Les super-héros Marvel, le trésor caché de la Cité de la BD d’Angoulême

Par Romain GARNIER Kelian NGUYEN 16 août 2024 
Nous vous présentions récemment les nouvelles expositions qui ont lieu à la Cité internationale de la bande dessinée d’Angoulême. Une programmation réussie construite autour d’un triptyque : Lou !, le parcours « permanent provisoire » et l’exposition Marvel. S’agissant de cette dernière, Xavier Fournier et Jean-Philippe Martin, co-commissaires de cette ode aux super-héros de la Maison des Idées, accompagnés de la dessinatrice Stéphanie Hans, nous ont fait l’honneur d’une visite commentée. Suivez les guides !...

Une vingtaine d’années ont passé depuis qu’un don d’ampleur avait été proposé à la Cité. Initialement formulée à hauteur d’un million d’exemplaires, ce furent finalement pas moins de 400 000 titres qui furent cédés aux fonds de l’institution, en 2005, par la firme Marvel elle-même. Des dizaines et des dizaines de milliers de fascicules et de revues dont la périodicité s’étend des années 1950 au début des années 2000. L’inventaire et le stockage furent laborieux pour ce qui est désormais la plus grosse collection de titres Marvel disponible en Europe.

Un fonds jusqu’ici inexploité

La question de la valorisation d’un tel fonds fut aussitôt posée. Néanmoins, la réalité est que celui-ci n’a été que très peu mobilisé à travers différentes expositions ou colloques. Cet ensemble était devenu un véritable serpent de mer qui fit son chemin dans les eaux tumultueuses de la Cité jusqu’à l’orée des années 2020. À l’occasion d’une réunion au sein de l’institution, la thématique du super-héros de la firme Marvel est remise sur la table. Jean-Philippe Martin, conseiller scientifique de la Cité, échoit de la charge. Ne désirant pas affronter seul l’adversité de ce projet ambitieux, Jean-Philippe Martin se tourna vers Xavier Fournier, journaliste, conférencier, écrivain et spécialiste reconnu des comics et super-héros.

Les super-héros Marvel, le trésor caché de la Cité de la BD d'Angoulême
© Kelian Nguyen
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Les co-commissaires s’emploient alors à imaginer les contours de la future exposition. Il s’agissait de bâtir un espace qui proposait autre chose que ce qui avait pu être fait au musée Art Ludique de Paris. Une exposition moins cinématographique. L’autre contrainte était celle des bornes chronologiques. Les co-commissaires se refusaient à élaborer une exposition basiquement chronologique, allant des origines de la firme à aujourd’hui. D’autant plus qu’une approche historique aurait nécessité de se procurer des originaux des années 1940. Une tâche ardue...

Enfin, plus la trame chronologique est large, plus l’espace requis s’agrandit, or celui-ci est limité. Jean-Philippe Martin et Xavier Fournier arrêtèrent dès lors leur choix sur les années 1960. Une décennie déterminante où le visage de la firme évolue progressivement vers le succès que l’on connaît avec de nombreux super-héros créés par Jack Kirby, Stan Lee et Steve Dikto : Spider-Man, les Quatre Fantastiques, Ant-Man, Doctor Strange, Black Panther, les X-Men, Iron Man ou Hulk.

© Kelian Nguyen
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Premiers pas dans l’exposition « Super-héros et Cie : l’art des comics Marvel »

En franchissant l’entrée de l’exposition, on fait face à des représentations monumentales des célèbres Avengers. Une bonne manière d’accrocher le public, enfantin comme adulte, sachant que la franchise des Avengers fait partie des films qui ont connu parmi les plus grands succès critiques et populaires. S’ensuivent Spider-Man, Hulk, Iron Man, Black Widow ou Captain America, des super-héros Marvel connus du grand public.

Quelques mètres plus loin, des premières planches et, surtout, une immersion vidéoludique dans les bureaux historiques de Marvel à travers lesquels il est possible de se déplacer. Une reconstitution pointilleuse et solidement documentée, créée par un Français depuis de nombreuses années, heureux de mettre son travail à disposition de la Cité. Une manière d’entrevoir le Saint des saints, le lieu de création de tant d’icônes de la culture populaire mondialisée.

© Kelian Nguyen
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Enfin, Xavier Fournier juge essentiel de le rappeler : comme l’illustre l’histoire des créations de la firme, mise en scène à travers l’exposition, il n’existe pas un style graphique aseptisé, uniformisé, sans relief qui serait caractéristique d’un style Marvel. Bien au contraire, la créativité des dessinateurs a donné lieu à une diversité graphique d’une richesse époustouflante dans la représentation des super-héros, jusque dans leur stature et leur manière de se mouvoir.

Les origines de la Maison des Idées

Marvel, un succès planétaire ? Deux décennies durant, la firme fut davantage proche de mettre la clé sous la porte que de chercher à étendre son emprise sur les univers super-héroïques. L’histoire commence avec Martin Goodman dans les années 1930. Celui-ci publie différents magazines de récits policiers et de science-fiction, ainsi que la revue littéraire Marvel Science Stories. Puis, face aux succès grandissant des revues de bandes dessinées dont DC Comics fait son miel avec Superman, puis Batman, Marvel Comics est publié.

Une anthologie dans laquelle apparaissent les premiers super-héros de la firme : Namor, le Sub-Mariner, créé par Bill Everett, et Human Torch , élaboré par Carl Burgos – qui n’a rien à voir avec le super-héros des 4 Fantastiques, si ce n’est qu’il a le pouvoir de s’enflammer. Fin 1940, Captain America est créé par Joe Simon et Jack Kirby. De nombreux autres super-héros sont inventés mais sans connaître le succès, ni la postérité.

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Durant les années 1940-1950, la firme évolue avant tout sous les noms de Timely Comics et Atlas Comics. La marque Marvel ne s’impose pas. La mode des super-héros s’épuise et la société s’emploie à publier des récits policiers, de guerre, des westerns, des histoires humoristiques, ainsi que des anthologies de science-fiction ou des récits d’horreur qui évitent le sang et la violence, tout en privilégiant le monstre. Une pratique appelée à rester dans l’ADN de Marvel. Groot apparaît dans ses premiers formes à l’occasion de ces récits.

Les années 1960 : un virage super-héroïque et des anecdotes

Xavier Fournier sait capter son auditoire et multiplie les anecdotes passionnantes sur Marvel. Il rappelle à cet égard l’événement, aujourd’hui reconnu comme légendaire, à la suite duquel Marvel aurait relancé la création de super-héros. Martin Goodman aurait participé à une partie de golf avec des responsables de DC comics. En apprenant leurs chiffres de vente, il en serait reparti furieux et annonce à ses collaborateurs un virage super-héroïque de leurs créations.

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Le co-commissaire revient également sur ce que l’on nomme la « Marvel Way ». Il s’agit d’une méthode orale qui constitue une première étape dans la création du comics. Par exemple, Stan Lee, scénariste, explique au dessinateur, dans les grandes lignes, ce qu’il souhaiterait come histoire. Le dessinateur revient plus tard avec les planches et Stan Lee les complète avec les dialogues. Par conséquent, ainsi que l’explique Xavier Fournier, le dessinateur de comics est au bas mot le co-auteur de l’œuvre, au mieux son créateur essentiel.

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Autre anecdote fascinante, celle entourant la création des Avengers. En 1963, Bill Everett, premier dessinateur de Marvel, devait lancer la série Daredevil. Toutefois, ses soucis de santé et d’alcool l’en empêchent, repoussant la première apparition du démon de Hell’s Kitchen. Le problème est que tout le nécessaire avait été préparé pour l’impression. Stan Lee et Jack Kirby élaborent alors un plan B. En partant d’une histoire sur laquelle ils avaient déjà échangé, ils profitent de l’occasion pour lancer la création des Vengeurs (Avengers) appelés à connaître une brillante postérité.

La firme Marvel, un historique « wokiste » ?

Dans les deux premières salles de l’exposition, de nombreux sujets sont traités de manière thématique avec une mise en scène toujours léchée et des décors soignés. En abordant certains sujets, Xavier Fournier se moque gentiment de ceux qui accusent, aujourd’hui, la filiale de Disney d’être un repaire de « wokistes ». Afin d’appuyer son propos, il revient sur le fait que la société Marvel a toujours, à un moment donné de son histoire créative, pris en compte ou devancé les évolutions sociétales.

L’exposition revient ainsi sur le destin de Sue Storm, la Femme invisible, qualifiée de « super-potiche » par le co-commissaire pour évoquer ses premières apparitions. Ce n’est qu’à mesure que Jack Kirby se charge de la développer, au détriment de Stan Lee, que l’héroïne prend de l’épaisseur. Avec le temps, elle deviendra un leader naturel du groupe, tandis qu’un récit révèle que sur son temps libre, Sue s’adonne au métier si masculin d’agent secret. Au départ, les lecteurs, avant tout de jeunes garçons, réclament dans le courrier du lecteur la disparition de cette héroïne, visiblement gênante dans ce monde masculin. D’autres super-héroïnes vont apparaître dans Les Quatre Fantastiques comme Medusa ou Crystal. Au terme des années 1970, de nombreuses héroïnes revendiquent l’égalité avec les hommes et le masculin se décline au féminin : Spider-Woman, Ms. Marvel ou Miss Hulk.

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En 1954, la firme publie, le temps de quelques mois, les aventures de Waku, Prince Bantu, un guerrier africain qui, loin des clichés racistes de l’époque, ne joue pas le rôle de faire-valoir auprès d’un héros blanc. Une exception dans un monde étasunien où la ségrégation raciale est institutionnalisée et les héros noirs l’apanage de petits éditeurs s’adressant à la communauté afro-américaine. En 1966, Stan Lee et Jack Kirby créent le personnage de Black Panther, à rebours des éditeurs de comics qui proposent avant tout des héros blancs. Un personnage qui ouvre la voie à tant d’autres tels Luke Cage, Blade, Tornade ou Monica Rambeau, pour ne citer qu’eux.

Quant aux X-Men, en dépit du paradoxe de ne pas accueillir à l’origine de personnages autres que WASP (White Anglo-Saxon Protestant), ils incarnent le tour de force d’être une parabole sur le racisme et le communautarisme. L’opposition entre le professeur Xavier et Magnéto incarne l’opposition réelle existante entre Martin Luther King et Malcom X sur les méthodes à employer pour combattre le racisme et obtenir des droits civiques égaux à ceux des blancs.

À la fin des années 1960, alors que les États-Unis sont embourbés dans la Guerre du Vietnam et le bloc de l’Ouest dans la Guerre Froide, Mar-Vell - premier Captain Marvel - créé par Stan Lee et Gene Colan, est un militaire Kree envoyé sur Terre pour espionner la race humaine. Il prend finalement la décision de changer de camp et s’oppose à la guerre. Un message pacifiste susceptible de plaire à la jeunesse de l’époque.

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Du laboratoire aux gratte-ciel

L’exposition, particulièrement réussie, nous fait évoluer dans des univers différents, un des plus réussis étant consacré à l’espace urbain, celui-ci étant souvent un personnage à part entière des comics américains. On apprend que Stan Lee et Jack Kirby n’imaginaient pas créer une série au long cours avec Les Quatre Fantastiques - et qu’ils vont s’employer à reproduire le succès. On découvre à travers des planches splendides la centralité du personnage scientifique (Reed Richard, Ant-Man…) qui sait tout faire dans les univers Marvel et des technologies à la limite de la magie. On croise Howard the Duck, un véritable succès de l’époque, imaginé à l’origine comme Marvel parodiant Disney. Une anecdote qui ne manque pas de piquant au regard des relations actuelles entre les deux firmes. [1]

© Kelian Nguyen

Les co-commissaires sont également revenus sur la création de dessins animés adaptés des comics, leur exportation et l’internationalisation de la firme. En 1972, Marvel crée la filiale Marvel UK de laquelle émergera un super-héros comme Captain Britain, ou le récit Excalibur qui narre les aventures d’un groupe de super-héros dont sont membres Captain Britain, Diablo ou Kitty Pryde - ces deux derniers étant originellement des X-Men. On rencontre également au grès de nos pérégrinations des créations Pop art sur lesquelles la firme a pu miser pour populariser ses super-héros à une autre époque. On sourit en découvrant des personnages créés afin de suivre des modes, tandis que des monstres improbables comme le fils de Satan, surgissent au détour de planches toujours bien choisies. On notera enfin que la dernière salle, notamment dédiée aux X-Men, comprend des portes qui ne sont pas uniquement là pour le décor. Ouvrez-les et découvrez de splendides créations confirmant ainsi la grande diversité graphique et le talent des auteur(e)s de l’industrie Marvel.

© Kelian Nguyen

En somme, « Super-héros et Cie : l’art des comics Marvel » est une exposition exceptionnelle sur les super-héros Marvel portée par près de 200 planches d’une rare virtuosité où tous les grands noms du genre se côtoient (Jack Kirby, Neal Adams, John Buscema, John Byrne, Olivier Coipel, Gene Colan, Steve Ditko, Bill Everett, Jean Frisano, Andy Kubert, Bob Layton, Jim Lee, David Mazzucchelli, Todd McFarlane, Mike Mignola, Jean-Yves Mitton, Paul Renaud, John Romita Sr., Bill Sienkiewicz…).

L’exposition s’adresse aussi bien aux béotiens des univers Marvel que ses lecteurs et lectrices les plus assidu(e)s. Chacun y trouvera son compte. Pour rappel, l’exposition a lieu jusqu’au 4 mai 2025 et du fait d’un nombre important de planches à disposition, une rotation aura lieu, si bien qu’il vous sera possible d’y revenir deux fois sans avoir à refaire la même exposition. Que demander de plus ?

Xavier Fournier & Jean-Philippe Martin, co-commissaires de l’exposition.
© Kelian Nguyen
Claude Vistel, "mademoiselle" Marvel Comics en France et grande dame de l’édition BD
© Laurent Lefeuvre

Par Romain GARNIER Kelian NGUYEN

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Code EAN : 9791039130998

L’exposition est dédiée à Claude Vistel, une femme d’exception décédée en 2023. Elle avait joué un rôle majeur dans l’arrivée des Marvel en France aux éditions lyonnaises Lug grâce à des revues comme Strange. Un rôle primordial pour cette grande dame de l’édition qui permit à des générations d’enfants français de rêver de super-héros.

Sincères remerciements à Xavier Fournier, Jean-Philippe Martin et Stéphanie Hans pour nous avoir guidés dans cette exposition de la Cité.

© Marvel - Olivier Coipel (affiche exposition MARVEL, SUPER-HÉROS & CIE)

D’autres articles sur les expositions de la Cité :

– Zoom sur les nouvelles expositions de la Cité de la BD à Angoulême

[1] Marvel est désormais la propriété de la firme de Burbank. NDLR.

Panini Comics Marvel Comics ✏️ Olivier Coipel tout public Super-héros France Etats-Unis Angoulême
 
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