Le succès éditorial de certains titres comme Ginette Kolinka. Adieu Birkenau de Morvan, Matet, Efa, Cesc et Roger qui retracent le parcours de survivants de la Shoah et les expositions qui se sont tenues dans des lieux de mémoire ces dernières années, [1] montrent comment la bande dessinée est devenue un outil efficace pour transmettre l’histoire et honorer les mémoires.
Mais face à ces intitiatives d’une qualité incontestable, il en est d’autres plus problématiques qui nécessitent une vigilance accrue face à un détournement malsain et biaisé de l’histoire. En effet, certains Artisans de la haine [2] l’ont bien compris et, surfant sur cette vague à leur tour, ils usent de la bande dessinée et de son succès commercial pour diffuser leur message.
Parmi ceux-ci, les productions de Vincent Reynouard, le négationniste français très actif en ce moment. Après avoir fui la justice française en 2015 pour se planquer en Écosse, il a été arrêté en 2022 et extradé vers la France en 2024. Il a comparu le 22 janvier dernier devant la 17e chambre correctionnelle de Paris pour avoir contesté l’existence de crimes contre l’humanité. Il était jugé pour avoir nié une nouvelle fois l’existence des chambres à gaz et de la Shoah et pour incitation à la haine raciste et antisémite. Le tribunal a rendu sur jugement le 19 mars dernier et l’a condamné à une peine d’emprisonnement (en semi-liberté) d’un an, assortie de 10 000 euros de dommages et intérêts à diverses associations plaignantes.
Inarrêtable en dépit des menaces de condamnation (il doit repasser devant la justice en avril prochain), Reynouard publie des dizaines de vidéos sur son blog. Depuis son extradition, il enchaîne les conférences et va là où il est invité. Outre le fait qu’il persiste à nier la Shoah, il conteste aussi les crimes commis par la division SS Das Reich à Oradour-sur-Glane le 10 juin 1944.
Là où cela nous intéresse, c’est que, dans ses conférences, Vincent Reynouard diffuse des planches tirées de bandes dessinées publiées en 2024. On y voit aussi des extraits tirés aussi bien de celle de Oradour-sur-Glane - 10 juin 1944 par Tomblaine, Jouffroy, Cerisier et Riccio (Parue chez Petit à petit) et plus symbolique encore des planches de la bande dessinée Le Dernier Témoin d’Oradour-sur-Glane (Harper Collins BD), coécrite avec la petite fille du dernier survivant du massacre, Robert Hébras, aujourd’hui décédé. Sollicité par nos soins, Antoine Mangot des éditions Petit à Petit a réagi : "Utiliser nos albums à des fins négationnistes et révisionnistes est à l’opposé des valeurs de notre maison d’édition et de notre collection Histoire, dont l’objectif est de rendre, par le biais de la bande dessinée, l’Histoire accessible à tous".
Quels objectifs trouve-t-on derrière ce détournement d’œuvres sérieuses par ce propagandiste ? Quelques hypothèses peuvent être émises. La première est la volonté de décrédibiliser ces ouvrages en dégradant la bande dessinée comme un média peu sérieux, voire mensonger.
Les pages sont effectivement commentées et contestées sur son blog ou lors de ses conférences. Mais plus inquiétant est certainement la volonté de Reynouard d’adresser un message à la jeunesse qu’il considère comme le principal lectorat de bande dessinée. Il crie sans cesse à la manipulation des jeunes par ceux qu’il nomme les « gardiens de la mémoire ». En décrédibilisant ces romans graphiques historiques, il veut mettre en garde la jeunesse contre une « version officielle » de l’histoire qui serait fausse et transmise par des vecteurs bien peu scientifiques à ses yeux tels que la bande dessinée.
Mais Reynouard n’est pas à une contradiction près. Quelle ne fut pas notre surprise quand, dans une de ces dernières vidéos postées début janvier 2025, il annonce la parution future d’une adaptation en bande dessinée de son ouvrage réputé mensonger Oradour, le cri des victimes. Il y exhibe le projet de couverture et une planche qui présume de la falsification de l’histoire à laquelle il s’adonne depuis des années : s’il y a eu un massacre dans l’église du village, tuant des centaines de femmes et d’enfants, c’est parce que des maquisards y auraient fait exploser un dépôt de munitions pour couvrir leur fuite.
Reynouard, par cette allégation, retire toute responsabilité nazie dans l’assassinat de civils. La planche de BD montrée dans la vidéo est d’une composition assez classique, avec les textes disposés sous des dessins figés dont les plans varient finalement assez peu malgré les tentatives de chercher quelque originalité dans la forme des cases.
Reynouard n’est pas le premier à se lancer dans la diffusion du mensonge négationniste par la BD. Il affirme avoir passé son temps à dessiner alors qu’il était en prison en Écosse dans l’attente de son extradition. Il raconte, dessins à l’appui, y avoir lui-même réalisé une bande dessinée sur ses conditions de détention.
Déjà en 1986, alors que les historiens entraient enfin en guerre contre les négationnistes, Laurent Fabre, connu sous le pseudo Konk, publiait Aux Voleurs ! aux éditions Albin Michel. En deux planches, le dessinateur relayait l’idée mensongère du « gazeur-gazé ». Citant Robert Faurisson, le plus connu des négationnistes français, mentor de Reynouard, il affirmait en quelques dessins sommaires qu’il aurait été impossible de gazer des victimes juives sans que les bourreaux ne soient eux-mêmes mortellement touchés. Et le dessinateur de conclure ses planches : "40 ans d’informations sur l’holocauste et pas un journaliste pour aller interviewer un spécialiste des gaz".
Aux Etats-Unis également, on s’attache à diffuser le mensonge négationniste par le biais de la BD. En 1989, une obscure maison d’édition californienne située à Temecula, publiait Tales of the Holohoax. A journal of Satire. Dans un style très « comics », aux accents Contes de la Crypte, les auteurs (le dessinateur A.W. Mann et le scénariste Michael A. Hoffman II) y résumaient les idées antisémites et négationnistes d’Ernst Zundel, à grands coups de caricatures antijuives dignes de la propagande nazie et d’expressions comme « les magiques chambres à gaz » [sic] ou « le miracle des 23 millions de Juifs assassinés » [re-sic] bien connues dans le milieu des falsificateurs de l’histoire.
Plus proche de nous, le dessinateur Joe Lecorbeau (pseudonyme de Noel Gérard) s’est associé à Faurisson et Dieudonné pour réaliser Shoah Hebdo, un pastiche pamphlétaire antisémite et antimaçonnique violent et ordurier. dans cet ouvrage au format BD, ils y rassemblent toute une série de planches ou de couvertures détournées pour clamer leur haine des Juifs et diffuser le complotisme qui les anime. Ainsi l’Affaire Tournesol devient "L’Affaire Faurisson", Objectif Lune est transformé en "Objectif 6 millions". Scélérates et souvent particulièrement ratées, ces productions n’ont qu’un seul but : attiser la haine.
Ces ouvrages ne sont pour le moment que diffusés par des canaux parallèles. Mais n’est-ce justement pas plus inquiétant encore dans la mesure où elles sont désormais, grâce aux réseaux sociaux, potentiellement accessibles au plus grand nombre ? La vigilance est de mise.
Par Romain BLANDRE
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