Archéologie de l’intime : déculpabiliser les mères qui attendent un enfant

Par Jessy LEMESLE Favori de la rédaction 16 août 2024 
Clothilde Delacroix raconte avec les mots sa grossesse difficile. Et quand les mots ne le peuvent, l’inconscient prend le relais au moyen d’un dessin poétique empreint de saynètes métaphoriques. En frôlant la mort, elle a donné la vie... Elle déploie magnifiquement le récit très personnel d'une réconciliation avec soi. Personnel mais aussi universel : c'est l'histoire d'une mère en devenir. Retour sur un événement durant lequel, toutefois, la maladie, la solitude, le manque d’empathie du milieu médical sur fonds d’incompréhension ont plutôt aggravé qu'amélioré la situation.

« La grossesse, tu verras, c’est que du bonheur ». Sauf que non, pour Clothilde Delacroix rien ne s’est passé comme prévu. Hospitalisée en urgence, elle a accouché en 2008 d’un bébé grand prématuré de 1070 g à 7 mois de grossesse et a bien failli y rester…

Selon les dernières statistiques, le nombre de morts maternelles en France se situe entre 80 à 100 par an. « On considère aujourd’hui que la santé des femmes est affectée par la grossesse durant toute la première année de maternité. Voilà pourquoi on définit le taux ainsi. Cela représente 10,8 décès pour 100 000 naissances. Cela reste un événement rare », souligne Catherine Deneux, épidémiologiste et spécialiste de la mortalité maternelle en France.

D’où l’intérêt de ce roman graphique qui détaille une grossesse très compliquée – le tout avec un humour incisif - pour une femme ayant souffert d’une crise de prééclampsie, un phénomène qui touche mois de 1 % des femmes. « Je crois que si je n’avais pas appuyé sur le bouton d’urgence parce que j’avais envie de vomir, je serai morte dans mon lit d’hôpital  », déclare-t-elle. Ce n’est ce pas le désir de vivre pour sa fille qui l’a pousée à faire le bon choix ?

Archéologie de l'intime : déculpabiliser les mères qui attendent un enfant
© Clothilde Delacroix / Edition Dupuis

Une archéologie de l’intime à reconstruire

Replonger dans des événements quand votre vie est bousculée à jamais n’est jamais facile. Pourtant, c’est le défi qu’a entrepris Clothilde Delacroix. Pour éviter que l’émotion ou les sentiments prennent le pas sur les faits réels, l’autrice fouille dans ses archives : un journal de bord de grossesse très parcellaire, les documents de son parcours médical et le compte rendu qu’elle avait demandé très officiellement autour de l’épisode où elle est tombée dans le coma après l’accouchement.

L’oubli est un mécanisme de défense du cerveau qui altère d’autant plus la mémoire que Clothilde n’avait que très peu d’informations à sa disposition sur le plan médical au moment de l’incident. De ce fait, cette BD échappe parfois au parfait réalisme et prend refuge dans la fantasmagorie voire dans la poésie . Quand les mots viennent à manquer, le trait in-conscient de l’autrice survient. D’où l’utilisation très récurrente de la métaphore graphique qui est aussi un moyen de mettre à distance l’omniprésent sentiment du prix à payer.

© Clothilde Delacroix / Edition Dupuis

En contraste avec les planches qui rythment le quotidien de Clothilde en cases réglées, ces envolées graphiques entraînent le récit dans une traversée de paysages intérieurs, reflet d’une conscience en proie aux tourments, qui traduisent la gamme de ressentis. À la plume rehaussée dl’aquarelle, le trait se fait allègre et ajoute une légèreté au petit théâtre en teintes douces de l’autrice.

Il ramène au sensible un périple émotionnel qui plonge ses racines dans les traumatismes de l’enfance : l’anorexie et la détestation d’un corps au paradoxal désir d’enfant. Avec, de surcroît, une profonde culpabilité, qui ronge aussi bien le cœur que le corps de Clothilde, s’accusant d’un malheur et d’un mal-être qui se sont précipités sur elle, en un éclair.

© Clothilde Delacroix / Edition Dupuis

Une déclaration d’amour exprimée par une parole dessinée

Dans chaque tragédie, un bonheur peut surgir en un éclair. Dans cet album, s’il y en a bien un qui se démarque des autres est celle de la relation qu’entretient la mère avec sa fille. Une relation fusionnelle qui exulte les corps au point que le « je » de la voix off auparavant appartenu à la mère devient le « tu » de sa fille, Sidonie. L’amour se mêle aux larmes, aux épreuves que l’une et l’autre ont vécu – séparément mais pas seulement – renforçant ainsi leur lieux familiaux. Cette interdépendance mutuelle est joliment mise en scène et exprime intrinsèquement la nécessité des relations intra-familiales qui, au demeurant, créent une forme de connivence, de complicité, qui développe d’autant plus le sentiment d’appartenance de l’enfant qu’il se sent reconnu et accepté dans sa singularité.

Cette déclaration d’amour filial se manifeste amplement dans le récit, ce qui ne manque pas d’être touchant. En structurant la chronologie autour du déroulé de sa grossesse et des premiers mois de la vie de son bébé au service de néonatologie, l’autrice entremêle des saynètes qui mettent en perspective la relation avec sa fille qui grandit ainsi que des passages plus métaphoriques qui traduisent l’épaisseur des ressentis.

© Clothilde Delacroix / Edition Dupuis

Connue pour ses livres de jeunesse, lothilde Delacroix a publié deux recueils de strips Mère, fille et co (2022) et Love, etc. (2024) où elle croque avec humour et tendresse les relations mères-filles et ses aventures amoureuses de quadra célibataire.

Archéologie de l’intime est sa première BD au long court. En pratiquant une « chirurgie inversée du souvenir », elle raconte surtout la réappropriation du traumatisme subi et les vertus thérapeutiques de la déculpabilisation en miroir aux angoisses et aux doutes de toutes celles qui attendent un enfant.

Puissent la force et la justesse de ce témoignage démontrer si c’était encore nécessaire, combien la libération de la parole d’une femme s’amplifie des échos qu’elle trouve auprès de toutes les autres. L’autrice le concède volontiers : sans la vague #MeToo et le mouvement global de la libération de la parole des femmes, elle n’aurait sans doute pas témoigné et c’est dans cet esprit de partage, de main tendue, de générosité qu’il faut lire cette archéologie intime, façonné avec passion et authenticité. Bref, voici un coup de cœur qui va… droit au cœur.

Par Jessy LEMESLE

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Acheter


Code EAN : 9791034770397
CONTENUS SPONSORISÉS  
PAR Jessy LEMESLE  
A LIRE AUSSI  
Romans Graphiques