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Pour commencer, parlons de Commissaire Kouamé, cette série que vous animez depuis 2017 avec le dessinateur Donatien Mary. Dans le tome 2 paru en 2021, Kouamé est chargé de retrouver la fille d’un homme d’affaires. Ce qui m’a amusé, c’est que j’ai d’abord pensé que le haut fonctionnaire français dans l’histoire était l’homme d’affaires en question, et son physique m’a donné l’impression qu’il s’agissait de Bolloré.
Marguerite Abouet : C’est vrai ?
Oui, parce qu’il me faisait penser à Vincent Bolloré, je ne sais pas pourquoi et vu comment il était écrit, pour moi c’est Bolloré.
Je pense que rien n’est anodin lorsque l’on écrit. Certains personnages s’immiscent dans nos récits parce qu’ils représentent aussi une forme de puissance. Pour ma part, tout ce que je relate n’est pas superficiel. Sous la première histoire émerge une compréhension plus profonde des thèmes abordés. Je m’efforce d’explorer les problématiques spécifiques à ce continent. Des individus tels que cet homme d’affaires pullulent en Afrique, avec tout le pouvoir qu’ils détiennent pour influer sur nos sociétés. Le commissaire Kouamé, personnage central de ma série, c’est un peu mon avatar car il y a des choses qui m’horripilent, qui me touchent, qui m’énervent. Il me sert de véhicule pour apaiser mes propres angoisses face à ces réalités. Ainsi, il pourrait bien représenter ce fameux monsieur dont vous parlez. J’éprouve même une certaine réticence à prononcer son nom, car l’évoquer revient déjà à lui accorder une publicité dont il n’a nul besoin.
En connaissant votre série Aya de Yopougon mais pas celle du Commissaire Kouamé, on remarque la similarité entre les dessins de Donatien Mary et ceux de Clément Oubrerie, ce qui peut laisser penser à une version policière d’Aya de Yopougon. Cependant, Commissaire Kouamé est bien plus sombre et glauque. Le tome 2 aborde d’ailleurs la thématique des meurtres rituels des albinos en Afrique, une calamité persistante. Qu’est-ce qui vous a poussé à traiter cette problématique ?
J’ai la chance de voyager énormément en Afrique. Je connais très bien ce continent et mes parents vivent en Côte d’Ivoire, donc je m’y rends souvent. Mes personnages sont un peu des ambassadeurs de nombreuses choses, et beaucoup de personnes, notamment des jeunes, se reconnaissent en eux, en particulier le personnage d’Aya. Donc, pour moi, il est tout à fait normal d’aller à la rencontre de cette jeunesse, de ces individus. J’en ressens le besoin. En fait, je me considère simplement comme le porte-parole de cette population qui n’a ni la voix ni les moyens d’écrire pour raconter leur vie. Je me vois un peu comme une petite caméra, me plaçant à hauteur des gens, les suivant dans leurs vies. Par conséquent, il est naturel que j’aborde toutes les thématiques liées à la condition de la population.
Ce sont eux qui me guident, surtout lorsque je parle d’une jeune fille qui aspire à réussir, à poursuivre ses études. Il est naturel que je m’intéresse à son environnement, à ses défis. Comment réussira-t-elle, surtout si elle est jolie, dans un contexte où le professeur et le médecin sont vénérés comme des dieux, quelle que soit leur compétence ? En réalité, je n’invente pas grand-chose, à part peut-être les dialogues et l’humour propre aux Ivoiriens, qui fait partie intégrante de mon identité puisque je suis née en Côte d’Ivoire.
Toutes les thématiques que j’aborde, tous les personnages que je crée existent nécessairement, car des jeunes femmes comme Aya, il y en a beaucoup, tout comme Bintou, Adjoua, Mr Sissoko et tous ces pères. Mais en fait, je ne crée rien. Je leur donne simplement une chance de réussir. Tout ne peut pas être négatif. Je les accompagne, même si les choses peuvent être complexes. Soit ils réussissent, soit ils échouent, et dans ce cas, nous saurons pourquoi. Aujourd’hui, ce sont mes personnages qui me guident. Je n’ai même pas besoin de beaucoup réfléchir. Lorsque je termine un tome, je laisse les lecteurs tisser leur propre relation avec les personnages et leurs histoires.
J’apprécie également les retours des lecteurs, qui sont très importants pour moi. Je ne veux pas qu’on me dise seulement que mes récits sont drôles et qu’ils font rire, car ce n’est pas le but recherché. À un certain moment, l’éditeur me rappelle qu’il est peut-être temps de penser à la suite. Je ne relis même pas l’ancien album. Je me concentre simplement sur la fin, me demandant où j’ai laissé les personnages. Ensuite, je poursuis directement avec la suite. Aujourd’hui, ce sont les personnages eux-mêmes qui dirigent l’histoire. Ils doivent inévitablement régler leurs problèmes, ou pas. En tout cas, je les laisse simplement vivre.
Comment est né le personnage du commissaire Kouamé ? Quelle était votre motivation à proposer cette nouvelle série ?
J’avais besoin d’un héros, d’un homme, parce qu’il y en a. C’est vrai que je parle beaucoup des femmes, mais mes références comprennent également des hommes. Prenons par exemple mon grand-père maternel, qui a permis à ses filles d’étudier. C’est un fait qu’il faut aussi rappeler. De nombreux journalistes me qualifient de « très féministe » en ce qui concerne mes personnages. Cependant, sans homme en soutien, le féminisme... J’ai cessé d’être une féministe virulente. À un certain moment, j’ai entrepris de travailler en Afrique sur la série télévisée C’est la vie, où je devais créer des personnages abordant des questions de santé, principalement féminins, et traiter des sujets très précis tels que l’éducation sexuelle, la violence à l’égard des femmes, la planification familiale, et bien d’autres encore.
Lorsque le producteur Alexandre Rideau m’a soumis ce projet, j’ai d’abord dit non, lassée par l’idée de dicter aux Africains comment faire « tac-tac », comment se protéger, comment vivre, car cela ne correspond pas à ma manière d’écrire. Le producteur, qui est français et réside à Dakar, a insisté pour me rencontrer à Paris, arguant de la nécessité de mener à bien ce projet. Lors de notre entrevue, les chiffres qu’il m’a présentés étaient si alarmant que j’en fus bouleversée. Il m’a ainsi révélé que la moitié des jeunes filles abandonnaient leurs études au collège pour se marier, souvent contraintes par les circonstances. Ces données, bien que je les connaissais en partie grâce à mes parents vivant en Afrique, me furent assénées de manière si brutale que j’en fus profondément affectée.
Il m’expliqua alors : « Marguerite, je vous confie 30% de messages et à vous d’apporter 70% de divertissement ». Cette proposition m’a fait prendre conscience qu’il y a un challenge là. Par ailleurs, je voulais travailler en Afrique, contribuer à former des auteurs. Il me semblait que l’on me remettait les clés d’une industrie incroyable. J’ai donc su m’entourer de personnes compétentes, notamment de Charli Beléteau, un réalisateur ayant œuvré sur la série feuilletonnante Plus belle la vie, car il était essentiel de collaborer avec quelqu’un rompu à cet exercice. Ainsi, nous nous sommes lancés dans cette belle aventure.
En revanche, en ce qui concerne les thèmes abordés, j’ai été très claire : je souhaitais aller à la rencontre des gens, car ce sont eux qui doivent nous confier leurs récits. Cette série doit toucher sa cible en touchant l’intime. Par conséquent, il était impératif de partir de véritables anecdotes, de véritables expériences. En tant que créatrice de personnages féminins, je n’avais pas envie d’adopter un ton didactique ou pédagogique, cela n’était tout simplement pas ma manière d’être. Par ailleurs, la simple idée de devoir véhiculer des messages m’angoissait, mais il était crucial que mes personnages eux-mêmes portent un message. Dès lors que l’on se retrouve face à une jeune fille ayant plusieurs enfants, mariée, vivant sous le toit familial avec sa belle-mère, tout est clair. La question primordiale devient : comment va-t-elle s’en sortir ? Avec qui ? Tout était là, mais le véritable défi résidait dans l’impossibilité de valider un épisode sans l’accord d’un imam. Au début, je refusais catégoriquement de consulter un imam, mais il apparut clairement que, si l’on voulait avancer, il était impératif de composer avec eux.
Désormais, comment entamer la discussion ? J’ai dû plonger dans le Coran. Je me suis rendu compte que mon féminisme devait être tempéré, car si nous voulions faire avancer les choses, changer les comportements, il était indispensable de dialoguer avec ces personnes... J’ai donc intégré un imam dans la série, ainsi qu’un chef de quartier, car chaque quartier dispose de ses représentants. Avant d’entreprendre quoi que ce soit, il est nécessaire de s’entretenir avec eux, afin qu’ils exposent leurs souhaits et leurs réticences. À nous ensuite d’être extrêmement habiles lorsque, par exemple, on nous assène : « Oui, les femmes africaines ont beaucoup d’enfants ». En réalité, ce n’est pas ce discours qu’il faut tenir. Il faut plutôt dire : « Il est impératif qu’elle espace ses grossesses. Autrement, sa vie et celle de ses enfants sont en danger ».
Il nous appartient alors de trouver dans le Coran une phrase rappelant que même Dieu, même le prophète, ont recommandé de ne pas procréer si l’on risque de perdre la vie. Ces discussions sont nombreuses, qu’il s’agisse de l’excision... Personne ne souhaite réaliser un épisode traitant de ce sujet, ni les actrices, ni les techniciens, car tous affirment : « Marguerite, la petite elle meurt donc, non ». Pourtant, je soutiens que pour toucher les gens, il est nécessaire que le personnage décède. À cela, ils répliquent : « Non, on ne meurt pas de l’excision, tu ne peux pas... » En réalité, c’est bien plus complexe que cela. Convaincre les autres de l’accepter requiert des heures de discussion.
Le fait d’avoir laissé Aya de Yopougon durant 12 ans, d’avoir parcouru le monde, de travailler intensément en Afrique, d’échanger avec les gens... et cette corruption omniprésente dont j’avais tellement marre ! Partout où je me rendais, il fallait verser de l’argent. Ceux censés nous protéger inspirent aujourd’hui la peur. Soit ils nous effraient, soit ils nous méprisent. Ils ont perdu tout respect pour leur fonction, alors que lorsque nous étions enfants, l’uniforme revêtait une signification particulière. Nous n’en avions pas peur, il suscitait plutôt le respect ! Mais comment en parler aujourd’hui ? Et eux, n’ont-ils pas honte ? Leur comportement est devenu si décomplexé. Si vous avez l’audace de questionner leur attitude, c’est vous qui passez pour quelqu’un d’étrange, car les gens n’adhèrent pas à cette manière de penser. Mais je me rends compte que c’est là un défi de taille. Comment éduquer une population ? Comment espérer que les adultes contribuent à changer ce continent, si dès le départ, les enfants affirment tous : « Mais non, moi, de toute façon, je vais être policier, car ainsi, je vais faire plein d’argent ». Je me suis dit, bon, d’accord, il me faut un héros. Un individu doté d’une morale, de convictions, incorruptible.
Puis, comme les circonstances sont parfois bienveillantes, j’ai eu l’impression qu’il y avait quelqu’un là-haut – j’ai toujours soutenu que c’était mon petit cousin, décédé alors que nous étions enfants – et par un étrange hasard, je me suis retrouvée chez mes parents, auprès de ma mère, lorsqu’une voisine est arrivée en larmes, car la police avait interpellé son fils en rentrant de l’école. Ils emmenaient tout le monde, et là, ils m’ont vue. Ils m’ont dit : « Oh, mais tu es là, nous sommes sauvés ». Car, pour elle, Marguerite Abouet était présente et allait lui ramener son fils. Et je l’ai ramené, simplement parce que j’étais allée en Europe. Pourtant, je ne donnais jamais d’argent. On peut discuter pendant des heures. Lorsqu’ils m’arrêtent en Afrique, ils réclament, je le sais, on leur donne tout, mais ils attendent des sous, mais je n’en donne pas. Pourtant, j’ai été contrainte de verser de l’argent à ce type-là.
Nous sommes entrés dans ce petit commissariat, c’était le bazar. Pourtant, les policiers s’intéressaient davantage à leur petite télé accrochée au mur. Tous étaient réunis autour. « Eh, tu vas voir », se disaient-ils. Et ils regardaient tous un épisode de CSI (Les Experts en version française, NDLR). Alors qu’ils étaient plongés dans cette série, il y avait des gens qui attendaient dont un mec avec la tête ouverte, en sang. C’était le bazar ! Mais ils regardaient cette série avec un intérêt manifeste. « Oui, tu vas voir. Oui, il va trouver la solution », se disaient-ils.
Pourtant, je me demandais, comment font-ils pour enquêter lorsqu’ils sont confrontés à une agression, voire un meurtre ? Comment parviennent-ils à mener une enquête alors qu’ils passent leur temps à regarder des séries télé dans lesquels on résout la mort d’un parent survenue il y a dix ans grâce à un poil. Ils pensent retrouver des indices, des empruntes ? Cela me paraissait surnaturel. Je me suis dit : « Il faut vraiment un commissaire » ! Voilà. Ce sont de telles situations qui surviennent dans ma vie. Et cela avait son importance. En tout cas, il me fallait un justicier. C’est ainsi que j’ai créé le Commissaire Kouamé.
Vous avez parlé de votre travail sur la série C’est la vie pour TV5 Monde et A+, qui a été tourné au Sénégal. Il y a justement un nouveau président au Sénégal, Bassirou Diomaye Faye, qui est à la fois le plus jeune président depuis l’indépendance et polygame avec deux femmes, une particularité largement acceptée dans la population sénégalaise. Ce qui souligne l’importance du maintien de certaines traditions dans ce pays. Mais pensez-vous que des traditions telles que le maternisme, présentes dans de nombreuses régions africaines où les femmes avaient un statut important dans l’Afrique précoloniale, devraient être réexaminées pour favoriser une meilleure harmonie entre tradition et modernité en Afrique, à l’instar de l’approche du Japon ?
Alors, tout d’abord, je suis quelque peu déçue de son gouvernement, car il n’y a que quatre femmes. J’estime que quelqu’un qui en a deux à la maison aurait pu opter pour la parité. Mais bon, c’est là mon avis personnel. En Côte d’Ivoire, ce sont les femmes qui dirigent la famille. En tout cas, ce sont elles qui se chargent de résoudre les problèmes avant d’en informer le père. Elles font en sorte de faire croire au père que la décision finale émane de lui, alors qu’en réalité, elles ont déjà arrangé les choses pour lui fournir la solution. Tout cela pour éviter qu’il ne se sente exclu. Ainsi, on s’efforce de faire croire que la décision finale appartient à l’homme. Cette pratique a toujours existé. Personnellement, j’y crois, car les hommes africains peuvent dire ce qu’ils veulent. Mais leur dernier mot avant de partir (mourir, NDLR), c’est « maman ». Vraiment. Et même lorsque j’évoque des récits sur des femmes, même mon propre père... Je pensais qu’il allait me dire : « Mais attends, qu’est-ce que tu racontes ? Nous les hommes, on s’en prend plein la gueule ».
Mais mon père ne m’a jamais fait ce genre de remarque... Aucun père africain. Pourtant, j’en ai créé tant... Ils ne sont jamais venus me dire : « Nous avons vraiment le mauvais rôle ». Jamais. Car ils savent, qu’importe ce que je raconte, que ces femmes-là, malgré toutes les difficultés, s’efforcent de maintenir leur foyer, même en cas de problèmes urbains. Je sais que pendant des années, lorsque des problèmes familiaux surviennent, nous nous réunissons tous au village. C’est là que les gens règlent leurs différends. Et tout d’abord, ce sont les mères, les femmes, qui discutent. Et lorsqu’on parle de « l’arbre à palabre », cela me fait sourire. Car seuls des hommes y participent. Mais avant leur réunion, des femmes discutent déjà. Avant. Et personnellement, je crois en ce matriarcat. Encore une fois, les choses...
Mon grand-père m’a dit que les décisions importantes se prennent soit dans la chambre lorsque le couple est réuni, soit autour d’un bon repas. Et cela signifie beaucoup ! En tout cas, moi, j’y crois. Aujourd’hui, beaucoup parlent du nouveau président et de ses deux femmes. Pour ma part, avec toute mon expérience actuelle, avec tout ce que j’ai vécu, je ne peux pas émettre de jugements sur le nouveau président sénégalais. Avant d’être ce qu’il est, il avait déjà ses deux femmes. Donc, je m’abstiens de tout commentaire, car je ne connais pas son histoire. Ayant vécu à Dakar, au Sénégal - quand je dis que j’y ai vécu, cela signifie que j’y ai passé sept ans - car j’y travaillais pour ma série télé C’est la vie. J’ai réalisé 92 épisodes sur trois saisons. J’étais constamment à Dakar.
J’ai été profondément choquée par ces jeunes femmes qui acceptent d’être la deuxième ou la troisième épouse, alors qu’elles ont des emplois intéressants. Je veux dire, elles sont éduquées, elles occupent des postes de direction, elles gagnent plus que... Mais elles acceptent d’être la deuxième ou la troisième femme d’un homme qui travaillait également avec nous, mais qui avait un boulot moins... Et ces filles-là m’ont dit : « Tu sais... Ce n’est pas parce que nous sommes soumises... En réalité, c’est le regard de la société. Et à partir de 30 ans, si tu es célibataire, ton père, ta famille a le droit de te choisir un conjoint. Si tu ne veux pas te faire imposer un homme, à toi d’être plus intelligente, de trouver, de te dire, OK, lui je le connais bien, nous travaillons ensemble, il sait que je fume pendant les tournages. Même si je sais que je serai sa deuxième ou sa troisième femme, lui au moins ne viendra pas m’emmerder ».
Nous pouvons établir un lien avec Aya de Yopougon. À la fin du tome 7, son père la menace en raison de ses actions à l’université auxquelles il s’oppose. Il souligne qu’étant célibataire, elle représente un fardeau. Le rôle des femmes au sein des familles est une thématique récurrente dans toute la série, mais elle est particulièrement mise en avant dans les deux derniers tomes, notamment avec le patron de la Solibra qui découvre l’existence d’un second fils, ce qui perturbe son foyer. Cela crée des tensions avec son fils légitime Moussa, qui a des problèmes. Pourquoi avez-vous choisi d’explorer cette thématique dans ces deux albums en particulier ?
Plus tôt, je mentionnais que, de toute manière, mes personnages agissent... Ce sont eux qui initient les choses. Parce que déjà, ce qui n’est pas ordinaire, c’est qu’un homme aussi fortuné n’ait qu’un seul fils, qu’un seul « bureau » (qu’une seule femme, NDLR), c’est inconcevable... Mais ce qui est intéressant, c’est également de souligner que ce monsieur Sissoko, malgré son autorité, il a une faille : son fils. Nous avons tous, quelque part, une faille. Ce n’est pas parce qu’il n’aime pas son fils. Parce qu’à un moment, on m’a dit : « mais oui, il est méchant », tout ça. Mais en réalité, comme toujours, je laisse mes personnages avoir la parole. Il n’est ni méchant, ni rien de tout cela. Il y a toute une dynamique en arrière-plan. C’est un homme, un grand homme. On attend beaucoup de lui. Son objectif, c’est que son fils reprenne les rênes de son entreprise. Il est donc normal qu’il soit exigeant. Et nous ferrions tous cela à sa place.
En tout cas, tous les parents dignes de ce nom aimeraient faire cela avec leurs enfants. Maintenant, je caricature un peu. Oui, je grossis le trait justement. Mais en même temps, lui-même, il avait un père. Bonaventure, c’était difficile pour lui aussi. On attendait beaucoup de lui également. Il n’est pas parvenu où il en est sans difficultés. Notamment, quand il réalise qu’il a eu un autre fils né d’une ancienne relation, qui plus est, qui vient de Paris, qui semble très compétent, même si nous savons que c’est un faux type (un imposteur, NDLR). Donc, pour M. Sissoko, un petit espoir renaît en lui, en effet. Mais sans lui, il n’y aurait pas de Bonaventure Sissoko.
Est-ce qu’on pourra avoir une suite au film Aya de Yopougon un jour ?
Actuellement, je travaille sur l’adaptation de la série Dix pour cent. Elle s’intitulera Huit pour cent parce qu’en Afrique, on négocie tout ! Par ailleurs, nous sommes en train de réaliser la série animée Akissi. Ça, c’est une première. On est super contents. Une héroïne noire !
Vous êtes contente du succès d’Akissi ? Parce qu’à la base, c’était votre premier projet en bande dessinée. C’est ça que vous vouliez mettre en avant. Et là, vous êtes au 11e tome, je crois.
Il y a Akissi de Paris qui va bientôt sortir. Puisqu’elle est en chemin. Akissi, c’est une série plutôt autobiographique. Surtout qu’elle est une héroïne qui séduit les enfants noirs, blancs... C’est essentiel ! Aujourd’hui, en France, avec cette population aux multiples teintes, il n’y a pas d’héroïne qui représente une portion de cette diversité. Pour moi, c’est réellement une victoire. Surtout pour les enfants ! Je parle des têtes blondes. Et je me suis battue pour qu’elle soit diffusée sur une chaîne nationale (France Télévision). En clair. Parce que pour moi, il est important que toutes les familles puissent regarder Akissi et pas seulement sur des plateformes payantes. C’est une belle réussite.
Concernant la réalisation d’un deuxième film d’Aya, aucun distributeur ni producteur n’était favorable. Parce que produire une suite d’un film d’animation 15 ans après est complexe. Cependant, nous envisageons une série premium qui reprendrait toute l’histoire et suivrait tous ces personnages. Plutôt qu’une simple histoire. Et donc, nous sommes en train de développer une magnifique série.
Est-ce que vous comptez donner une fin à Aya de Yopougon en bande dessinée ou ça sera une série qu’on va suivre au long cours ?
Aya, c’est une fin ouverte. Je ne peux pas imposer une conclusion. L’histoire peut continuer indéfiniment. Mais comme je l’ai toujours dit, tant qu’ils ont des choses à dire, d’accord, mais le jour où ils seront à court d’histoires, je pense que je m’arrêterai. Il faut aussi consulter les dessinateurs à ce sujet. Parce que je ne suis pas seule dans cette aventure. Il y a aussi Clément Oubrerie. Certaines personnes me disent : « Mais voyons, vous êtes cruelle, vous ne pouvez pas nous laisser dans l’incertitude... » Je vais lire leurs remarques, c’est juste que je n’ai pas eu le temps jusqu’à présent. Bien sûr, cette entreprise requiert de plus en plus de temps et d’efforts. Et puisque leur lutte demeure de plus en plus pertinente, ils évoluent également tous ces personnages.
Voir en ligne : Découvrez les albums de Marguerite Abouet sur le site des éditions Gallimard
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En médaillon : Marguerite Abouet
Photo © Chloé Vollmer-Lo
Akissi T. 11, par Marguerite Abouet & Mathieu Sapin, éditions Gallimard BD (Collection Bandes dessinées hors collection). Album paru le 24 janvier 2024. 48 pages, 11,50 €
Aya de Yopougon T. 8, par Marguerite Abouet & Clément Oubrerie, éditions Gallimard BD (Collection Bandes dessinées hors collection). Album paru le 15 novembre 2023. 104 pages, 18 €
Aya de Yopougon T. 7, par Marguerite Abouet & Clément Oubrerie, éditions Gallimard BD (Collection Bandes dessinées hors collection). Album paru le 14 septembre 2022. 128 pages, 18 €
Commissaire Kouamé T. 2, par Marguerite Abouet & Donatien Mary, éditions Gallimard BD (Collection Bandes dessinées hors collection). Album paru le 13 octobre 2021. 120 pages, 22 €
Commissaire Kouamé T. 1, par Marguerite Abouet & Donatien Mary, éditions Gallimard BD (Collection Bandes dessinées hors collection). Album paru le 9 novembre 2017. 104 pages, 20 €
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