurs parents, à juste titre.
RG : Dans Lessivée, le récit prend place dans la campagne étasunienne. Est-ce que ce cadre naturel est à encourager pour permettre une reconnexion avec la nature ? Car les générations précédentes ont perdu cette connexion avec la nature, et que c’est peut-être là une des raisons pour lesquelles ils n’ont pas agi autant que nécessaire ?
AB : J’habite à la campagne et je pense que sans la nature, je deviendrais folle. C’est ce qui m’aide à ne pas perdre la tête tous les jours. Et pour moi, le plus gros problème, c’est que les humains ne comprennent pas qu’ils ne sont pas au centre de l’univers, mais qu’ils s’inscrivent dans tout un système écologique, et que là, il y a un déséquilibre créé par les humains. Évidemment, nous sommes en train de détruire la planète, et si nous n’arrêtons pas, nous n’aurons plus de planète sur laquelle vivre, ou en tout cas plus de planète habitable.
RG : Justement, on est dans une urgence permanente avec tous ces défis. Vers la fin de la bande dessinée, Alison a une montre où il est marqué « Urgent ! Réduire le stress en prenant le temps de réfléchir ». Est-ce le moyen de changer les choses que de refuser de se soumettre à la dictature de l’urgence ?
AB : Je pense que c’est bien là tout l’enjeu de ne pas se laisser dépasser et épuiser par ce sentiment d’urgence permanente. D’ailleurs, c’est exactement à ce jeu que jouent les trumpistes. Ils essayent de nous avoir à l’usure en nous faisant subir tout ce chaos et cette violence qui ne fait qu’empirer, parce que tous les jours on apprend un nouvel événement qui est dix fois pire que ce dont on a entendu parler la veille. Et le défi, c’est de continuer à écouter et à suivre leurs actions tout en réussissant à nous ressourcer, à trouver ce qui nous fait tenir. Et il faut trouver un équilibre entre ces deux pôles, continuer à suivre l’actualité et à lutter tout en se protégeant et en trouvant ce qui nous fait tenir.
RG : Dans un passage de votre dernier roman graphique, une jeune femme dit qu’il est impossible de « démanteler la maison du Maître avec les outils du Maître ». A-t-elle raison ? Peut-on combattre le capitalisme avec du capitalisme ?
AB : Je n’ai pas la réponse, parce que le capitalisme est un ennemi de taille. En effet, il neutralise les menaces potentielles en les absorbant. Je pense que nous devons trouver d’autres moyens de lutter et j’espère que les gens se réveilleront et se rendront compte que le capitalisme nous tue et que passer sa vie sur son téléphone, ce n’est pas une vie. Mais plus la situation s’empire, plus j’ai de l’espoir parce que j’espère qu’on va arriver à un point tel que les gens ouvriront les yeux, se réveilleront et décideront d’arrêter, d’accepter toutes ces choses. Je ne sais pas si j’ai raison, mais je ne peux que continuer d’espérer.
RG : Dans une société très capitaliste comme la nôtre, très libérale, le système économique tend à atomiser les personnes, c’est-à-dire à les isoler. Est-ce que cette communauté lesbienne de Lessivée ne serait pas un modèle à suivre pour retrouver du lien, pour faire front ensemble ?
AB : La réponse à votre question est oui. Pour moi, ce que fait la culture lesbienne, c’est de vivre en dehors du capitalisme. Parce que le capitalisme, son objectif, c’est de vendre des biens, de vendre des objets et des services aux femmes pour qu’elles soient plus attirantes, aux hommes pour qu’ils se sentent plus puissants. Et finalement, qu’est-ce qu’on vend aux lesbiennes ? Les lesbiennes ne sont pas une bonne cible marketing.
Peut-être que les lesbiennes pourraient acheter des outils pour faire des travaux, des vis, des écrous et des boulons, mais elles sont en dehors du modèle de la consommation capitaliste. Et c’est pour ça que certaines lesbiennes ont pu réussir à trouver comment faire société et communauté autrement. Et je pense qu’on devrait d’ailleurs toutes les imiter.
RG : On l’a déjà dit, dans plusieurs de vos bandes dessinées, vous avez un auteur classique ou une autrice classique qui vous sert un peu de fil rouge. La culture classique, c’est quelque chose qui vous aide à vivre, dans laquelle vous vous plongez quotidiennement, très régulièrement ?
AB : Tout à fait ! Mais comme vous pourrez le constater dans Lessivée, je suis de moins en moins attentive, ma capacité de concentration a diminué. Dans le livre sur mon père, je parle de Marcel Proust, tandis que dans le livre sur ma mère, je parle de Virginia Woolf et de Winnicott [pédiatre et psychanalyste britannique]. J’ai pu vraiment m’immerger dans leurs œuvres.
Mais bon, maintenant, j’ai la soixantaine et donc j’ai moins d’énergie. Je n’ai pas pu me résoudre à lire Karl Marx. J’en avais bien l’intention, mais le livre est assez long. Donc, la seule chose qui s’est retrouvée dans le livre, c’est quelques titres. Mais j’ai bien l’intention d’y remédier et de travailler sur ma capacité de concentration…Non mais c’est vrai, je ne lis plus autant qu’avant et il faut que ça change !
RG : Dans un autre passage de Lessivée, plusieurs jeunes filles affirment que le polyamour, c’était un peu le format des sociétés humaines primitives. Cela signifiait le partage et des formes de liberté. Alors que la monogamie a introduit la propriété et l’égoïsme. Est-ce que près de 200 ans après Karl Marx, la question, une partie de la solution pour nos sociétés contemporaines, reste et demeure le partage équitable des richesses ?
AB : Oui, c’est assez incroyable de constater le niveau qu’ont atteint les inégalités aujourd’hui. Je me souviens qu’en étant plus jeune, j’avais beaucoup lu sur l’âge d’or aux États-Unis, le Gilded Age, une période à la fin du XIXe siècle, notamment en lisant les capitaines d’industrie, et je me disais non ! Il ne faut absolument pas que ça se reproduise. On a un peu raté notre coup, et la situation est encore pire aujourd’hui. Donc je n’ai pas vraiment la réponse quant à la distribution équitable des richesses, parce que je ne suis pas économiste, pas révolutionnaire, mais il faudrait taxer ces gens, voilà, c’est ça la réponse, l’imposition.
RG : Vos premiers romans graphiques relèvent du genre autobiographique. Avec votre dernière bande dessinée, on est sur un mélange entre autobiographie et autofiction, où le rire est omniprésent. On rit beaucoup en lisant Lessivée. Est-ce que vous vous êtes beaucoup amusée à exploiter cette forme narrative de l’autofiction mélangée à l’autobiographie ?
AG : Je me suis énormément amusée. Écrire les récits autobiographiques, c’était très difficile parce que je me devais d’explorer de nombreuses directions, parfois je ne savais pas trop où j’allais, je tâtonnais un peu, et je devais me poser des questions personnelles assez douloureuses, assez difficiles. Mais dans Lessivée, je me suis énormément amusée, et d’ailleurs je voulais que mon lectorat s’amuse avant tout, je voulais leur donner un peu de répit. Et personnellement, je ne me suis jamais sentie très militante.
En revanche, ce que j’ai voulu faire avec Lessivée, c’était divertir les militants et les militantes, les gens qui sont sur le pont, qui travaillent pour améliorer la vie de leur communauté. Mais je voulais quand même que mon divertissement repose sur un fond un peu conséquent, pas que ce soit juste drôle.
RG : Est-ce que vous travaillez déjà à un nouveau roman graphique ? Et est-ce qu’il reprendra cette forme mêlant autofiction et autobiographie ?
AB : Je n’ai pas encore commencé à travailler sur mon prochain projet, mais je veux rester dans ce même univers, moi avec mon refuge pour chèvres naines, entourée des mêmes amis, et je veux que ça se passe dans quelques années. Je veux pouvoir analyser la situation actuelle aux États-Unis. La raison pour laquelle je n’ai pas commencé, c’est que je suis encore assez traumatisée par les actes destructeurs incessants auxquels nous assistons. Ce n’est pas la seule raison, je suis aussi très occupée. Et puis aussi, il faut que je laisse passer un peu de temps avant de savoir comment m’y prendre. Mais en tout cas, c’est le projet de rester dans la même forme.
Par Romain GARNIER
Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.
Interview réalisé le 6 mars 2026, dans le cadre de la 5e édition du Pop Women Festival, à la médiathèque Jean Falala (Reims) en présence de la traductrice Maude Morrison que je remercie.
Photographies de Romain Garnier.
Le Pop Women Festival sur ActuaBD
– Célébrons les 5 ans du Pop Women Festival !, de Romain Garnier
– Sophie Chédru, une éditrice au Pop Women Festival [PODCAST], de Didier Pasamonik
– Pénélope Bagieu au Pop Women Festival : " L’échec et les difficultés forment une vie créative" [INTERVIEW], de Romain Garnier
– Blanche Sabbah (Mythes et meufs) au Pop Women Festival : "les mythes et légendes ont une pérennité dans la culture contemporaine" [INTERVIEW], de Romain Garnier
– Florence Dupré La Tour ("Pucelle", "Jumelle", "Cruelle", "Capucin") : "Je suis une obsédée de la narration" [INTERVIEW], de Romain Garnier
Alison Bechdel sur ActuaBD
– Trio féminin pour le Grand Prix d’Angoulême 2025, de Didier Pasamonik
– Retour sur Alison Bechdel : c’est qui cette "inconnue underground" ? [VIDEO], de Marlène Agius & Kelian Nguyen
– "Les Secrets de la force surhumaine" d’Alison Bechdel dans la liste du Prix Médicis !, de Didier Pasamonik
– Alison Bechdel nous révèle le Secret de la force surhumaine, de Marlène Agius
– "Fun Home" d’Alison Bechdel, célébrée, adulée et ... détestée !, de Didier Pasamonik
– Alison Bechdel à l’honneur avec « The Essential » au Cartoonmuseum Basel
– Alison Bechdel : « Je voulais réfléchir sérieusement à une période très déroutante de ma vie », de François Peneaud
– L’Essentiel des Gouines à suivre (1987-1998) – Par Alison Bechdel – Même pas mal, de Damien Boone