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À Douarnenez, les hommes sont marins et les femmes sont sardinières. Même les enfants sentent le poisson et leur destin est déjà écrit : à 12 ans, ce sera le bateau ou l’usine. L’usine, c’est la conserverie : on en compte 23 à Douarnenez. Y travaillent des femmes, alertées par les cloches qui annoncent l’arrivée des hommes et des bateaux. Elles doivent nettoyer les sardines, les vider, les faire frire puis les mettre en boîte. Le tout dans le bruit de l’usine, sous les cris des contremaîtresses, et dans l’odeur qu’on imagine.
Pour ces Penn-Sardin (« tête de sardine », en raison de leur coiffe blanche), ce travail à la chaîne est éreintant et mal payé. Elles sont mobilisables à tout âge : officiellement, les filles ne peuvent travailler avant 12 ans mais dans les faits, elles sont une main d’œuvre et donc une paie pour le foyer. Elles sont réquisitionnées à toute heure, au gré de l’arrivée incertaine des bateaux, et le temps d’attente n’est pas compté comme du temps de travail. Elles sont corvéables, travaillant parfois 18 heures d’affilée. Et tout cela pour un salaire de misère, qui ne permet pas à satisfaire les besoins du quotidien. Le seul point positif est d’avoir la possibilité de se donner du courage en chantant, et si possible pour dénigrer le patron, Béziers, dit « le roi de la conserve » !
Fin novembre, après de nouveaux licenciements, des salaires non payés et l’impossibilité de dialoguer avec des contremaîtres, une première usine débraye, suivie par toutes les autres : c’est la grève ! De jour en jour, dans la rue, le nombre de manifestantes croît, on chante l’Internationale et on crie "Pemp real a vo" (« Vingt-cinq sous nous aurons »). Grâce au soutien du maire, les sardinières gagneront-elles leur lutte ?
La grève des sardinières est notamment vue du point du vue de Mona, elle même Penn-Sardin. Consciente de sa condition, elle aimerait que sa fille ait un horizon social moins bouché que le sien. Alors que se trame la révolte dans les rues, ni son mari ni sa mère ne semblent vouloir rejoindre le mouvement. Pour le mari, il y a urgence à ce que sa fille entre à l’usine, même si elle n’a pas l’âge requis, plutôt que d’envisager de faire des études. Le foyer a besoin d’argent (et pas seulement pour payer les bières de monsieur au café) ! Chez sa mère domine une forme de résignation. Certes, c’est une vie de souffrance, mais il est impossible de s’en échapper. Mona ira tout de même dans la rue.
Le scénario de Léah Touitou nous plonge dans la lutte sociale féministe. Dans cette IIIe République où elles n’ont encore ni le droit de vote ni de se faire élire, les sardinières s’affranchissent des interdits. Étant ouvrières, elles n’ont pas de parole politique. S’organisant au niveau local, elle trouvent dans la figure de Daniel Le Flanchec, un des premiers maires communistes. Un soutien qui ne sera pas de trop, pour se confronter aux patrons (qui ne daignent pas les rencontrer), au préfet du Finistère et même au ministre à Paris. En arrière plan, ce sont d’autres évolutions que l’on voit venir : la dimension nationale des manifestations (Lucie Colliard, militante communiste, vient apporter son soutien pour contribuer à la convergence des luttes), les effets des lois sur le syndicalisme, la violence des confrontations politiques, l’aspiration à poursuivre des études (tout le monde fréquente désormais l’école) et bien entendu la capacité des femmes à s’affranchir de la tutelle des hommes, à commencer par leur mari. Douarnenez apparaît donc comme à l’avant-garde d’une France qui change, tout en gardant ses spécificités. On peut notamment citer ce langage breton qu’on retrouve çà et là dans l’ouvrage.
Au dessin, Max Lewko opte pour des tonalités pâles, particulièrement frappantes pour la représentations des visages usés des marins et des sardinières, sur lesquels il insiste particulièrement. Des plans plus larges permettent d’apprécier les paysages de la côte bretonne et ses ports. Et puisque l’on chante beaucoup dans cette histoire, notons la représentation graphique des chants des sardinières, qui permettent de dynamiser encore davantage l’action et mettre en valeur le c(h)œur de ces pionnières.
Par Damien BOONE
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