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Bonjour Simon. Vous publiez aujourd’hui Le Marche-Lune, un one-shot aux éditions Le Lombard. Comment est né ce projet ?
Simon Spruyt : Tout est parti de ma lecture de Joseph et ses frères, de Thomas Mann, qui m’a plongé dans un univers biblique. Au même moment, je lisais beaucoup de science-fiction, notamment Ursula K. Le Guin. Ces deux influences se sont naturellement mêlées et ont donné naissance à Le Marche-Lune, où se rencontrent l’imaginaire biblique et la science-fiction.
À quel moment avez-vous compris que cette histoire devait se dérouler aux origines de la civilisation humaine, plutôt que dans un univers de science-fiction plus classique ?
C’est avant tout cette inspiration biblique qui m’a conduit dans cette direction. Elle m’a immédiatement plongé dans un imaginaire à la fois mythique et ancestral. Mon intention n’était pas de proposer une reconstitution historique fidèle, mais d’évoquer un passé très lointain, presque légendaire. C’est aussi pour cette raison que j’ai mêlé différentes influences, en empruntant aussi bien à la Mésopotamie qu’à la Syrie ou à l’Égypte.
Dans le dossier de presse, vous citez plusieurs références, notamment Heart of Darkness et Apocalypse Now. Comment ces œuvres ont-elles nourri votre écriture, mais aussi votre mise en scène graphique ?
Heart of Darkness m’a surtout inspiré la structure du récit. Chez Joseph Conrad, un explorateur se perd dans une culture qui lui est totalement étrangère. J’ai repris cette idée en la transposant dans un contexte de science-fiction : mon héroïne, une exploratrice interstellaire, se retrouve confrontée à une civilisation humaine naissante.
En revanche, les références bibliques et mythologiques ont davantage nourri l’univers visuel de l’album. Je me suis inspiré des arts égyptien, sumérien, akkadien et assyrien, en les mêlant librement.
Les couleurs ont également été pensées très tôt. Je voulais opposer les teintes rouge-brun de la terre, qui évoquent le désert et le fer, à un bleu très vif pour le ciel. Ce contraste traduit aussi la rencontre entre deux mondes : celui de la Terre et celui de l’espace.
Comment avez-vous travaillé la mise en couleur ? Avez-vous utilisé l’aquarelle ou des outils numériques ?
La mise en couleur est réalisée avec des encres aquarelles. Les seuls éléments réalisés en numérique sont les phylactères et le lettrage.
Combien de temps avez-vous mis sur la réalisation de ce projet ?
C’est difficile à estimer, car j’ai travaillé sur d’autres projets en parallèle. L’écriture m’a pris quelques mois, puis j’ai consacré environ quinze à dix-huit mois au dessin.
Quelles ont été les principales difficultés que vous avez rencontrées sur le plan graphique lors de la réalisation de Le Marche-Lune ?
Dans l’ensemble, tout s’est plutôt bien passé. Sur le plan technique, j’ai repris la même approche graphique que pour Le Tambour de la Moskova. Le principal défi a été de trouver le bon équilibre dans les couleurs et d’ajuster leur intensité.
Comme pour chacun de mes albums, le travail de recherche se poursuit tout au long de la réalisation. J’avance en développant progressivement mon propre langage graphique. Au final, je n’ai pas rencontré de difficultés majeures.
Comment Le Marche-Lune s’inscrit-il dans votre parcours d’auteur ? Est-il dans la continuité de vos précédents albums ou marque-t-il une nouvelle direction ?
Je dirais que c’est un peu les deux. Le Marche-Lune s’inscrit dans la continuité de mes précédents albums par son mélange d’histoire et de fantastique, un fil conducteur que l’on retrouve dans l’ensemble de mon travail.
En revanche, il s’en distingue par son échelle. Jusqu’à présent, je construisais mes récits autour d’un personnage principal. Ici, j’élargis le regard pour m’intéresser à des familles, à des civilisations et à plusieurs protagonistes.
Sur le fond, je poursuis aussi une réflexion qui m’est chère : notre manière de construire des récits pour donner du sens à la vie et comprendre le monde. Ces histoires façonnent notre vision de la civilisation, mais influencent aussi nos pensées et notre quotidien.
Vous êtes aujourd’hui identifié comme un auteur flamand, tout en étant publié par un éditeur francophone. Quelle importance accordez-vous au marché francophone dans votre parcours ? Représente-t-il un complément naturel au marché néerlandophone ou occupe-t-il une place particulière à vos yeux ?
Oui, c’est un véritable atout. J’ai bien sûr un public en Flandre et aux Pays-Bas, mais le marché néerlandophone reste limité, tant par le nombre de lecteurs que par la place qu’y occupe la bande dessinée, qui est moins importante qu’en France ou en Wallonie.
Le marché francophone représente donc un soutien essentiel, y compris sur le plan économique. Mais ce n’est pas seulement une question de ventes. Les éditeurs francophones disposent généralement de davantage de moyens, d’un accompagnement éditorial plus développé et d’une meilleure couverture médiatique. Sur le plan créatif, c’est très stimulant et cela aide à rester motivé.
Pour les auteurs flamands qui, comme moi, réalisent des romans graphiques plutôt que des séries très commerciales, le public francophone est particulièrement important. En Flandre, des séries populaires comme Bob et Bobette fonctionnent très bien sur leur seul marché. En revanche, pour des projets plus personnels, bénéficier d’un lectorat francophone fait une réelle différence.
Pour conclure, pouvez-vous nous parler de vos prochains projets ? Sur quoi travaillez-vous actuellement ?
Je travaille actuellement sur un album à paraître chez Delcourt, en collaboration avec les historiens Sylvain Venayre et Daniel Foliard. Il sera consacré à Réginald Kann, l’un des pionniers du reportage et de la photographie de guerre, dans le contexte des guerres coloniales du début du XXᵉ siècle. Le sujet m’a immédiatement séduit et j’ai accepté le projet sans hésiter. Sa sortie est prévue en 2027.
En parallèle, nous discutons avec Le Lombard d’un nouveau projet que je développerai à nouveau avec Nicolas Junker. Il n’en est encore qu’à ses débuts, il est donc un peu trop tôt pour en dire davantage.
Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.
En médaillon : Simon Spruyt
Photo © Christian Missia Dio
Le Marche-Lune – Par Simon Spruyt – éditions du Lombard. Album paru le 15 mai 2026. 200 pages, format 225 x 298 mm - Couleur, 19,95 euros.