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Excellent
19 mai 2026
Le tome 6 de Stern s’ouvre sur une scène particulièrement déprimante. Comme si la vie ne s’était pas déjà suffisamment acharnée sur Elijah Stern, notre croque-mort découvre au petit matin le cadavre de sa vieille mule, étendue dans l’étable où il l’avait laissée. L’animal est mort durant la nuit. Le propriétaire des lieux lui explique alors qu’un fabricant de colle accepterait de lui racheter la carcasse trois dollars. Mais Stern refuse. Malgré sa misère, malgré les quelques pièces qui lui restent en poche, il veut offrir une sépulture digne à sa monture. Il demande donc qu’elle soit incinérée chez un équarisseur. Coût de l’opération : quatre dollars. Stern n’en possède que trois et quatre-vingt-dix-huit cents. Peu importe. Cette vieille amie méritait mieux qu’une transformation en colle industrielle.
En quelques pages à peine, les frères Frédéric et Julien Maffre résument toute la singularité de leur personnage principal. Elijah Stern est pauvre, mutique, maladroit socialement, physiquement frêle et constamment rejeté par le monde qui l’entoure. Pourtant, c’est probablement le personnage le plus profondément humain de toute la série. Même dans la précarité absolue, il refuse de renoncer à ses principes.
Et le moins que l’on puisse dire, c’est que la vie ne lui fait aucun cadeau. Depuis les événements du tome précédent intitulé Une simple formalité, Stern est devenu persona non grata dans les cimetières de La Nouvelle-Orléans. Il faut dire que notre fossoyeur s’était retrouvé impliqué dans un braquage de banque sanglant en tant qu’unique témoin de la scène. Refusant d’identifier à tort trois immigrés italiens arrêtés par la police comme étant les auteurs du crime, Stern s’était opposé à la mécanique raciste et expéditive d’une justice davantage soucieuse de trouver des coupables que les véritables assassins. Son refus lui avait valu la prison, avant que les événements ne dégénèrent de manière irrémédiable. Un épisode particulièrement marquant qui rappelait que le racisme anti-italien faisait rage dans les États-Unis de la fin du XIXe siècle.
Reconnaissant pour les risques que Stern a pris afin de défendre ces trois hommes injustement accusés, Matranga, le chef du gang italien rencontré dans les précédents albums, accepte finalement de lui proposer un travail. Notre croque-mort servira de traducteur lors d’une transaction d’armes impliquant des révolutionnaires cubains. Stern parle quelques bribes d’espagnol, ce qui suffit largement pour cette mission censée ne durer que quelques heures. Mais la transaction est reportée car Stern identifie que les balles livrées ne correspondent pas aux fusils commandés, ce qui rend ces armes inutilisables. Les révolutionnaires cubains décident alors d’embarquer Stern avec eux afin de le conserver comme garantie jusqu’au retour aux négociations. Le voilà prisonnier sur une île perdue, au cœur d’un huis clos particulièrement tendu.
Avec ce sixième album intitulé Hors du monde, les frères Maffre poursuivent leur exploration des marges sombres de l’histoire américaine. Mais cette fois, leur western prend une dimension encore plus inattendue en s’ouvrant sur les luttes indépendantistes cubaines de la fin du XIXe siècle.
Historiquement, le contexte choisi par les auteurs est extrêmement pertinent. Après la guerre de Dix Ans (1868-1878), les réseaux révolutionnaires cubains continuent d’exister entre Cuba et les États-Unis. La Nouvelle-Orléans, New York ou encore Key West deviennent alors des lieux de transit où se croisent militants indépendantistes, trafiquants d’armes, contrebandiers et exilés politiques. Dans son texte intitulé Les séparatistes cubains aux États-Unis, 1848-1878, publié dans l’ouvrage Entre exil et clandestinité, l’historien Rémy Sanchez explique notamment comment les indépendantistes cubains installés aux USA organisaient des réseaux de solidarité transnationaux mêlant envois d’armes, réunions secrètes, journaux clandestins et financements occultes afin de soutenir les insurrections contre la puissance coloniale espagnole.
Les auteurs s’appuient intelligemment sur cette réalité historique pour construire leur intrigue. Mais comme à leur habitude, Frédéric et Julien Maffre refusent toute lecture simpliste ou romantique des événements. Les révolutionnaires cubains de Stern ne forment pas un bloc homogène. Le groupe réunit des profils différents, parfois contradictoires, dont les motivations interrogent autant qu’elles fascinent. Certains semblent mus par un idéal politique sincère, tandis que d’autres paraissent davantage attirés par la violence, l’aventure ou des intérêts plus ambigus. Cette hétérogénéité est d’ailleurs reconnue par Ana Maria Sanchez elle-même, la cheffe du groupe, dans une remarque particulièrement lucide qui souligne les contradictions internes du mouvement.
C’est précisément ce qui rend Stern aussi passionnant depuis ses débuts. Les auteurs utilisent les codes du western non pas pour glorifier la conquête de l’Ouest ou l’héroïsme américain, mais pour disséquer les failles morales, sociales et politiques des États-Unis de la fin du XIXe siècle. Dans cette série, la justice est souvent raciste, les foules deviennent barbares, les institutions sont corrompues et même les causes révolutionnaires ne sont jamais totalement idéalisées. Album après album, Stern déconstruit les grands mythes fondateurs du western classique pour raconter une Amérique traversée par la violence sociale, les discriminations et les traumatismes collectifs.
Et au milieu de ce chaos se trouve Elijah Stern, personnage décidément unique dans l’univers du western. Car Stern est presque l’exact opposé du héros traditionnel du western. Là où le genre met habituellement en scène des figures viriles et conquérantes, les frères Maffre placent au centre de leur récit un jeune homme maigre, introverti, passionné de littérature et travaillant dans les pompes funèbres. Plus détective et médecin légiste que pistolero, Stern impressionne moins par sa force physique que par son intelligence, son sens de l’observation et son empathie.
Mais derrière cette apparente fragilité se cache un homme profondément traumatisé. Son corps porte les stigmates d’une jeunesse marquée par la guerre : coups de fouet dans le dos, impacts de balle dans le ventre, souvenirs d’une adolescence passée comme enfant soldat. Cette violence originelle explique sans doute son rapport si particulier à la mort et à la souffrance humaine.
Cette évolution psychologique se reflète également dans le travail graphique de Julien Maffre. Depuis les premiers albums, l’apparence de Stern a progressivement évolué. Sa coiffure improbable des débuts s’est légèrement normalisée, comme si le personnage tentait lentement de trouver sa place dans le monde, tout en conservant cette silhouette fragile et fantomatique qui le distingue immédiatement des autres figures du western.
Le dessin impressionne une nouvelle fois par sa sobriété et sa maîtrise atmosphérique. Les auteurs privilégient les silences, les regards et les corps fatigués plutôt que les effets spectaculaires. La Nouvelle-Orléans apparaît dense et étouffante, tandis que les scènes sur l’île installent une tension oppressante proche du thriller psychologique.
C’est sans doute pour toutes ces raisons que Stern fait aujourd’hui partie de nos séries favorites. Rarement un western contemporain aura réussi à conjuguer avec autant d’intelligence profondeur historique, réflexion politique, richesse psychologique et maîtrise graphique. Avec Hors du monde, les frères Maffre signent une nouvelle réussite d’une série devenue incontournable. À noter qu’à l’occasion de la sortie de ce tome 6, le quatrième volume de la série, Tout n’est qu’illusion, bénéficie également d’une réédition avec une nouvelle couverture.
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Stern T. 6 : Hors du monde - Par Frédéric & Julien Maffre – Dargaud/Hors Collection Dargaud. Album paru le 22 mai 2026. 72 pages, format 240 x 320 mm, 17,95 euros.