C’est une vidéo un peu pathétique que celle de Charlie Hebdo qui réunit quatre lauréats du Grand Prix d’Angoulême : Philippe Vuillemin, François Boucq, Florence Cestac et François Schuiten, et des dessinateurs et membres de la rédaction de Charlie Hebdo, comme Riss, son directeur de publication, et Gérard Biard, son rédacteur en chef, pour s’interroger sur ce que l’annulation de l’édition 2026 du FIBD signifie pour eux.
Notre quarteron de Grands Prix se doutait depuis des années que « cela allait péter », que la manifestation « avait perdu son âme » (Schuiten), un truc de « gestionnaire » (Cestac) qui n’avait « plus aucune vision sur l’évolution de la bande dessinée », selon Schuiten. « C’est devenu une foire commerciale » décoche Florence Cestac.
Riss lance cette question : « Quelle est la situation actuelle de la bande dessinée ? » On s’adresse à de vieux auteurs : ils sont dépassés par l’abondance d’une production majoritairement conçue avec un dessin qui se résume le plus souvent, pour suivre la provocation de « vieux con » de Vuillemin, à des « gribouillis de blog », « du dessin texto » (Boucq). La disparition des journaux aurait favorisé l’inflation de la publication des albums par des éditeurs publiant « n’importe quoi à tour de bras ». Résultat : le métier ne rémunère plus comme avant. « C’est un écosystème [dû à l’évolution des techniques de l’impression] qui favorise les petits tirages : plus d’éditeurs, plus d’auteurs et moins de lecteurs » résume François Schuiten.
« C’est le manga qui nous a pris notre marché » hasarde Boucq « avec la complicité des éditeurs qui pouvaient acheter des bandes dessinées à bas prix… » S’ensuit une enfilade de clichés sur les mangas, sur la dimension industrielle des mangas et des comics, sur les romans graphiques, sur le maintien des séries et des héros historiques, sur l’adaptation de romans en bande dessinée, sur la pauvreté supposée des dessins et des scénarios, sur la nullité des adaptations de BD au cinéma, sur l’indigence supposée de la critique, etc… Arrive le sujet du numérique. « Tout se barre sur du numérique ! » constate avec dépit François Boucq. Bref, que des banalités, on se serait cru dans un forum d’ActuaBD !
Quelle vitrine pour la bande dessinée ?
Ce qui frappe dans cette séquence, c’est à quel point les responsables de Charlie Hebdo, comme nos débateurs-auteurs de bande dessinée sont déphasés, attribuant au FIBD la faute d’être déconnecté du réel. Car qu’est-ce qui distingue les « gribouillis de blog » comparés au dessin de presse lequel, avec Wolinski, Reiser, Bretécher ou Cabu, avait décomplexé la bande dessinée en montrant que le 9e art ne se limitait pas à un dessin appliqué ? En termes de dessins, Marion Montaigne vaut bien Ledroit, simplement, ils ne sont pas dans le même registre. Il y a entre eux autant de différences qu’entre Debussy et Deep Purple. Là n’est pas la question.
La question est : quelle bande dessinée va-t-on défendre dans le futur ? Quels seront nos futurs Grands Prix ?
Il y avait, souvenez-vous, au FIBD deux jurys. Un premier, constitué de « personnalités » choisies par le FIBD et à qui l’on proposait une sélection d’œuvres également choisies par le festival. Un membre du festival participait au jury et cornaquait les choix afin d’équilibrer les sujets, les éditeurs, etc. Un choix éminemment politique qui a longtemps privilégié ces dernières années, en ce qui concerne le « fauve d’or », les éditeurs de BD alternatifs. D’où la colère sourde des « grands éditeurs » qui savaient jouer de leur influence à l’époque de l’Académie des Grands Prix que Trondheim, en idiot utile de 9eArt+, avait contribué à détruire en 2013.
Le Grand Prix, justement, dont les auteurs de BD de la table ronde de Charlie Hebdo sont issus, est l’objet de toutes les interrogations. Il appartient historiquement à la Ville d’Angoulême. Là encore, la Mairie démissionnaire a laissé les coudées franches à 9eArt+. Celle-ci, assez habilement, a fait passer le suffrage d’un vote d’une Académie des Grands Prix qui cooptaient l’un des leurs, récompensant une carrière bien remplie, à un vote « de la profession » : « Ce serait un collège d’environ 1500 à 2000 personnes qui votent, des auteurs désignés par leurs éditeurs, écrivions-nous en 2023. Il semble que cette année, il soit choisi sur une base plus large. Pour quelle raison, sur quelle base ? On n’en sait rien, le FIBD ne communiquant pas sur les détails du scrutin. Pourtant, dans tout scrutin démocratique, la désignation des candidats est parfaitement transparente. Qui peut nier qu’en sous-main des campagnes électorales menées par différents partis (associations, éditeurs, auteurs…) ont parfaitement lieu ? Il est temps que cette ambiguïté soit levée... » « Transparent comme une élection en Corée du Nord ! » pouvait-on lire dans les commentaires…
Il est temps de mener, parallèlement à l’appel d’offre en cours de l’Association pour le Développement de la BD d’Angoulême (ADBDA) [1], une réflexion sur des Prix qui soient représentatifs des attentes de la profession. Rétablit-on l’Académie des Grands Prix ou modifie-t-on le scrutin de façon plus transparente ? Comment organise-t-on les prochains jurys ?
Laisse-t-on ces prix aux organisateurs du FIBD ou le Grand Prix reviendrait-il, avec son Académie, comme jadis, à la Mairie, tandis que la sélection serait assurée par exemple par les équipes de la Cité de la BD, voire un panel de professionnels incluant des libraires comme pour les Eisner Awards de San Diego ? Profiterait-on de l’occasion pour créer une nouvelle mascotte dont les droits appartiennent actuellement à 9eArt+ ?
Questions pendantes qui pourraient très bien se résoudre en vue de 2027 et remettre le fond du débat sur le festival sur la place publique plutôt que laisser les débats de bistrot enfiler les perles. Un dossier de plus sur la table de l’ADBDA...
Par Didier PASAMONIK
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[1] Lequel pourra très bien n’être exécuté qu’en 2028, après un Grand Off en 2027 auquel se joindront cette fois les éditeurs, en dépit des tentatives de blocage de 9eArt+ et l’Association du FIBD qui menacent pathétiquement de lancer une procédure contre cet appel d’offre tout à fait légitime puisque le contrat de 9eArt+ a été dénoncé.
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