Angoulême 2027 : quels Prix pour le prochain festival ?

Par Didier PASAMONIK 7 février 2026 
C’est l'une des leçons à tirer de la faillite actuelle de la gouvernance du FIBD version Groux/Bondoux : la question des prix qui est un des moyens de « tenir » les éditeurs comme les auteurs et qui constitue la vitrine de la manifestation, ce qu’il en reste quand on aura tout oublié. Un débat organisé par Charlie Hebdo où quelques Grands Prix débriefient sur la suspension du FIBD montre à quel point la gouvernance de 9eArt+ a abîmé la relation entre la manifestation et les auteurs. Mais aussi comment l’évolution du métier divise de plus en plus un secteur qui s’est longtemps rêvé comme homogène. Analyse.

C’est une vidéo un peu pathétique que celle de Charlie Hebdo qui réunit quatre lauréats du Grand Prix d’Angoulême : Philippe Vuillemin, François Boucq, Florence Cestac et François Schuiten, et des dessinateurs et membres de la rédaction de Charlie Hebdo, comme Riss, son directeur de publication, et Gérard Biard, son rédacteur en chef, pour s’interroger sur ce que l’annulation de l’édition 2026 du FIBD signifie pour eux.

Notre quarteron de Grands Prix se doutait depuis des années que « cela allait péter », que la manifestation « avait perdu son âme » (Schuiten), un truc de « gestionnaire  » (Cestac) qui n’avait « plus aucune vision sur l’évolution de la bande dessinée », selon Schuiten. « C’est devenu une foire commerciale » décoche Florence Cestac.

Riss lance cette question : « Quelle est la situation actuelle de la bande dessinée ? » On s’adresse à de vieux auteurs : ils sont dépassés par l’abondance d’une production majoritairement conçue avec un dessin qui se résume le plus souvent, pour suivre la provocation de « vieux con » de Vuillemin, à des « gribouillis de blog  », « du dessin texto  » (Boucq). La disparition des journaux aurait favorisé l’inflation de la publication des albums par des éditeurs publiant « n’importe quoi à tour de bras ». Résultat : le métier ne rémunère plus comme avant. « C’est un écosystème [dû à l’évolution des techniques de l’impression] qui favorise les petits tirages : plus d’éditeurs, plus d’auteurs et moins de lecteurs » résume François Schuiten.

« C’est le manga qui nous a pris notre marché » hasarde Boucq «  avec la complicité des éditeurs qui pouvaient acheter des bandes dessinées à bas prix… » S’ensuit une enfilade de clichés sur les mangas, sur la dimension industrielle des mangas et des comics, sur les romans graphiques, sur le maintien des séries et des héros historiques, sur l’adaptation de romans en bande dessinée, sur la pauvreté supposée des dessins et des scénarios, sur la nullité des adaptations de BD au cinéma, sur l’indigence supposée de la critique, etc… Arrive le sujet du numérique. « Tout se barre sur du numérique ! » constate avec dépit François Boucq. Bref, que des banalités, on se serait cru dans un forum d’ActuaBD !

Quelle vitrine pour la bande dessinée ?

Ce qui frappe dans cette séquence, c’est à quel point les responsables de Charlie Hebdo, comme nos débateurs-auteurs de bande dessinée sont déphasés, attribuant au FIBD la faute d’être déconnecté du réel. Car qu’est-ce qui distingue les « gribouillis de blog » comparés au dessin de presse lequel, avec Wolinski, Reiser, Bretécher ou Cabu, avait décomplexé la bande dessinée en montrant que le 9e art ne se limitait pas à un dessin appliqué ? En termes de dessins, Marion Montaigne vaut bien Ledroit, simplement, ils ne sont pas dans le même registre. Il y a entre eux autant de différences qu’entre Debussy et Deep Purple. Là n’est pas la question.

La question est : quelle bande dessinée va-t-on défendre dans le futur ? Quels seront nos futurs Grands Prix ?

Il y avait, souvenez-vous, au FIBD deux jurys. Un premier, constitué de « personnalités » choisies par le FIBD et à qui l’on proposait une sélection d’œuvres également choisies par le festival. Un membre du festival participait au jury et cornaquait les choix afin d’équilibrer les sujets, les éditeurs, etc. Un choix éminemment politique qui a longtemps privilégié ces dernières années, en ce qui concerne le « fauve d’or », les éditeurs de BD alternatifs. D’où la colère sourde des « grands éditeurs » qui savaient jouer de leur influence à l’époque de l’Académie des Grands Prix que Trondheim, en idiot utile de 9eArt+, avait contribué à détruire en 2013.

Angoulême 2027 : quels Prix pour le prochain festival ?
Les trophées Alfred de Christian Godard. Alain Saint-Ogan avait accordé la licence de son personnage (la mascotte de Zig & Puce) au Festival. Mais Greg, devenu l’ayant droit au décès du dessinateur, brouillé avec le FIBD, décida de la lui retirer. Les organisateurs le remplacèrent par l’Alph’art d’Hergé.

Le Grand Prix, justement, dont les auteurs de BD de la table ronde de Charlie Hebdo sont issus, est l’objet de toutes les interrogations. Il appartient historiquement à la Ville d’Angoulême. Là encore, la Mairie démissionnaire a laissé les coudées franches à 9eArt+. Celle-ci, assez habilement, a fait passer le suffrage d’un vote d’une Académie des Grands Prix qui cooptaient l’un des leurs, récompensant une carrière bien remplie, à un vote « de la profession » : « Ce serait un collège d’environ 1500 à 2000 personnes qui votent, des auteurs désignés par leurs éditeurs, écrivions-nous en 2023. Il semble que cette année, il soit choisi sur une base plus large. Pour quelle raison, sur quelle base ? On n’en sait rien, le FIBD ne communiquant pas sur les détails du scrutin. Pourtant, dans tout scrutin démocratique, la désignation des candidats est parfaitement transparente. Qui peut nier qu’en sous-main des campagnes électorales menées par différents partis (associations, éditeurs, auteurs…) ont parfaitement lieu ? Il est temps que cette ambiguïté soit levée... » «  Transparent comme une élection en Corée du Nord ! » pouvait-on lire dans les commentaires…

Mais avec le temps, les relations entre Moulinsart et le FIBD firent que l’on remplaça l’Alph’art par une nouvelle mascotte.
Dessin de Hergé © TintiImaginatio

Il est temps de mener, parallèlement à l’appel d’offre en cours de l’Association pour le Développement de la BD d’Angoulême (ADBDA) [1], une réflexion sur des Prix qui soient représentatifs des attentes de la profession. Rétablit-on l’Académie des Grands Prix ou modifie-t-on le scrutin de façon plus transparente ? Comment organise-t-on les prochains jurys ?

Francis Groux, le fondateur du Festival devant Anouk Ricard, probablement la dernière récipiendaire d’un Fauve de Trondheim
Photo : D. Pasamonik

Laisse-t-on ces prix aux organisateurs du FIBD ou le Grand Prix reviendrait-il, avec son Académie, comme jadis, à la Mairie, tandis que la sélection serait assurée par exemple par les équipes de la Cité de la BD, voire un panel de professionnels incluant des libraires comme pour les Eisner Awards de San Diego ? Profiterait-on de l’occasion pour créer une nouvelle mascotte dont les droits appartiennent actuellement à 9eArt+ ?

Questions pendantes qui pourraient très bien se résoudre en vue de 2027 et remettre le fond du débat sur le festival sur la place publique plutôt que laisser les débats de bistrot enfiler les perles. Un dossier de plus sur la table de l’ADBDA...

Par Didier PASAMONIK

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[1] Lequel pourra très bien n’être exécuté qu’en 2028, après un Grand Off en 2027 auquel se joindront cette fois les éditeurs, en dépit des tentatives de blocage de 9eArt+ et l’Association du FIBD qui menacent pathétiquement de lancer une procédure contre cet appel d’offre tout à fait légitime puisque le contrat de 9eArt+ a été dénoncé.

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13 Messages :
  • Angoulême 2027 : quels Prix pour le prochain festival ?
    7 février 15:07, par hannibal lecteur

    Charlie - journal papier - pourrait ouvrir ces pages à la bande dessinée, dans le temps je me souviens y avoir lu « le goulag » de Dimitri ( Guy Mouminoux) et plus récemment « le petit Christian » de Blutch. En ce qui concerne la BD actuelle, je la trouve passionnante, variée dynamique, comme lecteur j’évite de comparer les époques, cette semaine j’ai lu « Cauchemars ex machina » un récit de Smolderen servi par le magnifique travaille de Jorge Gonzalez, mélange de crayon et de technique digitale novatrice et puis j’ai relu Clifton et les espions du merveilleux Raymond Macherot, c’est vous dire comme j’ai le temps de réfléchir aux déboires du festival d’Angoulême. Bonnes lectures à toutes et tous.

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    • Répondu par Gina Vanilla le 8 février à  11:04 :

      Voui, Charlie-hebdo avait prépublié une partie du Goulag. Plus récemment, il y eut La vie secrète des jeunes de Sattouf !
      Maintenant, en dehors de Charlie-hebdo, et au vu du marasme de la presse BD, ce serait bien que des quotidiens ou des hebdos généralistes prépublient davantage de BD !
      Maintenant, zut, vous m’avez donné envie de relire les Clifton de Macherot ! Heureusement, ils sont peu nombreux !

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      • Répondu le 10 février à  05:38 :

        Les quotidiens et la presse généraliste ne va pas bien non plus. Elles publient de moins en moins d’illustrations. Donc, des pages de bandes dessinées, faut pas rêver. Toute la presse papier s’est effondrée. Et cette presse ne publierait QUE des bandes dessinées qui traitent d’actualités, de sujets journalistiques. Le sujet au détriment du style. La bande dessinée la plus créative n’aurait pas sa place. On n’est plus à l’époque de Winsor McCay et de W.R. Hearst.

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  • Angoulême 2027 : quels Prix pour le prochain festival ?
    8 février 17:04, par christian staebler

    Le débat retranscrit dans Charlie Hebdo papier m’a rendu triste pour l’image que donnaient d’eux-mêmes ces intervenants dont pourtant je cheri les œuvres. On a l’impression d’entendre des vieux cons alcoolisés dans un vieux bistrot glauque. Le seul à s’en sortir à peu près est Schuiten qui dit à un moment “on aurait dû inviter des jeunes” Eh oui, cela aurait sans doute relevé le niveau.

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  • C’est marrant, je n’ai pas la même analyse que vous. J’ai trouvé les propos des intervenants moins déphasés que vous ne le dites. C’est particulièrement vrai pour ceux de Schuiten que je trouve totalement justes. Du coup, c’est bien d’avoir mis la vidéo pour que chacun se fasse son avis.

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  • "Ce qui frappe dans cette séquence, c’est à quel point les responsables de Charlie Hebdo, comme nos débateurs-auteurs de bande dessinée sont déphasés, attribuant au FIBD la faute d’être déconnecté du réel."

    Je ne partage pas votre analyse. Ils disent quelques âneries mais globalement, leurs analyses sont justes et pertinentes.
    Trop facile ce discours : les vieux sont plus dans le coup. Place aux jeunes.
    L’avantage qu’ils ont, c’est qu’ils ont vu toutes les évolutions de ce métier depuis les années 50 (lorsqu’ils lisaient des BD enfants) et qu’ils sont encore là. Leurs points de vue sont intéressants et pas totalement déphasés.

    Le FIBD, en ne jouait plus son rôle : défendre l’art de la bande dessinée, ce qui lui est propre. Le FIBD était uniquement devenu une machine commerciale, une librairie payante.

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  • Bizarre, il me semble que les dessins publiés dans Charlie Hebdo ressemblent parfois à du dessin de blog ! D’ailleurs Wolinski n’en était pas loin !

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    • Répondu le 9 février à  17:15 :

      C’est insensé l’inculture de certains commentaires ici. Et on nous explique que les jeunes vaudraient mieux que les vieux dans tous les cas. « Quand on est con, on est con. L’âge ne change rien à l’affaire. »

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      • Répondu le 10 février à  06:03 :

        Je ne parlerai pas d’inculture mais d’intolérance pour la création actuelle de bande dessinée. Avec également cet esprit de compétition qui engendre des débats stériles, un tel dessinerait mieux qu’un tel. Lorsque je lis un livre dessiné par Ralph Meyer et un autre dessiné par Johan Sfar, il ne me viendrait pas à l’idée de comparer les deux car c’est leur profonde différence qui me plaît. En peinture, Irait-on comparer un Brueghel avec un Velasquez sans se couvrir de ridicule ? Nous avons la chance d’accéder à une multitudes de styles et de sujets avec la possibilité de choisir pacifiquement et sans dresser des bûchers. Pour revenir à cette vidéo et ces intervenants, peut-être que le moment est mal choisi au milieu d’un conflit et de l’annulation d’un festival international pour exprimer des points de vue qui ne peuvent que verser dans le pessimisme et la nostalgie. Les auteurs autour de cette table ont tous du talent et pour certains survivants un grand courage physique et moral, mais entre Riss et Schuiten il y a un gap comme on dit, c’est presque surréaliste d’avoir à la même table un grand artiste pompier, wagnérien comme Schuiten et un crobardeur punk comme Salch qu’on aperçoit sur la gauche et personnellement je trouve ça totalement intéressant bien plus intéressant que les chapelles à pensée unique.

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        • Répondu le 10 février à  08:25 :

          Les grands prix réunis ne dessinent pas et ne racontent pas du tout de la même manière mais s’entendent quand même sur la baisse d’exigence globale de la production actuelle. Ils ne sont pas intolérants mais exigeants. Ce n’est pas du tout la même chose.

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          • Répondu le 10 février à  12:26 :

            Il faut constater que l’exigence de travail de ces grands prix n’a pas permis de sauver les journaux ( Échos des savanes,à suivre) dans lesquels il publiaient… Vous voyez, c’est très simple de trouver des arguments de vestiaire de foot. Schuiten est tellement exigeant qu’il se présente comme scénographe avant auteur de BD, un job qu’il avait arrêté et puis finalement il continue quand même drôle d’exigence. Et que dire de son travail pour l’armée française au sein du projet red team, l’exigence humaine à son degré ultime. Ce qui a changé c’est le volume de la production et la réduction d’un marché. Un boulanger qui s’installe dans une rue de 100 mètres où se trouvent déjà 10 boulangeries à de grandes chances de rester avec des invendus.

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            • Répondu le 11 février à  07:49 :

              Parce que ces journaux étaient devenus de simples supports de prépublication et qu’il fallait attendre quelques semaines à peine pour trouver ces histories prépubliées en librairie. Faire acheter deux fois la même chose n’était pas la meilleure idée commerciale.
              Le marché ne s’est pass vraiment réduit. C’est plutôt l’offre qui est quantitativement trop importante. La surproduction a tout flingué. Ce sont les éditeurs qui surproduisent qui sont responsables de cette situation. Quand vous publiez énormément, vous baissez forcément le niveau de qualité : l’exigence. Vous misez sur la quantité et cette quantité devient normative. Et la norme, c’est de bâcler pour gagner plus !

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          • Répondu le 10 février à  16:21 :

            La baisse d’exigence globale de la production actuelle est liée à a surproduction. Les éditeurs ne publient pas des livres parce qu’ils sont dignes d’être publiés, mais pour faire de la cavalerie. Le budget alloué à la culture diminue dans tous les ménages. On privilégie les abonnements aux plateformes à l’achat en librairie. Le marché est trop petit pour permettre à 5 000 artistes de bande dessinée d’en vivre. Si les éditeurs n’avaient pas surproduit autant, jamais 5 000 personnes n’essaieraient simultanément de faire de la bande dessinée. La plupart savent à peine dessiner, ce qui ne les empêche pas de faire des BD, car la BD, ce n’est pas que du dessin. Résultat, l’exigence requise pour être publié a considérablement baissé, la concurrence est terrible, les éditeurs ne soutiennent pas l’écrasante majorité des livres qu’ils produisent, et dans ce contexte, la précarité de ces trop nombreux artistes était inévitable.

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