Angoulême 2026 : Delcourt et ses 40 ans d’aventure éditoriale

Par Didier PASAMONIK 6 février 2026 
Mercredi 4 février au soir, retour à Angoulême à l’occasion d’une rétrospective des éditions Delcourt au Musée de la bande dessinée d’Angoulême jusqu’au 15 novembre 2026. Une expo décalée, pour des raisons « diplomatiques » par rapport au « Off » mais qui aurait très bien pu avoir eu lieu le week-end dernier, tant le lien entre l’éditeur parisien et la cité charentaise est évident.

Fondées en 1986 par Guy Delcourt, les Éditions Delcourt se sont imposées en quarante ans comme l’un des piliers majeurs de l’édition de bande dessinée en France, publiant quelque 700 nouveautés par an.

Delcourt à ses débuts n’est déjà plus un « fan boy », même s’il se souvient de cette séance de signature au Furet du Nord, où se trouvaient le même jour Hergé, Jacobs, Franquin, Uderzo et même Saint-Ogan dont il ramène en trophée une dédicace réalisée par Franquin « dans l’ascenseur ». Elle est dans l’expo. Il a 28 ans quand il publie son premier livre, et il a déjà derrière lui une petite carrière de journaliste (avec une interview d’Harrison Ford à la clé, s’il vous plaît !) et un passage éphémère comme rédacteur-en-chef d’un Pilote alors moribond. «  C’est moi qui lui ai donné le coup de grâce !, plaisante-t-il aujourd’hui. La BD était bloquée. Quand j’ai été viré de chez Pilote, il y avait très peu de portes où je pouvais frapper. Moins de dix ! » Il décide de lancer son propre label. Pourquoi Delcourt ? « C’est la tradition : Casterman, Dupuis, Dargaud, Glénat… J’ai cherché plein de noms, aucun ne convenait. Et puis, le nom du fondateur, c’est assez pratique en termes de communication... »

Angoulême 2026 : Delcourt et ses 40 ans d'aventure éditoriale
Guy Delcourt redécouvre ses tout premiers travaux

Publiant en album des planches de Cailleteau & Vatine qu’il avait prépubliés dans Pilote : Fred & Bob, il va bientôt s’employer à dérouler un programme qui « décloisonne les genres et fait dialoguer la BD avec d’autres formes culturelles ». Le premier succès, La Bande à Renaud, en est l’illustration emblématique, mêlant dessin et univers musical. Mais plus généralement, Delcourt est celui qui a fait entrer la BD dans la « génération Star Wars », celle qui suit la création de Métal Hurlant. Il se fait l’éditeur d’une bande dessinée de genre, qui ne renie -forcément- ni les comics, ni les mangas, mais aussi la bande dessinée expérimentale dont Marc-Antoine Mathieu, Alan Moore ou Chris Ware sont de bonnes illustrations. Le Français est présent dans l’expo à double titre car, dans le cadre de l’atelier Lucie Lom, il est associé comme scénographe de l’exposition du 40e anniversaire que l’on peut voir en ce moment à la cité de la bande dessinée et de l’image d’Angoulême jusqu’au 15 novembre 2026.

Dans le domaine étranger : Osamu Tezuka, Will Eisner, Walking Dead, Bone, Star Wars...

Acteur d’un renouveau de la bande dessinée franco-belge

Rappelons-nous le paysage de la BD franco-belge à la fin des années 1980. La BD belge qui triomphait depuis 30 ans est dans une mauvaise passe : Goscinny, Tillieux et Hergé ont disparu. Les grands auteurs sont fatigués : Jacobs, Franquin, Peyo, Morris, Pratt… produisent de moins en moins. Ils sont en fin de carrière. La nouvelle BD (Charlie Mensuel, Métal Hurlant....), qui triomphait dix ans auparavant est aussi en difficulté : les Humanoïdes Associés ont été rachetés par Hachette, Futuropolis par Gallimard.... Le Lombard, Dargaud, Dupuis, Fluide Glacial, Casterman bientôt, changent de mains.
L’époque triomphante des journaux est révolue, sapée par la multiplication des albums. (A Suivre) lancé en 1975, se gentrifie déjà, le titre est sur le déclin ; Tintin et Pilote sont arrêtés. Spirou arrête son édition néerlandaise.

L’œuvre la plus minimaliste est de Marc-Antoine Mathieu

Une nouvelle génération d’éditeurs apparaît : Jacques Glénat, Mourad Boujellal (Soleil), ou encore Albin Michel qui, sous la houlette d’Hervé Desinge, relance L’Echo des Savanes dans un tout autre registre que ses fondateurs. Ce sont des éditeurs qui assument la bande dessinée de genre, populaire et adulte qui accompagne l’appétence du public : moins référentielle, davantage orientée sur la Pop Culture : depuis les années 1970, les super-héros déboulent de plus en plus dans les salles obscures, et de grandes sagas épiques de science-fiction ou de Fantasy comme Star Wars ou Le Seigneur des anneaux ponctuent les saisons. À la fin de la décennie, à la faveur de la coulée continue des dessins animés Made in Japan sur les chaînes françaises, les premiers mangas comme Akira pointent le bout de leur nez…

L’équipe de l’exposition : Guy Delcourt aux côtés de Victor Macé de Lépinay et de Cathia Engelbach, l’équipe de Lucie Lom, dont Marc-Antoine Mathieu et Vincent Esches, directeur général de la Cité de la BD. Derrière eux, la liste des quelques 5000 auteurs publiés par la maison en 40 ans.
Au détour d’une cimaise, une planche de Winsor McCay. Oui, Delcourt a aussi édité ce classique de la BD.

Attentif aux évolutions de l’époque

D’entrée, Delcourt se distingue par une politique éditoriale tournée vers les jeunes auteurs (il n’a pas le choix) qu’il vient glaner dans les écoles naissantes d’Angoulême ou de Bruxelles, et les séries populaires à grand souffle narratif influencées par le jeu de rôle, bien dans l’air du temps. Des sagas comme Aquablue, Les Légendes des contrées oubliées, Sillage, De Cape et de crocs, Golden City, Okko, Jour J ou Donjon façonnent durablement son catalogue.

La création, en 1991, de la collection Contrebande marque une ouverture décisive vers la bande dessinée anglo-américaine, avec la publication d’œuvres d’Alan Moore, Jeff Smith, Will Eisner ou Mike Mignola. En 1996, Delcourt investit fortement le champ jeunesse avec une collection dédiée, révélant des classiques modernes comme Le Vent dans les saules de Michel Plessix, Petit Vampire de Sfar ou Toto l’ornithorynque d’Éric Omond & Yoann. Entretemps, son équipe s’étoffe d’éditeurs talentueux.

Comme avec Marion Montaigne, la visite de l’expo nous rendra moins bête.

Les années 2000 confirment la puissance d’un catalogue qui suit les grandes tendances mondiales comme locales : Les Légendaires, Les Blagues de Toto, The Walking Dead ou La Rose écarlate s’imposent comme des phénomènes éditoriaux vendus à des millions d’exemplaires. En 2005, l’acquisition de Tonkam fait de Delcourt un acteur central du manga en France, réunissant dans un même catalogue Tezuka, Junji Ito, Inoue (Vagabond), Nana ou Fruits Basket.

Une génération nouvelle d’auteurs

Tout en cultivant le succès populaire, Delcourt affirme un engagement fort pour la BD d’auteur et de non-fiction. Happy Sex de Zep surprend par son audace, tandis que Saison brune de Philippe Squarzoni, récompensé par le Prix de l’Académie française en 2012, place l’éditeur en première ligne sur les enjeux climatiques. L’arrivée de François Bourgeon avec ses œuvres de SF et le fonds des Passagers du vent en 2013 renforce encore le prestige du catalogue.

La création de l’Académie Delcourt en 2014, l’avalanche de prix à Angoulême qu’il domine pendant près d’une décennie, puis des albums-événements comme Les Indes fourbes de Ayrolles & Guarnido ou Monica de Daniel Clowes, illustrent sa politique actuelle qui touche à tous les genres de bande dessinée : séries de genre, mangas, non-fiction et « bande dessinée du réel », bande dessinée d’auteur, etc.

En intégrant Editis en 2025, le Groupe Delcourt entend désormais sécuriser son développement tout en préservant une identité éditoriale forgée sur l’audace, la diversité et la transmission.

La scénographique un peu fantasque est conçue comme un leporello qui promène le visiteur.

Un parcours en leporello

Un leporello est un livre qui se déplie en accordéon, offrant une continuité visuelle. C’est le processus visuel multinodal imaginé par les commissaires de l’expo Cathia Engelbach et Victor Macé de Lépinay pour déployer un catalogue éclectique composé de nombreuses planches mais aussi de nombreuses reproductions évoquant (comment faire autrement ?) plus de 5000 auteurs publiés. Les commissaires ont fait un parcours où l’on peut se perdre tout en découvrant ça et là des bandes dessinées qui ont marqué leur époque, de Saint-Elme de Lehman & Peeters, Cages de Dave McKean, Dororo d’Osamu Tezuka ou Les Mauvaises Gens de Davodeau. On s’en sort parce que la scéno de Lucie Lom met le spectateur cul par-dessus tête. Une expérience.

Des idées scénographiques parfois très inventives. Ici, Fritz Haber de Vandermeulen.

Un album d’Alfred, Instants d’années (bien évidemment chez Delcourt), un peu cryptique il faut bien l’avouer, reprend les icones qui jalonnent ce parcours mais qui, à l’image de l’exposition, rappelleront çà et là des moments (les premiers Angoulême, la signature d’un contrat dans un taxi, la publication de L’Origine de Marc-Antoine Mathieu…), des œuvres (From Hell, Jimmy Korrigan, Bone, Fritz Haber, Ayako, Les Indes Fourbes…) et des personnes (on reconnaît Franquin, Moliterni, Guy Vidal, Mandryka, Thierry Joor…) qui font que l’édition est une aventure.

Par Didier PASAMONIK

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Code EAN : 9782413094050

Photos : D. Pasamonik & K. Nguyen

Delcourt Bruxelles Exposition Marché de la BD : Faits & chiffres Angoulême 2026
 
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11 Messages :
  • "publiant quelque 700 nouveautés par an."

    Tout est dit !

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    • Répondu par Gina Vanilla le 7 février à  16:36 :

      Je ne sais pas si ce chiffre comprend les livres édités par Soleil ,les mangas et les comics, il y en a pour tous les goûts, à lire, à boire et à manger, attention à consommer avec modération au risque d’une indigestion sévère !

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      • Répondu le 9 février à  06:43 :

        Plus de 700 livres, c’est environ 2 livres publiés par jour. Il faut un régiment de directeur littéraires pour suivre autant de titres. Même si un directeur littéraire suit 50 ouvrages, cela fait 14 directeurs. Et 50 ouvrages, c’est énorme ! Impossible de faire un travail sérieux. 20 ouvrages par an, c’est le grand maximum. Mais ça ferait 35 éditeurs.
        Ils sont combien d’éditeurs chez Delcourt ?

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        • Répondu par Coquentin le 9 février à  13:54 :

          700 titres ne veut pas dire 700 nouveautés mais 700 publications. Les rééditions, les tirés à part, les version noir et blanc, deluxe etc comptent chacune comme un titre. Les comics et manga ne requièrent aucun travail d’édition particulier à part la supervision de la traduction. Donc rien d’extraordinaire à priori pour une belle boîte de 145 employés.

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          • Répondu le 10 février à  12:50 :

            S’il y a 145 employés (une armée), je comprends mieux qu’on puisse inonder les librairies avec autant de titres.

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            • Répondu le 24 février à  10:22 :

              Mais là, c’est plutôt la Charente qui inonde l’exposition Delcourt. Le problème avec les retours…

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        • Répondu par Seb le 9 février à  14:53 :

          Vous comptez n’importe comment, il y a les comics et les mangas dedans, adaptations de travaux édités dans leur pays d’origine : si on les retire (il y en a beaucoup !), on se rapproche beaucoup plus des chiffres que vous avancez comme tenables.

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          • Répondu le 10 février à  12:49 :

            Je compte probablement n’importe comment parce qu’éditeur n’est pas mon métier. J’essaie seulement de comprendre. Par exemples, les adaptations demandent quand même un suivi, non ?

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            • Répondu par Coquentin le 11 février à  13:41 :

              En dehors de la traduction et de la négociation des droits avec les éditeurs étrangers, non, aucun suivi particulier puisque ce sont des auteurs confirmés et très vendeurs qui sont déjà des stars dans leurs pays d’origine et chez nous, qu’il s’agisse des mangas ou des comics. Delcourt n’est pas idiot et se concentre sur le haut du panier. Mike Mignola, Robert Kirkman, Ed Brubaker etc

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              • Répondu le 11 février à  14:55 :

                C’est pour ça Mike Mignola est traduit n’importe comment, sans doute.

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              • Répondu le 11 février à  15:48 :

                La traduction demande toujours des corrections. Le lettrage et la maquette ne se font pas encore avec des IA. Ça viendra sans doute.
                Au final, chez Delcourt combien de créations françaises sur les plus de 700 titres publiés par an ?
                Et un directeur littéraire suit combien de titres par an ?

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