- Est-ce qu’on adapte son trait pour une farce aux paysages du pourtour méditerranéen quand votre dernier album Les Étoiles s’éteignent à l’aube est un drame qui se passe dans le Grand Nord ?
Oui, parce que l’intention n’est pas la même. J’essaye de m’adapter graphiquement à ce que je vais raconter. J’essaye de m’imprégner d’une ambiance, d’un souffle, de ce que je vais essayer de mettre en place. Quand je me documente, quand je lis, quand je regarde des films, quand j’écoute de la musique, je ne suis pas du tout dans le même état d’esprit. Après, je fais aussi de la recherche sur les outils utilisés. Bon, là, en l’occurrence, ce n’est pas si loin puisqu’il y a du pinceau et de la gouache. Mais il n’y a pas le crayon de couleur.
In fine, il n’y a plus le même genre de recherche de matière. Avec Saudade, on est beaucoup plus dans le trait, alors que pour Les Étoiles s’éteignent à l’aube, on était plus dans les textures, la matière, la nature. Là, la nature a quand même beaucoup moins d’importance. On est plus dans la vivacité, dans le mouvement… C’est aussi pour cela que je fais de la couleur numérique sur cet album, pour être plus vif.
- Est-ce que l’artiste Vincent Turhan avait besoin de prendre du temps, de prendre une respiration, de faire un album plus léger avec cette farce ?
- J’en avais vraiment besoin. Après Le Chemin des égarés et Les Étoiles s’éteignent à l’aube, qui sont deux albums aux sujets lourds, j’en avais besoin. Je sais que je suis quelqu’un qui n’arrive pas à mentir sur ce qu’il ressent. Généralement, quand j’explore les choses, je me mets à les habiter. Donc là, effectivement, j’avais besoin de rigoler. De gentiment me foutre de la gueule de mes personnages. De moins me prendre au sérieux, comme j’avais peut-être tendance à trop le faire avant.
Je me rends compte que la comédie est le genre le plus dur à maîtriser, parce que chacun a son humour. Alors que, bon, pour faire pleurer des gens, c’est peut-être plus facile (rire).
Au départ, mon scénario était beaucoup plus une farce, mais avec mon éditeur, on a fait plusieurs navettes pour trouver le bon ton. Pour moi, c’est essentiel. Et je ne trouve pas qu’on retrouve souvent ce genre d’humour en BD. On a l’humour gag, forcément. On a aussi l’humour caustique à la FabCaro, qui est plutôt axé sur les jeux de mots. Mais un humour de mauvais acting de ton personnage, un humour très absurde à la frères Coen, il n’y en a pas des masses. En fait, je voulais être entre le gros nez et l’absurde.
- Pourquoi jouer ainsi avec le thème du cinéma et ses nombreuses références ?
D’un point de vue perso, j’ai vraiment baigné dans la cinéphilie depuis tout petit. Dans la BD, Micha évoque le fait que, lorsqu’il était gamin, son père regardait un film : Saudade, et que lui le regardait en cachette. En réalité, c’est un souvenir personnel. J’avais quatre ans, je me suis planqué derrière une table et j’ai maté ce que regardaient mes parents. J’avais quatre ans et c’était 2001, l’Odyssée de l’Espace. Forcément, ça marque. C’est gravé sur ma rétine et c’est un de mes premiers souvenirs de film. Après, mon père nous a montré film sur film sur film. Maintenant, on n’a pas du tout la même cinéphilie : lui aime plutôt les vieux films, les vieux westerns, etc. Moi, je suis de la génération 1980, donc j’adore les films des années 1980-1990. Heureusement, on a en commun les films des années 1970, comme ceux de la Nouvelle Vague.
Donc le cinéma, c’est hyper important pour moi. Je suis passionné par le cinéma et je ne suis vraiment pas difficile. J’adore les navets, j’adore les nanars, j’adore les très bons films, j’adore les films d’auteur, j’adore les blockbusters, je m’intéresse à tout. Après, je les juge peut-être d’une manière un peu différente.
En plus, BD et cinéma sont deux médiums très proches. Ce qui manque à la BD, c’est la musique. Mais sinon, dans la mise en scène, on n’est pas loin. Il y a aussi une envie créative commune.
Pour cette BD, je voulais me faire plaisir avec la mise en abyme : montrer un film dans le film, retranscrire une image sur un écran. Ou la métaphore finale d’un couple qui regarde la nature comme ils regarderaient un écran. Je l’ai depuis longtemps, cette idée. Parce que c’est une métaphore : la vie est un film. Peut-être que, quand tu es dans une salle de cinéma, tu ne te rends pas compte que tu vis toi-même quelque chose. Et puis, derrière, il y a des choses qui se passent.
Juste graphiquement, déjà, c’était un kif. Ça aurait pu être autre chose, ça aurait pu être de la photographie ou de la BD. Mais c’est peut-être ce que je connais le mieux. J’aurais pu choisir la BD, mais je me suis dit : « Ah, si je fais la BD, comme je suis auteur, le rapport est rapide. Et puis ça a été fait mille fois… » Alors que là, je pouvais être plus libre et créatif. En plus, je suis beaucoup plus influencé par des plans cinématographiques qu’en BD. J’en lis beaucoup, mais je regarde encore plus de films. Forcément, il fallait que je le raconte un jour.
- C’est aussi un livre d’actualité. Dans Saudade, il est question d’élections municipales. En France, elles ont lieu l’an prochain. Est-ce qu’il est question d’influencer le vote ?
L’idée du maire, c’est un amalgame de choses que je ne soupçonnais pas en arrivant dans le milieu de la BD. J’ai eu une autre vie professionnelle avant, puis je suis arrivé dans la BD avec des rêves de gosse : l’envie de dessiner tout le temps, de faire de la BD, d’être dans une espèce d’émulation, de passer ma vie à faire ça. Une envie presque enfantine, une sorte de syndrome de Peter Pan. Mais je ne soupçonnais pas qu’il y ait des enjeux financiers, qu’on arrive dans un milieu où on va critiquer ce que tu fais — à raison, c’est une bonne chose. Il y a des obligations, des sollicitations. Et ça fait partie de l’écosystème, et c’est normal, vraiment, je ne veux vexer personne. Mais dans ma tête d’enfant, il n’existait que ce noyau de la création. Et je ne suis pas sûr d’être le meilleur candidat pour les à-côtés : la concurrence, la personnification… ce n’est pas dans ma nature.
Dans Saudade, j’ai eu envie de personnifier tout ça dans le maire, qui met l’influence et l’image au-dessus de la création. C’est peut-être un peu enfantin — ici, j’en rigole gentiment — mais dans mon esprit, c’est un mémo pour me dire : « Il y a tout ça qui arrive dans ta vie, peut-être que c’est en train de changer. N’oublie jamais pourquoi tu as commencé. N’oublie jamais ce rêve d’enfant. Parce que c’est lui qui t’a guidé jusque-là. »
- Ce livre est aussi une BD sur le sens de la création ?
Quand j’ai fait le storyboard, j’étais en résidence artistique au Maroc, dans le désert. J’avais envie de voir le désert. J’y suis resté un mois. C’était superbe. Je faisais le vide, je faisais des balades tout le temps… On était près d’un village berbère.
Avec les autres, on a beaucoup parlé, de manière générale, d’art, et un jour, je me suis retrouvé à dormir à la belle étoile. Les Berbères nous ont emmenés en plein désert, c’était complètement fou. Devant, il y avait un petit de douze ans qui conduisait une caravane de quinze chameaux — à douze ans ! Et moi, dans ma tête, je me demandais : « Qu’est-ce que je fous, moi, avec mes dessins à la con, là ? À quoi ça rime ? Surtout dans un pays musulman dans lequel il n’y a pas de représentation figurative, en plus juste après le Covid. À quoi ça rime ? » J’en parle à la coordinatrice de la résidence, qui est aussi artiste, et qui me répond : « Je vais être honnête avec toi : ici, la BD, ça n’a aucun sens. Et effectivement, le gamin de douze ans, il s’en tape. Par contre, peut-être que dans ton pays, il y a un attrait pour raconter des histoires. »
Quand je suis rentré, l’envie de créer avait, pendant quelque temps, disparu. Puis il y a eu un rebond. Ça a un sens pour moi, au plus profond. Pour combattre l’ennui et avancer dans la vie, pour moi, il faut créer. L’envie d’inventer graphiquement, de recevoir des choses nouvelles, visuellement. Dans Saudade, ce personnage de réalisatrice qui se remet à avoir envie de créer malgré tout ce qui se passe autour d’elle, c’est un peu moi, tous les jours. Ce n’est pas tous les jours facile. Parfois, on se dit vraiment que ça ne sert à rien. Surtout pendant le Covid, où on faisait la distinction entre les métiers essentiels ou non. Oui, peut-être que nos métiers ne sont pas essentiels, on ne sauve pas de vies. Mais si on peut alléger la vie des gens, avoir des discussions plus apaisées, échanger des idées, accepter l’autre, on va être en paix.
Par Kelian NGUYEN
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Saudade - Par Vincent Turhan - Ed. Sarbacane