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La table ronde importante de la manifestation fut la discussion autour de la figure underground d’Aline Kominsky-Crumb. Sur scène, Jean-Pierre Mercier - conseiller scientifique au Musée de la bande dessinée d’Angoulême et membre du comité de sélection du festival d’Angoulême -, Sophie Crumb - co-traductrice de Sacrée Bunche aux éditions l’Association et fille de l’autrice -, Jean-Luc Fromental (éditeur de Parle-moi d’amour aux éditions Denoël Graphic) et Lora Fountain (ancienne agente littéraire de l’autrice étasunienne). Toutes et tous l’ont connue. Ils ont partagé, tout du long des échanges, des anecdotes passionnantes sur le parcours d’Aline Kominsky-Crumb et son célèbre auteur de mari, Robert Crumb.
Aline Kominsky-Crumb, 50 ans de création
Ainsi que l’explique Jean-Luc Fromental, l’autrice de Sacrée Bunche - ouvrage qui compile l’essentiel de son travail de création en bande dessinée sur cinq décennies - incarne l’humour juif new-yorkais de l’auto-dépréciation. Un regard nourri par la méchanceté de son père vis-à-vis de sa fille et mise en scène dès les premières pages de l’album.
La découverte du travail autobiographique pionnier de Justin Green fut un déclic pour Aline. Celui-ci fut célèbre pour avoir initié une veine incarnée par sa bande dessinée intitulée Binky Brown rencontre la Vierge Marie (1972). Dans les années 1970, portées par un vent de liberté, l’autrice se met en scène avec des planches provocantes, trash et drôles où elle joue avec son corps - « Mon corps est une source infinie de divertissement » y affirme-t-elle. Elle publie au sein du fameux collectif Wimmen’s Comix avec sa consœur Diane Noomin.
Cependant, des tensions importantes se font jour. Les deux autrices dessinent des femmes un peu moches, n’exaltent pas la cause féministe et n’héroïsent pas leurs protagonistes femmes. La scission a alors lieu, mais en vain. En fondant Twisted Sisters en 1976, le temps d’un seul numéro, la revue époustoufle la chanteuse Madonna qui, en lisant ces pages Underground, affirme qu’elle est en réalité une femme banale. En 1974, le couple étasunien écrit et dessine à quatre mains une création nommée Dirty Laundry.
En 1981, Aline et Robert participent à la fondation de la revue Weirdo. Celle-ci porte cette veine Underground alors entrée dans une phase de déclin. Jusqu’en 1993, terme de l’aventure, 28 numéros sont publiés. Successivement dirigée par Peter Bagge et Robert Crumb, l’autrice finit par reprendre le flambeau. Elle veillait toujours à montrer le travail des dessinateurs qu’elle souhaitait publier dans la revue à son compagnon.
Aveu de Jean-Pierre Mercier, ils se sont toujours entendus sur le contenu éditorial à l’exception d’un auteur français. Robert Crumb est dubitatif devant le travail de création d’Edmond Baudoin - Fauve d’or d’Angoulême en 1992, prix alors nommé Alph-Art, pour Couma acò -, mais Aline le publie, c’est elle qui décide. Ce lien de création au sein du couple est mis en scène dans la revue avec un roman-photo où Aline jouait une femme trompée et Robert Crumb un autre protagoniste.
« C’était vraiment héroïque de sa part de publier autant de femmes dans Weirdo, vu la quantité de critiques négatives, de « hate mail » qu’elle recevait justement à cause de ça ! [...] Je pourrais ajouter qu’à partir de 1991, quand j’habitais aux USA, j’ai entendu tellement de types râler à propos d’Aline et de son boulot d’éditrice à Weirdo...Tous des auteurs, bien entendu ! Mais...la période fin 1980/début 1990, avec ce backlash féministe, c’était pas marrant. » (Julie Doucet, autrice québecoise de bande dessinée, extrait de l’exposition consacrée à Aline Kominsky-Crumb au festival Formula Bula)
Sophie Crumb et Jean-Luc Fromental s’expriment sur les influences revendiquées par Aline. La bande dessinée en est pratiquement absente. Dans sa jeunesse, elle se rendait beaucoup au musée et ne lisait pas de BD. Là-bas, elle se sensibilise à la peinture et révère le travail des peintres de Weimar - dont le fameux Otto Dix - ou celui de Frida Khalo.
Dans les années 1990, le couple Crumb s’installe en France dans un petit village médiéval, peuplé d’une quinzaine de nationalités, pour lequel ils eurent un coup de cœur. Aline finit par y co-fonder la galerie Vidourle avec Julie Katan, source d’animation artistique locale. Aline adorait la France, là encore influencée par son père qui affirmait que le seul moment de sa vie où il fut heureux fut celui où il était photographe de guerre, en France, lors de la Seconde Guerre mondiale. Pour l’autrice, la France était la patrie du vin et du pâté et dans sa tête, selon Lora Fountain, elle était véritablement devenue française à mesure que les années passaient.
Selon sa fille Sophie, Aline Kominsky-Crumb a souffert. À la fois parce qu’elle était la femme de Robert - évoluant ainsi dans l’ombre d’un artiste considéré comme un géant de la BD -, parce qu’elle était une femme - le milieu hippie dans laquelle elle a évolué était très misogyne, et son travail fut longtemps considéré à hauteur de son appartenance au sexe féminin -, et parce que son graphisme était dérangeant. Tout le monde acquiesce. Cette groupie des Beatles, pratiquante assidue du Pilates, « avait 30 ans d’avance » affirme Jean-Pierre Mercier avec une créativité portée par « l’énergie, la fantaisie et l’obstination ».
« Les BD d’Aline Kominsky-Crumb déclenchent un désir de création irrépressible. C’est pour cela qu’elle est notre Angel Bunch, notre mère artistique à nous, les autrices de BD. Son œuvre a créé un élan de vie dans la création contemporaine que l’on tentera de protéger et de transmettre à notre tour » (Elsa Klee, autrice française et co-éditrice de Fanatic Female Frustration)
Une masterclass de David B., du Cheval blême à Monsieur Chouette
Une rencontre qui fut grandement appréciée par les festivaliers de Formula Bula fut la masterclass donnée par David B. en présence de 900 personnes. Invité à s’exprimer sur son parcours, quatre œuvres ont été retenues comme support de l’échange.
Il s’exprime d’abord sur Cheval Blême, sa première bande dessinée publiée à l’Association dans la collection Ciboulette, collection qu’il inaugure pour l’occasion. Cette bande dessinée est atypique dans la production française de l’époque. Ce projet met en scène les rêves et cauchemars de David B., ce qui à l’époque n’est pas susceptible d’intéresser un éditeur français, au contraire du monde anglo-saxon où la veine autobiographique est déjà développée. Par ailleurs, l’auteur n’envisageait même pas de publier cela. Pour lui, il s’agissait davantage d’un entraînement pour un dessinateur au subconscient prolifique.
David B. explique ainsi à l’assistance qu’à son réveil, il restait au lit, se remémorait ses rêves, puis se levait pour les noter. En passant à la bande dessinée, l’auteur a souhaité garder la matière brute de ses rêves. La narration est en quatre cases par planche afin de simplifier la lecture. Souvent, le récit finit sur un tête-à-queue et n’est pas là pour signifier quelque chose en particulier. Un choix en cohérence avec des rêves souvent incohérents, sans logique apparente, troquant constamment une scène pour autre, dépourvus de liens. Le texte est toujours court afin de laisser toute la place au dessin.
Le co-fondateur de l’Association s’exprime ensuite sur L’Ascension du Haut Mal, un album autobiographique majeur. Il y raconte la maladie de son frère aîné - atteint par l’épilepsie -, ainsi que les souvenirs de ses parents et l’histoire de sa famille. La totalité du récit, publié en six tomes ne pouvait l’être qu’aux éditions l’Association. Aucun autre éditeur n’en aurait voulu à l’époque.
David B. évoque les jeux quelque peu dangereux auxquels ils s’adonnaient lui, son frère et sa sœur : le jeu de Jeanne d’Arc - la sœur était attachée à une chaise et David B. allait mettre y mettre le feu, empêché au dernier instant par sa mère - ou pousser son grand frère dans les escaliers alors que celui-ci a les pieds et mains liés. Dans ce long récit, l’auteur, grand dessinateur symbolique, donne une métaphore visuelle aux crises d’épilepsie de son frère. Il choisit pour cela les batailles militaires, une allusion à la bataille que son frère aîné aujourd’hui décédé - menait contre la maladie.
À cette occasion, David B. a annoncé qu’il travaillait à une suite de L’Ascension du Haut Mal. Cette œuvre est incontournable pour lui. Ainsi qu’il l’explique, ce projet lui a permis de développer son univers et de travailler son dessin qui n’est pas le même entre la première et la dernière page. Il s’agit de ses Carottes de Patagonie à lui, en référence à la démarche de Lewis Trondheim. La dernière interrogation porte sur un projet d’adaptation animée qui existe depuis dix ans, mais qui ne parvient pas à se concrétiser faute de financements.
Ensuite, l’assistance découvre le contexte de création de la série de livres Les Meilleurs Ennemis, publiés aux éditions Futuropolis avec le politologue Jean-Pierre Filiu au scénario. Ils se sont rencontrés lors d’une édition du festival d’histoire de Blois. David B. lui a proposé une idée de projet qu’il a aussitôt accepté. Après la seconde guerre du Golfe, l’auteur de bande dessiné souhaitait raconter l’origine de ce conflit entre les États-Unis et le Proche-Orient qui remonte à plusieurs siècles avec la piraterie barbaresque.
Jean-Pierre Filiu donnait le déroulé historique, ainsi que des dialogues véridiques, que le dessinateur s’appropriait pour construire ses pages. David B. insiste pour qualifier cette trilogie de BD historique. L’autre problématique était de créer un livre d’histoire dont le dessin ne serait pas d’un réalisme « plan plan ». Pour cela, de nombreuses métaphores graphiques sont utilisées et les cases doivent synthétiser des propos complexes, étalés dans le temps ; ce qui n’a rien d’insurmontable pour un auteur habitué du dessin symbolique.
Ce goût pour la métaphore graphique vient des livres qu’il consultait chez son grand-père. Il aimait lire le dessinateur Christophe qui fut l’auteur de bandes dessinées dont La Famille Fenouillard (1889), Le Sapeur Camember (1890) ou L’Idée fixe du savant cosinus (1893). Ce dernier ouvrage relatait des aventures délirantes vécues par le savant suite à ses étranges inventions. Afin de rythmer les chapitres, Christophe résumait en un dessin transitoire ce qui allait se passer dans le récit. Une pratique qui a beaucoup influencé David B. . Enfin, le bédéaste se dit ouvert à la rédaction d’une suite de Les Meilleurs Ennemis, mais souhaite attendre un certain nombre d’années afin que la poussière de l’histoire retombe, permettant ainsi d’y voir plus clair.
Le dernier ouvrage sur lequel il revient est Monsieur Chouette. Sa dernière publication aux éditions l’Association dont nous avions pensé le plus grand bien. Il explicite un point à destination de l’assemblée qu’il avait déjà évoqué dans une interview donnée à l’association, ce dans le cadre de la promotion de son nouveau titre : « Dans le Comix "Le Nain jaune" publié chez Cornélius, j’avais dessiné une histoire courte inspirée du poème de René Daumal qui a été une sorte de mise en jambes pour le livre qui paraît maintenant. Le morceau d’univers développé dans ce court récit me plaisait et j’ai eu envie de l’étoffer et d’en faire une histoire plus vaste en l’ouvrant sur le monde des morts ».
En échangeant sur ce projet avec Marine, son ancienne compagne, celle-ci lui affirme qu’elle s’est identifiée au personnage de Marie qui parcourt le monde des morts aux côtés de Monsieur Chouette. David B. en prend alors conscience et fait se rejoindre réalité et fiction sur certains aspects. Elle n’a malheureusement pas pu lire le livre terminé étant décédée entretemps d’un cancer. Le livre lui est donc dédié.
L’auteur s’épanche ensuite sur les choix graphiques et scénaristiques. Dans la galerie des animaux psychopompes - guide les âmes des morts vers l’au-delà - la chouette et le hibou ont sa préférence. Leurs grands yeux, leur plumage qui donne l’impression qu’ils sont engoncés dans un costume, leur aspect humain, en sont les principales raisons.
Le récit est dessiné à la plume - qui lui vient de sa grand-mère institutrice - avec un gris optique - plein de petits traits qui permettent l’obtention de dégradés. Il affirme « sculpter le noir afin de faire émerger le blanc ». Le monde des morts se devait, selon lui, d’être très précis, vivant. Un lieu d’aventures qui ne cesse d’être dans le mouvement.
Nine Antico : un déballage plein d’humour
Le déballage est une rencontre atypique dont seul le festival de Formula Bula a le secret. Chaque année, il est proposé à plusieurs auteurs et autrices de présenter les dessous de leurs créations au public venu nombreux. Pour cela, les artistes ont rassemblé au préalable objets, outils, carnets, sources d’inspiration et autres éléments incontournables afin de réaliser leurs albums. Cette année, nous avons eu l’immense plaisir d’assister au one woman show de Nine Antico dans une salle pleine à craquer.
Avec une aisance appréciable et une autodérision hilarante, l’autrice est revenue sur sa carrière grâce à des nombreux éléments qu’elle souhaitait partager avec le public. Elle avait noté au préalable des informations sur des petits bouts de papier que des membres de l’assistance ont pu piocher à tour de rôle, ce afin de nourrir la rencontre. Plein d’anecdotes croustillantes, amusantes et éclairantes sur le parcours de Nine Antico et sa vision de la bande dessinée.
Ce côté décousu - on passe d’un sujet à un autre - maintient l’attention du public. On apprend ainsi que Le Goût du paradis, sa première bande dessinée parue chez Ego comme X, aurait dû s’appeler Petite pute. Un titre proposé par l’éditeur alors que Nine Antico ne parvenait pas à en trouver un. Elle ne se voyait cependant pas entendre en plein festival : « Votre attention s’il vous plaît, Nine Antico dédicace Petite pute ! ». De son propre aveu, Le Goût du paradis est une autre proposition de l’éditeur.
On apprend également que l’autrice ne sait pas dessiner les avions, les animaux et les hommes. Si elle parvient sans peine, et avec beaucoup de joie, à dessiner les femmes, elle a un besoin important d’exemples visuels pour les hommes. Son dernier roman graphique, Une Obsession, a ainsi été un challenge puisque beaucoup d’hommes y figurent. Elle a néanmoins joué avec le médium et le lieu du récit - Venise - en dotant tous les personnages de masques de carnaval. Un procédé d’évitement pour le visage des hommes. Pour son prochain projet, elle doit dessiner de nombreux animaux.
Au départ, Nine Antico souhaitait être illustratrice pour enfants. Fétichiste du livre jeunesse, elle évoque sa passion pour Alice au pays des merveilles de Lewis Caroll - une inspiration majeure –, avoue son admiration pour les univers de Walt Disney et confesse rêver de vivre dans l’univers de Moonrise Kingdom de Wes Anderson.
Influencée par la photographie, intéressée par les postures et les physiques qui disent tant, elle n’hésite pas à reproduire ce qu’elle peut trouver dans des magazines. Ses récits sont inspirés par « les gens morts et lointains ». L’éloignement nourrit le fantasme, un carburant scénaristique pour l’autrice qui explique que le monde contemporain ne l’intéresse pas en bande dessinée.
Aujourd’hui, Nine Antico affirme qu’elle dessinait mieux avant. Quand elle relit Autel California, elle se surprend elle-même de voir le temps qu’elle a dû prendre pour réaliser ses pages. Elle ne se sentirait plus capable de refaire une bande dessinée avec ce trait-là. Cette économie du dessin, elle l’exploite dans Une Obsession où elle s’autorise à ne pas nécessairement remplir la page, tandis que son trait est plus leste.
Souvent, elle affirme ne pas terminer ses dessins afin de ne pas les rater, tout en laissant le lecteur compléter l’ensemble grâce à la puissance de la suggestion. Ce travail sur le dessin lui vient aussi de ses débuts où elle assistait à de nombreux live de concerts. Dans ses carnets, elle devait saisir un détail en quelques traits. Un entraînement précieux.
Enfin, elle évoque son addiction pour les hommes, questionnée dans son dernier titre Une Obsession, ainsi que ses premiers travaux pour Arts Factory. « Qu’est-ce que serait ma vie si je ne m’étais pas perdu à rêver des mecs à Science Po ? Je serais peut être sénatrice ». Le public est conquis.
Avec une augmentation 20 % de sa fréquentation, un salon comprenant 25 % de professionnels en plus par rapport à 2025, et une programmation à la fois populaire et exigeante, le festival Formula Bula confirme son statut et son ancrage sur le territoire parisien.
Rappelons-le, le 3e Prix Prima Bula a été remis à Toc Toc de Lucie Morel - éditions Même pas mal - et le Prix du fanzine d’enfants et d’adolescents (CNFE)- avec Lumni pour partenaire - a été remis à plusieurs enfants sous le haut patronage de Nine Antico.
Pour celles et ceux qui auraient raté à contrecœur cette nouvelle édition, sachez que la 14ème édition de Formula Bula se tiendra du 25 au 27 septembre 2026, toujours à Césure (Paris 5e). Vivement l’année prochaine !
Par Romain GARNIER
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La 13e édition du Festival Formula Bula
– Prix Prima Bula pour Lucie Morel et sa bande dessinée Toc Toc, d’Alice d’Andrea
– Aline Kominsky-Crumb en majesté au programme du Festival Formula Bula 2025, de Romain Garnier
– La sélection de la 3e édition du Prix Prima Bula, de Romain Garnier
La sélection du 3e Prix Prima Bula
– Rouge signal, de Laurie Agusti (Éd. 2042), de Romain Garnier
– Le Bonheur, de Corentin Garrido (Éd. Le-Monte-en-l’air), de Romain Garnier
– Les Aventures fictives, de Léa MKL (Super Loto Éditions), de Romain Garnier
– Monsieur Chouette, de David B. (Éd. L’Association), de Romain Garnier
– La Vérité sur l’affaire Dolores B. Cooper, de Marie Boisson (Éd. Misma), de Romain Garnier
– La Tête sur les épaules, de Bénédicte Muller (Éd. Atrabile), de Romain Garnier