En voilà un sujet passionnant ! L’histoire de la création des super-héros africains sur le continent africain. Telle est l’ambition de Xavier Fournier et Frédéric Ralière. Le premier est un journaliste, scénariste et conférencier français spécialisé sur les questions des super-héros nord-américains et français. Il a notamment publié l’ouvrage de référence intitulé Super-Héros : une histoire française (éditions Huginn & Muninn), co-écrit un Guide de Gotham City avec Alex Nikolavitch ou anime le podcast spécialisé Aventures fiction. Le second est réalisateur et producteur français.
Bien évidemment, ne vous attendez pas, dans ce documentaire de 53 minutes, à une histoire exhaustive d’un mouvement de création à l’échelle du continent. Il s’agit avant tout de débroussailler le sujet en dégageant des lignes de force, des événements incontournables et des auteur(e)s et éditeurs contemporains qui portent cette création africaine.
Ne vous attendez également pas à entendre parler de l’espace arabophone d’Afrique du nord. Si certaines personnes interviewées abordent la question de la représentation de personnages africains noirs, blancs, d’origine arabe, la question abordée est bien celle de la création en Afrique sub-saharienne.
Captain Africa, protecteur de la jungle, était blanc ?!
Longtemps, les seuls héros à défendre l’Afrique étaient blancs, colonialisme oblige. Tarzan et tous ses épigones en sont l’incarnation. Les Africains noirs, eux, étaient représentés maladroits ou incarnaient une menace qu’il était nécessaire d’éradiquer. Mais c’est en 1955 que Columbia Pictures invente au cinéma, Captain Africa. Ce héros blanc est présenté comme le protecteur de la jungle. Une création qui charrie son lot de stéréotypes racistes et coloniaux. Il faut attendre les années 1970, en Afrique du Sud, pour qu’apparaisse Mazela The Mighty, un super-héros qui a le pouvoir de contrôler tout élément constitué de bois.
Suivent Supermask, héros de roman-photo, mais aussi Powerman (Nigeria, mais développé par les Britanniques Brian Bolland et Dave Gibbons) ou Mightyman (Afrique du Sud). Ce dernier est un policier noir dont le rôle est de contrôler des gens, mais qui ne lutte à aucun instant contre l’horreur et l’injustice de l’apartheid. La jeunesse sud-africaine noire n’est pas dupe et lors d’émeutes contre le pouvoir, les locaux de l’éditeur et des comics de Mightyman sont brûlés.
Il faut attendre les années 1980 pour que l’auteur ghanéen, Andy Akman, invente un premier super-héros africain noir connu et reconnu à l’échelle continentale, mais aussi au-delà. Il s’agit de Captain Africa, seconde version. Une source d’inspiration majeure, encore aujourd’hui, pour de nombreux artistes du continent.
Afin de raconter cette histoire, Xavier Fournier et Frédéric Ralière interviewent de nombreux et passionnants acteurs et actrices de la création noire africaine contemporaine ou française : Jide Martin (Nigeria), PDG de Comic Republic, Michel Bampély (France), sociologue de l’art, Emmanuel Ezeabiama (Nigeria), scénariste et co-fondateur de Epoch Comics, Mohale Mashigo (Afrique du Sud), scénariste de Kwezi, Phemelo Dibodu (Afrique du Sud), scénariste, co-fondateur de Rainbow Nation Comics ou encore Bill Masuku (Zimbabwe) créateur de Captain South-Africa.
La culture noire africaine et le comics étasunien
Michel Bampély, sociologue de l’art, s’exprime à plusieurs reprises sur les enjeux culturels qui sous-tendent ces créations de comics : « Ce n’est pas très grave dans le monde de la création qu’on puisse réinventer l’Afrique. Je crois que c’est le rôle de tout créateur, finalement, de donner sa propre définition d’un continent, d’un peuple, d’une histoire. L’essentiel est que l’Africain puisse s’identifier au personnage même s’il n’a pas tout à fait les mêmes caractéristiques locales ».
Pour lui et plusieurs intervenants, sur le plan anthropologique, traditionnel, les super-héros -terme moderne- désignent une chose qui a toujours existé. Lui-même d’origine d’une ethnie congolaise, Michel Bampély explique que les chefs coutumiers avaient trois pouvoirs : le pouvoir politique, le pouvoir territorial et le pouvoir magique. Ce dernier est en interaction constante avec des amulettes qui confèrent de grands pouvoirs. Les masques africains, dans la tradition, confèrent eux-aussi des pouvoirs. Une tradition mise en avant dans le manga gabonais Nzambe kana - La Renaissance d’un dieu de Frank Junior Makosso.
Ce lien entre les divinités des cultures noires africaines et les super-héros africains contemporains est très fort. De la même manière que les Étasuniens perçoivent les super-héros comme une mythologie, une spiritualité laïque pour une jeune civilisation, le documentaire s’ouvre sur cette même conviction : « Les héros sont les reflets des dieux anciens » (Jide Martin, PDG de Comic Republic).
Avant et après le film Black Panther : une création contemporaine très dynamique
Le film de Black Panther (Ryan Coogler - 2018) a connu un succès mondial et a participé à une attention nouvelle portée à la création africaine de super-héros. Néanmoins, ainsi que l’affirme Emmanuel Ezeabiama, scénariste et cofondateur de Epoch Comics, les Africains noirs étaient là avant ce film. Aujourd’hui, en Afrique, il existe autant de studios de comics qu’aux États-Unis. Dans cette économie des comics, deux pays dominent la production ou le processus créatif : le Nigeria et l’Afrique du Sud, deux pays qui sont des puissances économiques continentales, terres anglophones très influencées par la culture anglo-saxonne et ouverts sur le monde. Dans le cas du Nigeria, ce dernier exporte aussi son cinéma et sa musique.
Dans ce pays, la première maison de production de comics est Comic Republic qui possède plus de 200 personnages qui apparaissent dans quelque 39 titres. Certains d’entre-eux sont rassemblés dans Vanguards, les Avengers africains. Des héros parmi les plus puissants qui sont rassemblés pour traiter des problèmes qu’ils ne peuvent vaincre seuls. Parmi ces 200 super-héros, il existe Guardian Prime, désigné comme le 5e élément et gardien de la vie sur Terre. Comme autre équipe, chez Epoch Comics, autre studio nigérian, Emmanuel Ezeabiama a créé Teen Angels, pensé comme un équivalent aux Teen Titans de D.C. Comics.
En Afrique du Sud, ces dernières années, un jeune super-héros du nom de Kwezi s’est imposé, actuellement scénarisé par l’autrice Mohale Mashigo, et adapté par le monde de l’animation. Ce garçon de 19 ans doit se montrer altruiste pour que la puissance de ses super-pouvoirs augmente. On peut également citer Awi, créée par Toyin Ajetunmobi. La super-héroïne est une jeune Éthiopienne de 20 ans, partie faire ses études à l’étranger et qui revient pour visiter sa mère. Celle-ci est enlevée par des forces surnaturelles. Awi s’engage alors dans un combat entre le bien et le mal. Parmi d’autres super-héros et super-héroïnes, on peut citer pêle-mêle E.X.O., Windmaker, Malika, Barikisu, Kweku Ananse, Akokhan ou encore Umzingeli.
Les héritiers de Captain Africa sont nombreux. Les super-héros africains ont une histoire et un avenir. Ce documentaire passionnant en fait le récit avec la voix off d’Otis Ngoi. Il est disponible sur la plateforme Warner TV Next depuis le 26 mai 2025. L’animation graphique, les illustrations variées, le montage, le fond musical et des intervenants divers confèrent un rythme bienvenu. Pour tous les passionnés de super-héros, mais aussi celles et ceux stimulés par l’idée d’en savoir davantage sur la création artistique du continent, on vous recommande chaudement ce documentaire.
Avec celui-ci, Xavier Fournier étend encore son domaine de compétence et fait figure, plus que jamais, de grand spécialiste de la question du super-héros, non seulement en France et aux États-Unis, mais aussi, désormais, en Afrique. On souhaiterait qu’un tel documentaire donne lieu à un ouvrage de référence qui semble être en préparation, mais qui ne sera pas signé par Xavier Fournier. On désire également que ce foisonnement créatif puisse être facilement accessible aux lecteurs européens et francophones. Avis aux éditeurs et distributeurs.
Par Romain GARNIER
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