Très bon
17 octobre 2024
En attendant la fin du monde 2 est une compilation de strips parus dans la presse et sur les réseaux sociaux entre septembre 2021 et octobre 2023, sans compter quelques inédits. La force du dessin de Marc Dubuisson - que quelques grincheux et grincheuses ne manqueront pas de vilipender - réside dans l’ironie sous-jacente de ces petits personnages à la tête ronde comme une orange. En le lisant, nous n’avons pu nous empêcher de repenser à La Linea, série animée italienne, qui brillait par l’univers et l’humour déployés. Comme pour tout dessin de presse, la mise en scène, les dialogues, les réactions physiques des personnages, et tout cela ensemble, servent une analyse politique et le rire.
On ne le sait que trop bien - eu égard à l’affaire des caricatures du prophète de l’Islam, Muhuammad, le meurtre barbare de Samuel Paty, la disparition du dessin de presse dans le New York Times, la tempête numérique (shitstorm) vécue par Patrick Chappatte suite à son dessin sur les juges de la Cour suprême étasunienne, ou l’attentat contre Charlie Hebdo -, la caricature et le dessin de presse ne sont plus seulement le poil à gratter des puissants de ce monde, mais aussi celui de tous les fanatiques et leurs cortèges d’idiots utiles. Les dessinateurs de presse deviennent alors, bien malgré-eux, des défenseurs d’une certaine idée de la liberté d’expression avec une arme fatale : un crayon, une bonne dose d’autodérision et un sens de l’analyse particulièrement féroce.
Dans ce deuxième recueil, Marc Dubuisson éreinte les climato-sceptiques et, ce dès la couverture, avec un bel humour : les grands capitaines d’industrie déconnectés des réalités et prompts à la casse sociale, la tambouille politicienne, les talibans, les incohérences derrière la proclamation de grands principes, les racistes, les médias réactionnaires, les sophistes, les antivax, l’hypocrisie des écolos de salon, les misogynes,... la liste est longue et le constat est toujours frappant de justesse, tournant dans la plaie de la bêtise le crayon véloce. Et cela, sans jamais se montrer moralisateur.
Bien évidemment, les pages de recueil laissent aussi la place à des strips que Lewis Trondheim pourrait qualifier de « Petits Riens ». L’auteur belge y explore les absurdités et les petites lâchetés du quotidien, de celles qui se glissent dans nos relations sociales et économiques en constante évolution (polyamour, dépression, ubérisation du travail, réseaux sociaux, intelligence artificielle, crise démocratique…). La cerise sur le gâteau réside en ces petits commentaires placés au-dessous des strips. Des propos qui permettent généralement de rire une seconde fois.
Dans Les envahichieurs, si certaines thématiques de l’album précédent sont à nouveau mobilisées, la question écologique est centrale dans cette nouvelle bande dessinée. Un fil rouge incarné par les « envahichieurs », ces extraterrestres qui n’ont pas su agir à temps pour sauver leur propre planète de la catastrophe écologique. Bienveillants, ils se rendent sur Terre afin de nous alerter sur les risques imminents d’autodestruction de nos civilisations humaines.
Le moins que l’on puisse dire est que l’accueil qui leur est réservé n’est pas celui auquel ils s’attendaient. Très rapidement, certains d’entre-eux sont tentés de se laisser aller au découragement, tels des rapporteurs du GIEC pissant dans un violon. Les médias, notamment les plateaux de BOFnews et BOFfm, ne se montrent pas très accueillants, tandis que le sujet principal devient le fait que ces extraterrestres sont des migrants dépendant des deniers publics, avec la toute la dangerosité inhérente que cela suppose aux yeux de certains. Pour paraphraser Marc Dubuisson qui paraphrase : « Quand le sage montre la catastrophe écologique, l’imbécile regarde le migrant ».
Ces historiettes d’une page mettent en scène nos réactions collectives face au danger que représentent les évolutions climatiques contemporaines, de la cécité paniquée à la puérilité la plus navrante, en passant par le cynisme capitaliste faisant feu de tout bois. Ces extraterrestres devenus migrants, l’auteur en profite évidemment pour aborder la thématique migratoire en dénonçant dans l’ensemble le traitement qui lui est réservée.
Les réactionnaires ne sont pas épargnés par l’humour grinçant de l’auteur avec des personnages qui s’adonnent généralement à des monologues plus que risibles et qui mêlent leurs obsessions dans un gloubi-boulga sémantique drôlatique. Quand un chanteur réac fait sa promo sur un plateau de télévision en présence d’un des extraterrestres, cela donne ça : « L’album s’appelle « Casse-moi par les couilles, pétasse, pendant que j’mange mon steak » et c’est une véritable ode à la chanson populaire ainsi qu’une critique du fascisme woke à l’heure du politiquement correct qui veut la mort de notre civilisation en féminisant les noms de métiers ».
Avec En attendant la fin du monde 2 et Les Envahichieurs, Marc Dubuisson pose un regard acéré et d’un humour désespéré sur toutes les conneries de notre monde contemporain à qui il inflige un mawashi-geri fulgurant. Quand certains imaginent que seules de grandes fresques tragiques et dramatiques sont porteuses d’un sens profond, l’auteur réplique avec des strips et des historiettes d’où émanent un rire désacralisateur, plein d’intelligence, et qui invite à la réflexion. Pour celles et ceux qui aiment rire, qui ont de l’esprit critique, le sens de l’autodérision, et qui apprécient le dessin de presse, lisez Marc Dubuisson aux éditions Exemplaire et Delcourt.
Par Romain GARNIER
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