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Bon
15 juin 2026
De la colère étudiante à l’engrenage révolutionnaire
Le point de départ de l’album se situe à la fin des années 1960, lorsque la contestation étudiante gagne le Japon, comme elle gagne une grande partie du monde. Dans un pays présenté comme paralysé par la mobilisation de très jeunes militants rêvant d’une révolution marxiste, la réponse gouvernementale se durcit et les courants les plus radicaux glissent vers une spirale d’attentats et de violences de plus en plus irréversibles. Le récit s’attache à cette bascule : à partir d’une colère politique d’abord lisible, il montre comment l’idéologie peut se transformer en machine à broyer ses propres adeptes.
Au centre de cette mécanique se trouve Kozo Okamoto, personnage choisi précisément parce qu’il n’a rien du chef charismatique ni du stratège flamboyant. Le résumé du livre le décrit comme un jeune homme « sans éclat, sans vision, sans destin », et c’est précisément cette banalité apparente qui rend son parcours troublant. Okamoto devient membre de la Faction armée rouge, mouvement anticapitaliste et anti-impérialiste issu de la contestation étudiante japonaise, avant de rejoindre le Moyen-Orient lorsque la FAR est démantelée par les arrestations. Ce déplacement géographique est aussi un déplacement politique : la lutte ne se pense plus seulement à l’échelle nationale, mais dans un espace mondialisé où circulent alliances, causes et méthodes.
Lod, l’internationalisation de la violence
L’album accorde une place centrale à l’attaque de l’aéroport de Lod, à Tel-Aviv, le 30 mai 1972. Kozo Okamoto y participe avec deux autres militants japonais,Tsuyoshi Okudaira et Yasuyuki Yasuda, après une formation de trois mois au Liban dans le cadre d’une coopération avec le Front populaire de libération de la Palestine. L’assaut fait 26 morts, marque profondément les esprits et contribue durablement au renforcement des mesures de sécurité dans les aéroports. Dans le récit de Frédéric Maffre, cet épisode n’est pas seulement un fait d’armes : il devient le point de cristallisation d’une réflexion sur la mondialisation du terrorisme et sur l’exportation d’une culture de la violence jusque sur le terrain moyen-oriental.
Le scénario s’intéresse aussi à ce qui, dans cette trajectoire, relève de la surenchère idéologique et de la dérive sectaire. Les auteurs mettent en regard la logique révolutionnaire proclamée, fonder un ordre nouveau, et l’impasse vers laquelle elle mène lorsqu’elle ne repose plus que sur la répétition d’actes violents. Le propos évoque une spécificité japonaise, en convoquant en filigrane des figures comme les samouraïs ou les kamikazes, mais aussi des œuvres de fiction telles que MW de Osamu Tezuka ou Akira de Katsuhiro Otomo, qui ont déjà mis en scène des tensions similaires entre harmonie apparente, explosion de la violence et sacrifice absolu. Le récit ne réduit donc pas son sujet à un simple fait divers historique : il cherche à comprendre comment un imaginaire du sacrifice a pu se greffer à une cause politique pour produire un « monstre » transnational.
Méditation sur les limites de la violence
La forme graphique accompagne cette tension. Le trait de François Ruiz est nerveux, immersif, capable de plonger le lecteur au cœur d’un maelström meurtrier. Les victimes de Lod apparaissent parfois sous la forme de silhouettes monochromes, non par goût de la pudeur, mais pour traduire le regard déshumanisé des assaillants, qui ne voient plus dans leurs cibles des individus, mais des obstacles idéologiques. Cette option visuelle pose aussi la question de la responsabilité des auteurs face à une violence extrême : comment montrer sans esthétiser, comment raconter sans neutraliser l’horreur, tout en restant fidèle à la logique mentale de ceux qui l’ont produite ?
En choisissant Okamoto comme narrateur et « observateur embarqué », Maffre donne au récit une voix off qui commente, relie et éclaire les événements tout en maintenant une distance critique. Selon l’entretien cité dans les sources, l’auteur voit en lui une sorte de « Forrest Gump » de l’histoire du terrorisme japonais, un témoin impliqué dans les grands basculements sans jamais en incarner le centre de gravité. C’est cette position oblique qui donne à Terorisuto sa singularité : un récit historique précis, tendu et dense, qui ne cherche ni l’héroïsation ni l’excuse, mais l’intelligibilité d’un engrenage politique et humain.
L’album interroge enfin notre responsabilité en tant que spectateurs. Comme le souligne Maffre dans une interview, la violence des années 1970 contraste avec l’image d’un Japon contemporain perçu comme paisible. Le terrorisme japonais des années 1970 à 2000 n’est pas le terrorisme moderne, avec ses drones et ses réseaux sociaux. C’est un terrorisme artisanal, presque anachronique, où l’attentat-suicide devient une arme politique. En cela, Terorisuto dépasse le simple récit historique pour devenir une méditation sur les limites de la violence comme outil de changement.
Par Jessy LEMESLE
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Terorisuto, Frédéric Maffre & François Ruiz, Editions Glénat, 23 €