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Excellent
19 août 2014
Bien que la Première Guerre mondiale fasse rage en Europe, d’autres régions du monde ne sont pas épargnées par le conflit. C’est particulièrement le cas des colonies. À Albertville [1], sur les rives du lac Tanganyika, au Congo belge, l’armée royale belge a pris position afin de combattre les soldats de l’Empire allemand.
C’est dans ce contexte que l’aviateur Gaston Mercier, lieutenant de l’armée belge, est envoyé sur place pour couler un puissant cuirassé allemand qui rôde quelque part sur le lac. Malgré les risques, Mercier se satisfait de sa nouvelle affectation, pensant échapper à la rudesse des affrontements dans les tranchées pour l’apparente quiétude des paysages luxuriants de la forêt congolaise.
Pour mener à bien sa mission et localiser le bâtiment ennemi, on lui assigne un guide pour le moins singulier : un métis énigmatique, instruit, vêtu d’un kilt et répondant à l’étrange sobriquet de « Madame Livingstone ». L’homme affirme être le fils biologique du célèbre explorateur David Livingstone. Au fil des missions, Gaston tente de percer le mystère qui entoure son compagnon et une amitié se noue progressivement entre les deux hommes, au point de faire d’eux de véritables frères d’armes.
Sept ans après la fin de la série Mandrill, publiée dans la collection Bulles noires des éditions Glénat, Barly Baruti revient chez l’éditeur grenoblois avec ce one-shot réalisé en couleurs directes, à l’aquarelle. Un choix qui donne immédiatement à l’album une identité visuelle singulière. Baruti joue avec les transparences et les variations de matière pour restituer une Afrique des Grands Lacs lumineuse, parfois presque contemplative, sans que les décors se réduisent à de simples arrière-plans exotiques. Les verts, les ocres et les jaunes de la végétation répondent aux bleus plus diffus du ciel et du lac, tandis que le trait, volontairement plus apparent sur les personnages et les constructions, maintient une belle lisibilité.
Le dessinateur exploite surtout remarquablement les grands espaces. Dès les premières pages, l’arrivée de l’hydravion est mise en scène à travers une succession de changements d’échelle : une grande image verticale embrasse d’abord le lac et les reliefs, réduisant l’appareil à une présence minuscule au milieu du paysage ; les plans se rapprochent ensuite progressivement jusqu’à nous placer presque au niveau de Gaston Mercier. Entre-temps, une impressionnante vue en plongée sur un troupeau d’éléphants suspend brièvement le récit. La séquence ne sert donc pas seulement à introduire le héros : elle installe le territoire comme l’un des protagonistes de l’histoire.
Baruti sait pourtant resserrer son cadre dès que le récit l’exige. Une fois Mercier arrivé à Albertville, les grandes compositions paysagères laissent place à un découpage plus classique, alternant plans d’ensemble, plans rapprochés et changements de points de vue. Les architectures coloniales, les embarcations, l’hydravion ou encore les intérieurs sont décrits avec suffisamment de précision pour donner corps à l’époque, sans étouffer les personnages sous la documentation. Cette alternance entre respiration contemplative et narration plus resserrée donne son rythme à l’album.
La couverture résume d’ailleurs parfaitement cette approche. Madame Livingstone, fusil à la main, se découpe en silhouette sur un premier plan presque entièrement noir, tandis que l’avion traverse un immense paysage dominé par une chute d’eau. Les deux hommes ne sont pas encore réunis, mais appartiennent déjà au même espace. Cette opposition entre la masse sombre du premier plan et la légèreté de l’appareil attire immédiatement le regard et annonce l’un des principes graphiques du livre : confronter les personnages à l’immensité du territoire dans lequel la guerre européenne vient faire irruption.
Cette BD nous révèle également certaines particularités du passé du dessinateur congolais. Non seulement le héros de ce récit emprunte les traits d’un Baruti plus jeune, mais il porte aussi ce qui semble avoir été son nom d’origine : Alexis Livingstone. Une « étrangeté » qui a semé le trouble dans notre esprit tout au long de la lecture.
À l’instar du film Indigènes pour la Seconde Guerre mondiale, Madame Livingstone rappelle que les conflits européens se sont également joués sur le continent africain et ont impliqué ses populations. Le regard congolais porté sur cette « guerre de Blancs » est subtilement incarné par le personnage d’Alexis. Celui-ci se comporte en soldat loyal, sans pour autant adopter une attitude complaisante à l’égard du colon. Il ne nourrit pas de désir de vengeance, mais ne se prive pas davantage de porter un regard critique sur la présence coloniale.
Pour que ce dialogue puisse s’installer, il fallait donc un interlocuteur anticonformiste comme Gaston Mercier. À partir d’un récit d’Appollo, le scénario de Christophe Cassiau-Haurie nous fait ainsi découvrir une histoire d’amitié entre deux hommes que tout semblait opposer, mais qui se révèlent finalement moins différents qu’il n’y paraît.
Rafraîchissant et original, Madame Livingstone est l’une des bonnes surprises de l’été et mérite que l’on s’y attarde.
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À lire sur ActuaBD :
Madame Livingstone - Congo, la grande guerre - Par Barly Baruti & Christophe Cassiau-Haurie – Glénat, coll. Hors Collection. Sortie le 2 juillet 2014. 200mm x 265mm. 128 pages – Couleur, 22,50 €.
[1] Kalemie, en République Démocratique du Congo