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Asa est une héroïne très terre-à-terre, active et résiliente. Quelle a été l’inspiration derrière ce personnage, surtout dans un Japon d’après-guerre où les rôles féminins étaient plus restreints ?
Avant tout, je voudrais expliquer ce que signifie Asadora. C’est l’abréviation de asa dorama, littéralement « drama du matin » : une série télévisée diffusée quotidiennement sur la chaîne publique japonaise NHK. Ces feuilletons, très populaires au Japon, retracent souvent la vie d’une héroïne et les péripéties auxquelles elle fait face.
Et en réfléchissant à ma nouvelle série, je me suis dit que je choisirais une héroïne, car je voulais raconter la vie d’une femme. Et comme c’est justement ce que font souvent ces émissions, je me suis dit que ce serait une bonne idée de reprendre le terme « Asadora » pour en faire le titre de mon manga.
Enfant, je regardais ces séries, et à l’époque, les héroïnes mises en scène étaient souvent très fortes. Il faut se rappeler qu’au Japon, juste après la guerre, les droits des femmes étaient encore très restreints. Ces histoires racontaient justement le combat de femmes pour faire valoir leurs droits et trouver leur place dans la société. Comme cela correspondait aux thèmes que je voulais traiter dans Asadora !, ce parallèle s’est imposé naturellement.
Vos histoires sont toujours dans des contextes très crédibles, et Asadora ! n’y coupe pas, quelle importance occupe la documentation dans votre travail ?
Avant toute chose, j’essaie toujours d’imaginer un énorme mensonge intéressant comme point de départ de mes histoires. Une fois que ce « mensonge » me semble solide, je commence à l’entourer d’éléments réalistes et documentés, qui vont lui donner corps et crédibilité.
Pour Asadora !, tout est parti d’une envie : raconter l’histoire d’une pilote. Je me suis donc renseigné et j’ai découvert qu’au Japon, on peut passer son permis de pilote à 17 ans. À partir de là, j’ai commencé à construire une héroïne qui avait obtenu ce permis à cet âge-là. C’est là que je suis tombé sur un événement marquant : le grand typhon de la baie d’Ise, en 1959. J’étais moi-même encore enfant (je suis né en 1960) mais ma mère m’en parlait souvent en me disant : « Tu n’imagines pas ce qu’a été ce typhon ». C’était un épisode très marquant dans la mémoire collective japonaise, encore évoqué aujourd’hui. Cela m’a paru un bon point de départ.
Ensuite, j’ai continué à chercher dans l’histoire du Japon d’autres moments importants et j’ai choisi l’année 1964, celle des Jeux olympiques de Tokyo, pour faire coïncider les 17 ans d’Asa avec l’obtention de son permis. Elle aurait donc 12 ans au moment du typhon, en 1959. Ce cadre historique m’a semblé cohérent et riche, idéal pour raconter le parcours d’une femme.
C’est de cette manière que je documente mes histoires : en partant d’une idée, puis en cherchant les moments et les éléments réels qui peuvent la nourrir. Pour Asadora !, je me suis aussi renseigné sur les techniques de pilotage. J’ai eu la chance de rencontrer le meilleur pilote de l’histoire, qui avait plus de 100 ans quand je l’ai vu, et il est malheureusement décédé depuis, mais il m’a beaucoup appris.
Et puis, j’ai rencontré un biologiste pour lui demander si « la Chose » dans l’histoire pouvait exister en réalité. Sa réponse a été très claire : absolument pas ! (rires)
Les relations sociales sont très importantes dans vos œuvres. Comment les travaillez-vous ? Les scènes de vie familiale, ou le duo Asa et Haruo Kasuga sont tellement réussis qu’on a l’impression que vous vous attardez un peu plus sur cette facette-là.
La relation entre Asa et Kasuga est très particulière. À l’origine, il faut se rappeler que Kasuga a kidnappé Asa, et qu’elle est donc une victime de cet enlèvement. Je me suis longtemps demandé s’il était vraiment possible de construire une relation amicale à partir d’un tel point de départ. Je n’en étais pas sûr au moment de commencer à écrire. Mais en travaillant sur leurs interactions, j’ai compris que c’était non seulement possible, mais aussi extrêmement intéressant et que leur relation est inédite. C’est ce qui me pousse à continuer à écrire sur eux encore aujourd’hui.
Le personnage de Kasuga est complexe : un ancien soldat, ravagé par la guerre, mais protecteur d’Asa. Qu’est-ce qu’il représente pour vous dans le contexte de cette époque ?
Je vais revenir sur ce que j’évoquais un peu plus tôt. La création du personnage de Kasuga a été directement inspirée par ma rencontre avec un ancien pilote japonais, qui avait plus de 100 ans au moment où je l’ai rencontré. Ce qu’il m’a raconté m’a profondément marqué. Pendant la guerre, il y avait bien sûr les kamikazes. Mais ce pilote, lui, était trop grand pour entrer dans le cockpit des avions Zero-sen. En raison de sa taille, il a été affecté à un autre modèle d’avion, avec lequel il lançait des bombes perforantes contre les navires américains.(Urasawa mime un avion qui vole, bras tendus, pour illustrer la scène.)
Il m’a expliqué qu’il était quasiment impossible de viser correctement avec ce type d’appareil. Et pourtant, ils y allaient quand même, parce que c’était l’ordre. Ce pilote se souvenait aussi qu’un supérieur leur disait, avant chaque mission : « N’écrivez surtout pas de testament. Je vous garantis que je vous ramènerai à la base... » Ce témoignage m’a permis de façonner le personnage de Kasuga de façon très concrète.
Pour vous, les personnages secondaires sont très importants et vous les développez énormément. Est-ce que dans la galerie de personnages d’Asadora !, il y a un personnage qui vous échappe et qui n’en fait qu’à sa tête ?
Je crois que tous mes personnages m’échappent et qu’ils n’ont font qu’à leur tête, en réalité. Dès que je les crée, que ce soit Kinuyo, Kasuga ou Asa, ils ne m’appartiennent déjà plus. Je suis convaincu que lorsque les personnages n’écoutent pas et qu’ils n’obéissent pas à l’auteur, c’est là que le manga devient vraiment intéressant.
Le feuilleton japonais qui vous a inspiré Asadora !, « renzoku terebi shosetsu » , est à l’antenne depuis 1961. Avec une telle longévité, on peut donc imaginer qu’Asadora ! vous accompagne jusqu’à la fin de votre carrière ?
Asadora ! commence avec une scène située en 2020, pendant les Jeux Olympiques de Tokyo. C’est là que « la Chose » fait son apparition. Comme j’ai commencé avec cette année-là, je suis en quelque sorte obligé d’amener l’aventure au moins jusqu’en 2020. Et d’ici là, j’ai encore plein d’épisodes que j’ai envie de raconter ! Je réfléchis donc à tout ce que je peux encore développer avant d’y parvenir.
Je suis peut-être un mangaka peu commun au Japon, parce que la plupart de mes confrères créent des personnages qui ne vieillissent jamais. Le héros reste jeune, peu importe le temps qui passe. Moi, au contraire, mes personnages prennent de l’âge. Asa, par exemple, est née en 1947, et je l’accompagne jusqu’en 2020 au minimum. Mais après, il reste une autre question… moi aussi, je vieillis ! Donc, jusqu’où vais-je tenir ?
Les enfants et adolescents jouent un rôle important dans la plupart de vos histoires (20th Century Boys, Asadora !, Monster, Yawara !, etc.). Qu’est-ce qui vous plaît tant dans ces personnages ?
Pour moi, les enfants et les personnes âgées occupent une place un peu en marge de la société. On les met souvent de côté, on les écoute moins, alors qu’à mes yeux, c’est justement là que se trouvent les vérités les plus profondes et les choses essentielles. C’est pour cela que j’y tiens.
Vous avez déclaré : « Aussi insignifiant que soit le rôle d’un personnage, mon but est de pousser le lecteur à se dire « je voudrais un spin off sur lui ». » Donner de l’épaisseur à tous vos personnages est un de vos incroyables talents de conteur. Comment vous travaillez cet aspect de vos histoires ? Qu’est-ce qui, pour vous, fait un bon personnage ?
Même si je ne raconte pas tout dans mes mangas, dans ma tête, je construis le CV de chaque personnage : d’où il vient, dans quel milieu ou quelle famille il est né, quel a été son parcours. Je ne peux pas tout décrire dans l’histoire, mais j’essaie au moins de faire sentir que chaque personnage a vécu avant d’apparaître sur la page. Je veux que, derrière chaque rencontre entre deux personnages, le lecteur ressente qu’il y a tout un vécu.
Ça sort peut-être un peu du cadre de la question, mais j’aimerais parler d’un souvenir lié à Monster. Il y a un personnage qui s’appelle Roberto, un méchant. À la fin, il meurt dans un combat contre l’inspecteur Lunge. On ne connaît pas vraiment son passé, à part qu’il vient d’un pays qui a disparu.
En réfléchissant à cette scène, je me suis soudain rappelé d’un autre personnage : Grimmer, qui vient du même orphelinat. Il avait évoqué un ami d’enfance qui aimait beaucoup le chocolat chaud. Alors je suis allé relire cette scène, et j’ai regardé la page où il parle de cet ami. Et là, j’ai vu que j’avais dessiné le visage de cet enfant, à l’époque.
Sur le moment, je me suis dit : « Ah non, dommage, ce n’est pas Roberto, je ne vais pas pouvoir faire le lien, j’ai déjà dessiné quelqu’un d’autre. » Mais en y regardant de plus près… ce visage ressemblait énormément à Roberto ! Et là, je me suis dit : « Mais… c’est Roberto ! C’était déjà lui, sans que je m’en rende compte ! » (Il mime le geste de pointer du doigt une planche, comme s’il la redécouvrait sur le moment. Rires.) C’est dans des moments comme celui-là que je me dis à quel point c’est passionnant de faire du manga.
Dans une précédente interview (festival d’Angoulême 2018), vous avez expliqué que vous ne planifiez pas entièrement vos récits à l’avance, laissant souvent les personnages et l’histoire vous guider. Avez-vous rencontré des difficultés particulières en procédant ainsi dans vos histoires, notamment pour garder la cohérence du scénario par rapport à l’évolution de vos personnages ?
En réalité, quand je commence une série, j’ai déjà en tête une idée assez précise de la fin. Je visualise le déroulé global, y compris la conclusion. Mais au fur et à mesure que j’avance dans l’écriture, tout évolue : la narration, les personnages… et moi-même, en tant qu’auteur. C’est pour cela que, naturellement, l’intrigue se transforme en cours de route. Et bien souvent, la fin que j’avais imaginée au départ ne ressemble en rien à celle que je finis par écrire.
Y a-t-il un personnage que vous avez créé qui vous a particulièrement marqué ou surpris par son évolution ?
Lunge, dans Monster. Je n’avais absolument pas imaginé la manière dont son histoire allait se terminer. Son évolution s’est imposée d’elle-même, sans que je la contrôle.
Si Monster et 20th Century Boys sont souvent cités comme les sommets du suspense dans votre œuvre, on retrouve également une tension dramatique forte dans des séries comme Billy Bat ou plus récemment Asadora !. Qu’est-ce qui vous attire autant dans l’art du mystère et du non-dit, et comment parvenez-vous à le renouveler d’une œuvre à l’autre sans vous répéter ?
En réalité, je n’ai jamais eu l’intention de faire des œuvres de suspense ou des polars à proprement parler. Quand on raconte la vie quotidienne, notre vie (il montre le public d’un geste), on est déjà en plein suspense et en plein polar. Pour moi, ce n’est pas un genre en soi. Ce que je raconte, ce sont juste des histoires sur la vie de tous les jours.
L’humour est aussi très présent dans vos histoires comme dans Jigoro qui vient de sortir. Cet équilibre entre mystère et humour est important pour vous ?
À vrai dire, j’ai souvent l’impression de faire des œuvres comiques… mais les gens ne me croient pas ! Par exemple, je dis parfois que pour moi, Monster est un manga d’humour (rires). En réalité, je pense que le drame humain englobe tout : le mystère, le suspense, le polar... mais aussi l’humour.
Selon vous l’antagoniste doit-il être aussi important qu’un protagoniste ?
Je dirais même que l’antagoniste est plus important que le protagoniste. C’est une question que je continue d’explorer, mais j’ai parfois l’impression que le personnage principal est en réalité… le moins intéressant de tous ! C’est peut-être pour ça que je n’aime pas trop le docteur Tenma dans Monster (rires). J’ai toujours eu une grande affection pour les personnages secondaires : je les trouve plus intéressants, plus originaux. Cela dit, c’est souvent difficile de construire une histoire entière autour d’eux.
Et vous, sauverez-vous le monstre si vous étiez médecin ?
Pendant les sept années que j’ai passées à créer Monster, je n’ai cessé de me poser cette question. Et finalement, j’en suis venu à cette conclusion : oui, je pense que je le sauverais. (Il mime le geste d’enfiler des gants, prêt à opérer.) Je suis médecin, après tout. Alors je mettrais les gants… et j’entrerais dans le bloc opératoire.
Pouvez-vous nous raconter la création de It’s Because I love you de River et souhaitez-vous composer d’autres chansons pour Asadora ! comme pour 20th Century Boys ?
En réalité, je ne cherche pas spécialement à intégrer des chansons dans mes mangas. Il m’arrive d’en créer, oui, mais ce n’est jamais une finalité en soi. Par exemple, dans 20th Century Boys, la chanson Bob Lennon a vu le jour naturellement, parce qu’elle s’intégrait bien à la narration. Mais s’il y a trop de chansons dans une œuvre, je trouve que ça peut devenir un peu excessif, voire gênant.
Vous êtes un artiste aux multiples facettes : mangaka, musicien, animateur d’émission, intervenant à la radio... Vous participez également aux adaptations animées de vos œuvres. Ce sont des formats très variés. Qu’est-ce que cette diversité de pratiques vous apporte, personnellement et dans vos récits ?
Je pense que chaque activité m’apporte quelque chose de nouveau. À chaque fois que je termine un projet et que je me lance dans une autre expérience, j’ai l’impression d’apprendre encore un peu plus. Et tout ce que j’ai pu assimiler à travers ces différentes expériences, je le réinvestis ensuite dans la création de mes mangas.
Et-là, souhaitez-vous tester une nouvelle activité ?
Oh, il y en a plein ! J’aimerais bien essayer le surf, par exemple. J’ai une maison secondaire près de la mer, donc c’est tentant... mais dès que je pense à la combinaison très moulante qu’il faut porter, ça me refroidit un peu ! (rires)
Vous nous avez habitués à des histoires longues, mais vous avez aussi écrit des nouvelles. Qu’est-ce que la réalisation de nouvelles vous apporte dans la création de vos histoires longues ?
Quand je travaille sur une longue série, une forme de routine finit par s’installer. Je reste plongé dans un seul univers, ce qui peut devenir un peu étouffant. Alors, pour prendre du recul et retrouver un regard neuf, je m’accorde des parenthèses en écrivant des histoires courtes. Quand je reviens à la série longue, je l’aborde avec un angle neuf. D’ailleurs, ça m’arrive très souvent ! Même en ce moment, alors que je suis engagé sur une série, j’ai des idées pour des récits courts. Je fais des nemus (des storyboards) et je les envoie petit à petit à mon éditrice. Elle en a déjà reçu quatre ! Elle m’a d’ailleurs dit d’approfondir et d’en finir au moins une… (rires)
Relisez-vous vos premières œuvres ?
Je relis très rarement mes premières œuvres. Ça ne m’arrive presque jamais, en fait. Mais parfois, lors de la préparation d’une réédition, je suis obligé de relire tout depuis le début. Et à chaque fois, je me surprends à penser : « Ah, je fais quand même des mangas intéressants ! » (rires) Je finis même par dire à mon éditrice : « Avoue, c’est plutôt bien, non ? » Et elle me répond : « Évidemment. »
Est-ce que vous arrivez à prendre du recul sur ses premières œuvres ? Pensez-vous avoir appris des choses sur l’art de raconter, mais aussi sur vous-même au fil de toutes ces années de création ?
En fait, c’est quand je ne relis pas mes anciennes œuvres que j’ai tendance à penser qu’elles étaient pas vraiment abouties. Mais dès que je les reprends, je réalise que j’avais quand même réussi à créer quelque chose d’intéressant. J’ai même envie de faire des compliments à la personne que j’étais à l’époque ! (rires) Et je trouve ça très positif. Parce que, tant que je ne les relis pas, j’ai cette impression qu’elles sont encore plus mauvaises que dans mes souvenirs.
Parmi l’ensemble de vos œuvres, quelle série vous a apporté le plus de satisfaction artistique au moment de sa création, et laquelle s’est révélée la plus exigeante, voire éprouvante, à mener à bien ?
Toutes mes œuvres ont été difficiles à faire. Mais si je devais choisir, je dirais que Happy ! est sans doute mon manga préféré. Ce n’est pas celui que je considère comme le plus réussi, mais c’est celui avec lequel j’ai eu l’impression de vraiment casser quelque chose, de briser des conventions. Ce n’était pas une œuvre parfaite, mais j’ai tout donné et j’ai pu vraiment casser des normes. En revanche, le moment le plus pénible de ma carrière, c’est sans doute la fin de Monster. J’ai eu l’impression de mener une véritable interview avec Johan : qui est-il ? Pourquoi agit-il ainsi ? Qu’a-t-il fait exactement ? Et je me posais ces questions dans une atmosphère très lourde et c’était très dur. J’étais seul dans mon atelier, mais j’avais l’impression d’être entouré de cadavres. Physiquement, j’ai commencé à en ressentir les effets : mes yeux, mon nez, mes oreilles, même mes dents étaient comme enflés. Mon visage était gonflé, sans défense. On peut le voir sur les photos de l’époque. C’est dire à quel point Johan était un personnage terrifiant…
La France et les Français vous aiment beaucoup. Vous avez eu plusieurs prix, notamment à Angoulême et des expositions. A priori, vous semblez aimer la France (qui est présente dans votre manga Le Signe des rêves). Parlez-nous un peu de votre rapport à la France ? Qu’est-ce que vous y aimez ?
Il y a quelques jours, on m’a emmené visiter la Bibliothèque nationale de France, sur le site Richelieu de Paris. En parcourant le rayon manga, j’ai découvert que la plupart de mes titres y étaient présents. J’en ai ressenti une grande fierté, et surtout une impression : celle de pouvoir réellement communiquer et échanger avec le public français. Je me sens vraiment à l’aise en France.
Et puis, j’adore les baguettes… et le beurre français ! (rires) Au Japon, c’est impossible de trouver du pain et du beurre aussi bons qu’en France. Il y a quelques années, j’ai passé un mois à Paris, et j’avais appris à dire en français : « une demi-baguette, s’il vous plaît ». (rires) Le jour où la boulangère a coupé la baguette en deux, exactement comme je le demandais, j’étais tellement content. Je me suis dit : « Ça y est, ma phrase a marché ! » (rires)
1994 semble avoir été une année cruciale dans votre carrière puisque, cette année-là, vous avez commencé à travailler en même temps sur deux séries longues radicalement différentes : Happy !, et Monster. Quel souvenir gardez-vous, après des années passées à jongler entre ces deux œuvres ?
En réalité, ce n’est pas seulement en 1994 que j’ai travaillé sur deux séries en parallèle. Je l’avais déjà fait auparavant, avec Yawara ! et Pineapple Army. Le fait de travailler sur deux histoires en même temps a duré vingt ans. Pendant toutes ces années, j’avais une série dans un magazine hebdomadaire, et une autre dans un magazine bimensuel. Cela signifiait… six deadlines par mois. Je dessinais entre 130 et 140 pages mensuelles. Quand je repense à cette époque, je peux dire que c’était un véritable enfer. Imaginez un peu le quotidien : même quand on fait un travail difficile, on peut parfois se dire « après cette semaine, je fais une pause » ou « à la fin du mois, je souffle un peu ». Mais là, il n’y avait aucun répit. L’horizon était peuplé uniquement de dates de rendus et elles s’étendaient à l’infini. Heureusement, j’ai survécu.
À ce moment-là, je pensais beaucoup à Osamu Tezuka. Il livrait entre 500 et 600 pages par mois qui est un chiffre incomparable au mien. Un jour, Tezuka Productions m’a montré son planning du mois de novembre 1977. (Il mime la scène, comme s’il tenait le planning entre ses mains.) On y trouvait : Champion Magazine, encore et encore… Il travaillait pour 2 magazines hebdomadaires dans lesquelles sortaient Black Jack et L’Enfant aux trois yeux. Ce qui fait déjà huit échéances par mois rien que pour ces titres. À cela s’ajoutaient Big Comic, deux fois par mois pour MW, Manga Shōnen pour Phénix en mensuel, Kibo no Tomo pour La Vie de Bouddha, Unico publié chez Sanrio… Son planning mensuel était rempli de tous ces magazines.
Entre tout ça, il avait encore des conférences à l’université, des projections, des avant-premières… et je me suis dit : les êtres humains ne devraient pas vivre comme ça. Malheureusement, sa vie a été courte, il est décédé à 60 ans. Moi, j’ai décidé que je ne vivrais pas comme ça.
Votre style semble influencé par le cinéma occidental, notamment celui de Hitchcock. Quels films ou réalisateurs vous inspirent ?
Oui, c’est vrai, j’aime beaucoup Hitchcock, même si je n’ai pas encore vu tous ses films. Je continue à les découvrir petit à petit. Mon préféré, c’est peut-être Fenêtre sur cour. Dès le début on voit la succession de plans : un appareil photo cassé, la photo de la voiture de sport, et la jambe dans le plâtre. En quelques secondes, on comprend tout ce qui est arrivé au personnage principal. C’est une perfection narrative. Hitchcock fait ça souvent. C’est le genre d’œuvre que je rêve de créer un jour. Mais j’aime aussi des styles très différents. Par exemple, j’adore les frères Coen, surtout leur film Fargo. Leur cinéma et très loin de l’esthétique d’Hitchcock, mais il y a un décalage, un équilibre étrange que j’adore. Et pas seulement le film : la série Fargo aussi est excellente. Je la regarde avec un immense plaisir. Je vous la recommande vivement !
Vous avez exploré des univers très variés : le sport avec Yawara ! ou Happy !, l’Allemagne de la fin des années 1980 avec Monster, ou encore le Japon d’après-guerre dans Billy Bat. Qu’est-ce qui vous pousse à changer d’univers à chaque série ? Et surtout, quel univers encore inexploré rêveriez-vous de développer ?
J’ai toujours envie d’explorer des univers que je ne connais pas encore. Certains auteurs poursuivent une même histoire ou un même univers pendant des centaines de tomes, mais moi, je n’en suis pas capable. Ce qui me stimule, c’est de changer, d’aborder des univers différents. C’est aussi pour ça que mes séries s’arrêtent souvent autour du 20e tome : j’ai besoin de passer à autre chose, de traiter de nouveaux univers.
Un genre que j’aimerais vraiment explorer davantage, c’est celui du manga historique, notamment les récits de samouraïs. J’en ai déjà esquissé un, mais j’aimerais pouvoir aborder cet univers plus sérieusement, de manière plus approfondie et avec une approche nouvelle.
Voir en ligne : Le site officiel des RDV de la BD d’Amiens
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