Favori de la rédaction
30 octobre 2025
Dans ce récit, aux atours de conte initiatique, naissent des jumeaux : Hans et Helma. Deux enfants de paysans qui ne quittent jamais leur hameau, déterminés à se fondre dans le moule façonné par leurs ancêtres. Dieu a choisi une voie pour chacun. En sortir est un interdit sur lequel veille jalousement un père bourru et colérique. Mais pour ce duo de petites têtes blondes, le chemin de traverse s’annonce inévitable. Tous deux ont un talent : la voix de la grâce pour l’une, le doigté et la dextérité des instruments pour l’autre. Des musiciens dans l’âme.
Vanité et douleur de la création artistique
La fragilité de l’existence les pousse sur les chemins du Saint-Empire romain germanique du début du XVIIIᵉ siècle. De l’orphelinat au mariage en bas âge, de la très libérale Adamstern aux eaux fascinantes de Laguna Majora, sans oublier les terres de Saint-Pierre de Rome, Hans et Helma sont bringuebalés par ce monde d’adultes dans lequel on les a précipités. Ils saisissent les opportunités qui se présentent à eux. Leur don et leur travail acharné les conduisent à transcender un destin qui s’annonçait comme une ennuyeuse et épuisante ritournelle.
Du maestro Aldiviva à la despotique Ersatzmutter, de l’Ermite de la forêt aux mercenaires des « Franges de Sang », en passant par le Margrave Krieggerig et le castrat Mantida, Hans et Helma voient leurs vies constamment bouleversées par une galerie de personnages si romanesques. Mais sur le chemin de l’orgueil, il est aisé de se perdre...
Une fresque baroque en clair-obscur
Pour cette nouvelle bande dessinée, Édouard Cour a multiplié les techniques afin d’obtenir ce rendu proche de la gravure : « Dès le début, j’ai eu envie d’un récit en noir et blanc, brut, tranché. Les trames de gris qui rappellent les gravures m’ont permis d’ajouter des nuances, de jouer avec la lumière de chaque planche dans un amalgame de techniques superposées, d’obtenir ce rendu rugueux même au sein des décors les plus luxueux. Je pars d’un dessin à l’encre sur papier. J’y superpose des lavis de gris dont je me sers ensuite pour fabriquer des trames en numérique qui caractérisent chaque épisode » (extrait d’une interview donnée aux éditions Dupuis pour la promotion de l’ouvrage).
La particularité, le choix graphique déterminant de ce titre, est visible dès la couverture, tout à fait splendide. Les jumeaux se font face, les yeux fermés, à l’écoute de volutes de musique qui envahissent l’espace, comme sortis d’un vortex, d’une enceinte moderne, de l’œil de Dieu. Dans un mélange des sens très touchant, les cheveux comme emportés par le flot des sons, Hans et Helma communient avec le divin. Une résonance avec le récit, dans lequel tous les personnages perçoivent dans la musique le moyen d’être en contact avec la transcendance, tel le resurrectio.
Dans le récit, les volutes de musique prennent progressivement place dans cet univers de clair-obscur. Elles apparaissent dans la nature au gré des premières pages. Les oiseaux de la forêt, ces maîtres-chanteurs, sont imités par les jumeaux. À mesure que les dons des enfants se développent, les volutes se multiplient, de même que les couleurs qui s’immiscent dans les jeux de lumière.
Comme souvent chez Édouard Cour, la couleur est d’un apport capital pour l’esthétique et le propos visuel, employée avec parcimonie. Dans son travail graphique, globalement marqué par l’usage du noir et blanc, ainsi que de différents niveaux de gris, le rouge, le bleu et d’autres teintes viennent faire ressortir avec une véritable force le reste de la planche.
Au-delà de ce choix graphique qui lie la forme et le fond, on retient les ambiances, tour à tour dramatiques, apaisantes, réjouissantes, glaçantes, exaltantes ou terrifiantes. Dans cet album divisé en neuf chapitres — tel un hommage à la Symphonie n°9 de Beethoven —, chaque période a droit à une double page, toujours inspirante, avec un décor en majesté. Un moment souvent clé du récit.
Les personnages sont parfaitement caractérisés, avec des visages marquants. Leur identité a été travaillée avec un réel talent, même lorsque les protagonistes du chapitre ne sont que de passage, tel l’oncle Amsel ou l’Ersatzmutter (mère supérieure). L’expressivité des silhouettes, des sentiments, la finesse d’un certain nombre de visages participent du succès de ce paysage graphique qu’est l’art d’Édouard Cour.
Édouard Cour : une carrière d’explorateur des bulles
Édouard Cour est un auteur qui mériterait davantage d’attention pour le talent dont il fait preuve à chaque page de cet album. On reviendra donc quelque peu en arrière en rappelant que son talent s’exprime depuis fort longtemps. En 2012, il fait paraître le premier tome d’une trilogie dédiée au demi-dieu Héraklès (Hercule en latin) aux éditions Akileos. Un splendide retour aux sources du mythe, avec un crayonné ébouriffant d’expressivité.
Changement de braquet en 2016 : il publie O Senseï (éditions Akileos), un récit réflexif consacré aux origines de l’aïkido, avec de très belles pages réalisées à l’encre de Chine. Puis suivent L’Extrabouriffante aventure des Super Deltas (éditions Akileos), deux tomes de délires humoristiques en hommage à la pop culture, notamment japonaise, avec des emprunts graphiques au manga. Malheureusement, les ventes ne parvenant pas à suivre, les fans — dont nous fûmes — de Pyam, Syu, Ago et Rozette ne connaîtront jamais la fin de leurs aventures.
En 2019, l’auteur reprend le flambeau de l’humour avec Davy Mourier pour Les Souvivants (éditions Delcourt). Une parodie de monde post-apocalyptique, comprenant des zombies et un humour pas toujours très fin, avec l’objectif de répondre à la question suivante : « Est-ce que cela vaut le coup de survivre avec un con ? ». Le dessin est alors tout en lisibilité, avec différents niveaux de gris et de blanc. Édouard Cour ne cesse donc d’explorer des genres graphiques et scénaristiques différents.
Il le prouve une nouvelle fois en 2022 avec la publication de ReV (éditions Glénat). Dans un futur lointain existe un monde virtuel où les rêves des humains jouent un rôle prépondérant dans son essence. Avec un patchwork graphique surprenant, parfois un peu cryptique, mêlant l’abstraction et le surréalisme, ce récit détonne. Et pourtant, un point commun relie tout son travail : son usage de la couleur, que nous avons évoqué précédemment.
De l’inné et de l’acquis : à Dieu seul la gloire
Avec Soli Deo Gloria (« à Dieu seul la gloire » en latin), Jean-Christophe Deveney a bâti un récit profondément romanesque, porté par le destin à la fois tragique et plein de grâce d’Hans et Helma. Le choix du cadre historique — le Saint-Empire romain germanique du début du XVIIIᵉ siècle — commence en 2020 : « Comme beaucoup pendant les confinements, je réfléchissais au sens de mon travail, à la place de l’art. J’ai repensé à la musique baroque, qui atteint des sommets dans une époque terrible de guerres, d’épidémies et de famines.
J’ai aussi découvert, en lisant des biographies de Vivaldi et de Bach, que ces grands compositeurs ont disparu presque dans l’anonymat. Le motif de la disparition est à l’origine de ce récit. » (extrait d’une interview donnée aux éditions Dupuis pour la promotion de l’ouvrage).
La fragilité de la condition humaine est une constante de ce roman graphique, et le destin de nos protagonistes l’illustre avec des drames et des bouleversements constants. Une fragilité qui éclabousse les œuvres artistiques, elles aussi soumises aux contingences de leurs créateurs, ainsi que l’illustre la narration. Les bifurcations ne sont jamais artificielles, toujours justifiées avec pertinence afin de faire évoluer les personnages, tant dans leur vie créative que personnelle.
L’idée narrativement puissante de cette bande dessinée est l’établissement d’un lien entre l’art et la transcendance, une évidence d’un autre temps. En cherchant à créer ce qu’il existe de mieux sur Terre, en se rapprochant au plus près de l’inatteignable perfection, l’être humain effleure le divin de son doigt créateur.
Seulement, comme les récits bibliques y invitent, l’acte de créer doit naître dans l’humilité, éloigné de l’orgueil, de celui qui recherche l’immortalité par la naissance d’une œuvre jugée digne de la mémoire collective. Dans les flammes de la bibliothèque d’Alexandrie, des fragments conséquents du génie humain ont péri. Tant d’artistes ont affronté la mort dans l’indifférence, pour finalement connaître une résurrection inattendue : celle de la reconnaissance. D’autres encore, et ils sont nombreux, ont sombré dans les oubliettes de l’Histoire, attendant avec l’espoir viscéral d’en sortir.
Helma, dans sa quête de perfection, ne rechigne pas à un travail harassant, estimant que le don que lui a conféré la nature ne saurait lui suffire pour atteindre les cimes célestes. L’inné ne peut être complet sans l’acquis. Hans, poussé par sa sœur jumelle, suit cette voie jusqu’à la remettre en cause. Astradivi, artisan de la cour papale, les met tous deux en garde quant à la vanité de l’être humain : « Tout part de Dieu et lui revient. »
La toute dernière force de cette bande dessinée réside dans le moyen par lequel ces deux enfants de paysans transcendent leur condition sociale originelle : l’art. À une telle époque, pour Hans et Helma, il eût été presque impossible de connaître une autre vie que celle assignée à leur naissance ; et plus encore pour une jeune femme de basse extraction. L’art élève. Comme tous les humanistes de ce monde, il demeure une conviction profonde : celle d’une culture qui sauve l’être humain de ses démons, qui lui permet de se réaliser, qui l’aide à mieux se comprendre soi-même tout en comprenant mieux les autres.
Par Romain GARNIER
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Soli Deo Gloria a remporté le Prix du meilleur Album 2025 à Quai des Bulles, festival malouin.
Soli Deo Gloria - Par Édouard Cour & Jean-Christophe Deveney - Éd. Dupuis - Paru le 03/10/2025 - 280 pages en couleurs - 320mm (H) / 240mm (L) - Collection : Dupuis "Grand Public" - 30 euros.
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