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14 octobre 2025
Ce n’est qu’en 2011 que les francophones ont véritablement pu découvrir Aline Kominsky-Crumb avec le titre Parle-moi d’amour !, publié aux éditions Denoël Graphic. Une bande dessinée réalisée à quatre mains avec Robert Crumb, dans laquelle tous deux mettent en scène leur vie de couple, alors forte de 37 ans, faisant fi de toute inhibition.
En 2016, les éditions Stara publient, en deux tomes, l’intégralité de Zap Comix, un fanzine devenu en 16 numéros une référence internationale, ainsi qu’un creuset pour certains auteurs, dont Gilbert Shelton et Steve Clay Wilson. Aline Kominsky-Crumb y publie quelques histoires dans le dernier numéro, paru en 2005.
En publiant Sacrée Bunche, l’Association remet en avant une autrice (Aline Kominsky-Crumb) dont le travail était très en avance sur son temps selon Jean-Pierre Mercier. Autrice et co-créatrice du fameux collectif Wimmen’s Comix (1972) (intégrale publiée aux éditions Komics Initiative en 2019), cofondatrice de l’éphémère Twisted Sisters (1976) et pionnière de la revue influente Weirdo (1981-1993), qu’elle dirige pendant 10 numéros sur les 28 publiés, son apport à la bande dessinée est notable.
En 2019, elle participe au recueil collectif dirigé par Diane Noomin, intitulé #Balance ta bulle : 62 dessinatrices témoignent du harcèlement et de la violence sexuelle (Prix Eisner 2020 de la meilleure anthologie). En 2023, Le milieu étasunien de la BD lui rend hommage de façon posthume en la nommant au temple de la renommée Will Eisner, le panthéon de la bande dessinée.
Aline Kominsky-Crumb est un chaînon manquant. Influencée par le travail autobiographique pionnier de Justin Green, qui aborde sexualité et éducation religieuse dans Brown rencontre la Vierge Marie (1972), l’autrice comprend la potentialité du médium pour se raconter. Elle influence à son tour de grandes autrices contemporaines, dont Julie Doucet et Alison Bechdel : « [ses œuvres] ont eu une grande influence sur moi par son souci d’être la plus honnête possible, en particulier pour ce qui est du sexe » (voir postface de Sacrée Bunche écrite par Hillary Chute).
Un ancien étudiant d’Hillary Chute, qui a rédigé un article sur Aline Kominsky-Crumb pour un cours d’histoire de l’art, témoignait justement de son style : « Son style de dessin maladroit et l’anatomie déformée de ses personnages ne ressemblent à rien de ce que j’ai pu voir ailleurs... Son travail unique marie des images de désir et de répulsion et donne à voir les aspects “sales” du corps et du désir féminins. On ressent une excitation à lire Kominsky-Crumb, à la fois à défier la censure et à repérer comment elle a inspiré de nombreuses futures jeunes artistes intrépides ».
Quant à Julie Doucet, autrice québécoise, elle témoigne de la difficulté pour Aline Kominsky-Crumb de se faire une place dans un monde d’hommes : « C’était vraiment héroïque de sa part de publier autant de femmes dans Weirdo, vu la quantité de critiques négatives, de “hate mail” qu’elle recevait justement à cause de ça ! [...] Je pourrais ajouter qu’à partir de 1991, quand j’habitais aux USA, j’ai entendu tellement de types râler à propos d’Aline et de son boulot d’éditrice à Weirdo... Tous des auteurs, bien entendu ! Mais... la période fin 1980/début 1990, avec ce backlash féministe, c’était pas marrant ». (extrait de l’exposition consacrée à Aline Kominsky-Crumb au festival Formula Bula)
Avec Sacrée Bunche, les lectrices et lecteurs pourront découvrir une partie importante de son travail, puisqu’il rassemble la majeure partie de ses bandes dessinées réalisées sur près de 40 ans. Une production finalement assez peu prolifique, que Sophie Crumb explique en partie par son statut de femme : elle prenait tout en charge à la maison, se retrouvant souvent surchargée dans son quotidien. Cet album publié à l’Association relate, à travers les décennies, son destin de juive new-yorkaise, de son enfance à Long Island à sa crise de la quarantaine, lorsqu’elle déménage dans un village du Sud de la France.
Elle crée son double de bande dessinée dès les années 1970 : la Bunche. Ce terme peu reluisant désigne un tas, quelque chose de compact. Il est inspiré en partie d’un surnom peu apprécié que l’entourage de son mari lui donnait : honeybunche (« ma douce », « ma puce »…). Elle met en scène les origines de ce pseudonyme à travers une double page intitulée Les origines de la Bunche.
Ce nom de fiction incarne la philosophie d’Aline Kominsky-Crumb : le refus d’héroïser et de magnifier les représentations féminines, mais aussi son style parfois un peu crade, brut de décoffrage, volontiers provocateur. Un ensemble de vues qui pousse Aline à quitter le collectif Wimmen’s Comics en 1976, en compagnie de Diane Noomin. Dans une interview donnée à l’artiste Peter Bagge, elle déclare : « Leur représentation des femmes était héroïque et glamour. Ce n’était pas ma façon de voir […] Je déconstruisais complètement le mythe ou le romantisme attaché au fait d’être une femme. J’étais vulgaire, grossière. J’adorais provoquer les gens. » (postface de Sacrée Bunche).
La double planche qui porte le mieux cet état d’esprit est une double page intitulée Bunche se tripote (1975), où l’on voit une femme dans son quotidien multiplier des actes comme se mettre les doigts dans le nez, bronzer au soleil, se masturber, s’éclater des boutons d’acné ou sentir son doigt après l’avoir passé entre ses fesses. La dernière case est à la fois hilarante et surprenante : la Bunche y affirme « Mon corps est une source infinie de divertissement ».
S’il n’est pas question de valoriser son corps, celui-ci n’en est pas moins traité de manière obsessionnelle, presque toujours dépréciative (« Je ressemble à un homme d’affaires juif de 50 ans »). Comme dans Si je m’étais fait refaire le nez (1989) — chirurgie du visage qu’elle finira par subir au milieu des années 2000 et dont elle tirera une bande dessinée nommée Sauvez la face.
Ce visage est central dans le travail graphique d’Aline Kominsky-Crumb. Il évolue, change, traduit le vécu, parfois d’une case à l’autre. Une manière d’habiter à loisir ce corps de papier et de lui donner un visage lié à la narration. Ce corps omniprésent, sans cesse dénigré, jugé trop gras, est souvent mis en scène à travers ses relations sexuelles avec les hommes, elle qui a connu une sexualité débridée pendant de nombreuses années. Des planches peu romantiques, voire trash, traitées comme tout autre sujet, sans filtre.
Cet humour juif new-yorkais de l’autodépréciation — Aline Kominsky-Crumb est influencée par une tradition de comiques juifs tels Alan King, Jackie Mason et Milton Berle — est nourri par la méchanceté de son père vis-à-vis de sa fille, mise en scène dès les premières pages de l’album. Sa judéité est évidemment aussi un sujet récurrent de ses planches.
Plus prosaïquement, elle aborde sa relation avec sa mère, son mari Robert, la misogynie, son enfance dans des colonies de vacances un peu spéciales, la musique, sa pratique de l’art (Pourquoi La Bunche ne sait pas dessiner), ses consommations de drogue, l’histoire de sa famille, sa vie en France ou ses rêves. Si bien que ses planches ont une dimension universelle que résument très bien les mots sur la couverture : « Bouffe, sexe, mort, douleur, romance, joie ».
En 2022, Aline Kominsky-Crumb décède dans une relative indifférence. Du moins, c’est ce que ressent Elsa Klee, jeune autrice, et ses onze comparses, qui décident de fonder un collectif féminin du nom de Fanatic Female Frustration. L’objectif ? Rendre hommage et perpétuer l’héritage de l’autrice étasunienne devenue si française. Une démarche qui rencontre le succès puisque le fanzine reçoit un Fauve de la bande dessinée alternative à Angoulême en 2025.
« Les BD d’Aline Kominsky-Crumb déclenchent un désir de création irrépressible. C’est pour cela qu’elle est notre Angel Bunch, notre mère artistique à nous, les autrices de BD. Son œuvre a créé un élan de vie dans la création contemporaine que l’on tentera de protéger et de transmettre à notre tour » (Elsa Klee, autrice française et coéditrice de Fanatic Female Frustration, extrait de l’exposition consacrée à Aline Kominsky-Crumb au festival Formula Bula).
Incontestablement, Sacrée Bunche constitue un classique, condensé de liberté graphique et d’audace scénaristique. Il est drôle, inattendu, inventif et incarne une époque.
Par Romain GARNIER
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Sacrée Bunche - Par Aline Kominsky-Crumb - Éd. L’Association - Paru le 15 janvier 2025 - 19.8 x 2.5 x 27.7 cm - 216 pages - 35 euros.
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