Fondées en 1986 par Guy Delcourt, les Éditions Delcourt se sont imposées en quarante ans comme l’un des piliers majeurs de l’édition de bande dessinée en France, publiant quelque 700 nouveautés par an.
Delcourt à ses débuts n’est déjà plus un « fan boy », même s’il se souvient de cette séance de signature au Furet du Nord, où se trouvaient le même jour Hergé, Jacobs, Franquin, Uderzo et même Saint-Ogan dont il ramène en trophée une dédicace réalisée par Franquin « dans l’ascenseur ». Elle est dans l’expo. Il a 28 ans quand il publie son premier livre, et il a déjà derrière lui une petite carrière de journaliste (avec une interview d’Harrison Ford à la clé, s’il vous plaît !) et un passage éphémère comme rédacteur-en-chef d’un Pilote alors moribond. « C’est moi qui lui ai donné le coup de grâce !, plaisante-t-il aujourd’hui. La BD était bloquée. Quand j’ai été viré de chez Pilote, il y avait très peu de portes où je pouvais frapper. Moins de dix ! » Il décide de lancer son propre label. Pourquoi Delcourt ? « C’est la tradition : Casterman, Dupuis, Dargaud, Glénat… J’ai cherché plein de noms, aucun ne convenait. Et puis, le nom du fondateur, c’est assez pratique en termes de communication... »
Publiant en album des planches de Cailleteau & Vatine qu’il avait prépubliés dans Pilote : Fred & Bob, il va bientôt s’employer à dérouler un programme qui « décloisonne les genres et fait dialoguer la BD avec d’autres formes culturelles ». Le premier succès, La Bande à Renaud, en est l’illustration emblématique, mêlant dessin et univers musical. Mais plus généralement, Delcourt est celui qui a fait entrer la BD dans la « génération Star Wars », celle qui suit la création de Métal Hurlant. Il se fait l’éditeur d’une bande dessinée de genre, qui ne renie -forcément- ni les comics, ni les mangas, mais aussi la bande dessinée expérimentale dont Marc-Antoine Mathieu, Alan Moore ou Chris Ware sont de bonnes illustrations. Le Français est présent dans l’expo à double titre car, dans le cadre de l’atelier Lucie Lom, il est associé comme scénographe de l’exposition du 40e anniversaire que l’on peut voir en ce moment à la cité de la bande dessinée et de l’image d’Angoulême jusqu’au 15 novembre 2026.
Acteur d’un renouveau de la bande dessinée franco-belge
Rappelons-nous le paysage de la BD franco-belge à la fin des années 1980. La BD belge qui triomphait depuis 30 ans est dans une mauvaise passe : Goscinny, Tillieux et Hergé ont disparu. Les grands auteurs sont fatigués : Jacobs, Franquin, Peyo, Morris, Pratt… produisent de moins en moins. Ils sont en fin de carrière. La nouvelle BD (Charlie Mensuel, Métal Hurlant....), qui triomphait dix ans auparavant est aussi en difficulté : les Humanoïdes Associés ont été rachetés par Hachette, Futuropolis par Gallimard.... Le Lombard, Dargaud, Dupuis, Fluide Glacial, Casterman bientôt, changent de mains.
L’époque triomphante des journaux est révolue, sapée par la multiplication des albums. (A Suivre) lancé en 1975, se gentrifie déjà, le titre est sur le déclin ; Tintin et Pilote sont arrêtés. Spirou arrête son édition néerlandaise.
Une nouvelle génération d’éditeurs apparaît : Jacques Glénat, Mourad Boujellal (Soleil), ou encore Albin Michel qui, sous la houlette d’Hervé Desinge, relance L’Echo des Savanes dans un tout autre registre que ses fondateurs. Ce sont des éditeurs qui assument la bande dessinée de genre, populaire et adulte qui accompagne l’appétence du public : moins référentielle, davantage orientée sur la Pop Culture : depuis les années 1970, les super-héros déboulent de plus en plus dans les salles obscures, et de grandes sagas épiques de science-fiction ou de Fantasy comme Star Wars ou Le Seigneur des anneaux ponctuent les saisons. À la fin de la décennie, à la faveur de la coulée continue des dessins animés Made in Japan sur les chaînes françaises, les premiers mangas comme Akira pointent le bout de leur nez…
Attentif aux évolutions de l’époque
D’entrée, Delcourt se distingue par une politique éditoriale tournée vers les jeunes auteurs (il n’a pas le choix) qu’il vient glaner dans les écoles naissantes d’Angoulême ou de Bruxelles, et les séries populaires à grand souffle narratif influencées par le jeu de rôle, bien dans l’air du temps. Des sagas comme Aquablue, Les Légendes des contrées oubliées, Sillage, De Cape et de crocs, Golden City, Okko, Jour J ou Donjon façonnent durablement son catalogue.
La création, en 1991, de la collection Contrebande marque une ouverture décisive vers la bande dessinée anglo-américaine, avec la publication d’œuvres d’Alan Moore, Jeff Smith, Will Eisner ou Mike Mignola. En 1996, Delcourt investit fortement le champ jeunesse avec une collection dédiée, révélant des classiques modernes comme Le Vent dans les saules de Michel Plessix, Petit Vampire de Sfar ou Toto l’ornithorynque d’Éric Omond & Yoann. Entretemps, son équipe s’étoffe d’éditeurs talentueux.
Les années 2000 confirment la puissance d’un catalogue qui suit les grandes tendances mondiales comme locales : Les Légendaires, Les Blagues de Toto, The Walking Dead ou La Rose écarlate s’imposent comme des phénomènes éditoriaux vendus à des millions d’exemplaires. En 2005, l’acquisition de Tonkam fait de Delcourt un acteur central du manga en France, réunissant dans un même catalogue Tezuka, Junji Ito, Inoue (Vagabond), Nana ou Fruits Basket.
Une génération nouvelle d’auteurs
Tout en cultivant le succès populaire, Delcourt affirme un engagement fort pour la BD d’auteur et de non-fiction. Happy Sex de Zep surprend par son audace, tandis que Saison brune de Philippe Squarzoni, récompensé par le Prix de l’Académie française en 2012, place l’éditeur en première ligne sur les enjeux climatiques. L’arrivée de François Bourgeon avec ses œuvres de SF et le fonds des Passagers du vent en 2013 renforce encore le prestige du catalogue.
La création de l’Académie Delcourt en 2014, l’avalanche de prix à Angoulême qu’il domine pendant près d’une décennie, puis des albums-événements comme Les Indes fourbes de Ayrolles & Guarnido ou Monica de Daniel Clowes, illustrent sa politique actuelle qui touche à tous les genres de bande dessinée : séries de genre, mangas, non-fiction et « bande dessinée du réel », bande dessinée d’auteur, etc.
En intégrant Editis en 2025, le Groupe Delcourt entend désormais sécuriser son développement tout en préservant une identité éditoriale forgée sur l’audace, la diversité et la transmission.
Un parcours en leporello
Un leporello est un livre qui se déplie en accordéon, offrant une continuité visuelle. C’est le processus visuel multinodal imaginé par les commissaires de l’expo Cathia Engelbach et Victor Macé de Lépinay pour déployer un catalogue éclectique composé de nombreuses planches mais aussi de nombreuses reproductions évoquant (comment faire autrement ?) plus de 5000 auteurs publiés. Les commissaires ont fait un parcours où l’on peut se perdre tout en découvrant ça et là des bandes dessinées qui ont marqué leur époque, de Saint-Elme de Lehman & Peeters, Cages de Dave McKean, Dororo d’Osamu Tezuka ou Les Mauvaises Gens de Davodeau. On s’en sort parce que la scéno de Lucie Lom met le spectateur cul par-dessus tête. Une expérience.
Un album d’Alfred, Instants d’années (bien évidemment chez Delcourt), un peu cryptique il faut bien l’avouer, reprend les icones qui jalonnent ce parcours mais qui, à l’image de l’exposition, rappelleront çà et là des moments (les premiers Angoulême, la signature d’un contrat dans un taxi, la publication de L’Origine de Marc-Antoine Mathieu…), des œuvres (From Hell, Jimmy Korrigan, Bone, Fritz Haber, Ayako, Les Indes Fourbes…) et des personnes (on reconnaît Franquin, Moliterni, Guy Vidal, Mandryka, Thierry Joor…) qui font que l’édition est une aventure.
Par Didier PASAMONIK
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Photos : D. Pasamonik & K. Nguyen
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