Journal de 1985 - Par Xavier Coste et Philippe Borgn - Ed. Sarbacane

Par Christian GRANGE Favori de la rédaction 26 juillet 2024 
Exemplaire. Oppressant. Visuellement superbe. Scénario époustouflant. Prolongeant le roman de George Orwell bien que d’une très grande fidélité, voici un roman graphique cauchemardesque ou prophétique/prospectif, puissant et terriblement pessimiste sur l’être humain.

24 janvier 1985, an I du nouveau régime. L’attentat du 8 décembre 1984 -un acte de sabotage commis contre le ministère de l’abondance- a permis à Big brother de concentrer tous les pouvoirs.
Un homme masqué tague un visage avec une lettre sur un mur. Dans sa fuite, il laisse tomber un exemplaire du livre de Winston. L’objet est rapporté au milicien O’Brien. Tout ceux qui ont été en contact avec Winston pendant sa captivité vont être identifiés, arrêtés et interrogés.

Journal de 1985 - Par Xavier Coste et Philippe Borgn - Ed. Sarbacane
Une nouvelle ère ?
© Xavier Coste et Philippe Borgn - Ed. Sarbacane - 2024

La SF comme une mise en garde des dangers qui menacent nos sociétés et des dérives qui les guettent (et pas forcément dans l’ombre) ?

La thématique du totalitarisme a irrigué la SF et produit quelques chefs d’œuvre (absolus).

En 1985, Terry Gilliam a ainsi tenu en haleine pendant 142 minutes les spectateurs des salles obscures avec le dystopique Brazil, où un grain de sable, en l’occurence une mouche, fait basculer le destin d’un homme. Grains de sable qui pareillement aboutissent à réveiller les consciences de Winston (dans 1984) puis Lloyd (dans 1985), avec les mêmes conséquences à la clé.

L’écrivain Antony Burgess avait plongé ses lecteurs dans une cauchemardesque Orange mécanique où la violence individuelle (bastonnade, viol et torture, sur fond de musique du compositeur allemand Beethoven) précédait une violence d’Etat qui, pour toute scientifique qu’elle était, n’en demeurait pas moins terrifiante. Ce chef d’oeuvre littéraire repose également sur des inventions linguistiques inégalées. C’était en 1962 (et dix ans plus tard pour la traduction française).

Miliciens contrôlant le passagers d’un train
© Xavier Coste et Philippe Borgn - Ed. Sarbacane - 2024

Le roman 1984 de George Orwell (également auteur de La Ferme des animaux) publié en 1949, décrit les conséquences d’une société totalitaire où la surveillance de masse, idéale tant du nazisme que du stalinisme, est devenue réalité.
L’une des dernières phrases du roman « il aimait Big brother » traduit à la fois le culte de la personnalité du dictateur et le contrôle absolu des esprits et des corps. L’histoire d’amour entre les deux protagonistes va être réduite à néant. 1984 décrit aussi comment la vérité et les faits au sein des sociétés peuvent être manipulés par une propagande de chaque instant. Visionnaire ?

Xavier Coste a adapté ce roman, en 2021 (voir la critique ici

Si le roman de George Orwell ne laisse aucun espoir, il a néanmoins inspiré des auteurs français dont le récent Chien 51 de Laurent Gaudé, plutôt inattendu dans la bibliographie de l’auteur ou le Globalia de Jean-Christophe Ruffin qui laisse au moins, une petite lueur individuelle, celle d’un couple qui parviendra à s’aimer.

Le neuvième art, lui aussi, a offert des émotions fortes avec V pour vendetta par Alan Moore et David Lloyd (encore des auteurs Anglais) où la lutte contre la dictature passe par l’usage de l’enfermement et de la torture psychologique. La lutte n’est possible qu’une fois libéré de toute attache et de tout espoir. Quelle est alors la différence entre la souffrance imposée par une dictature et celle des résistants ? La BD franco-belge n’est pas en reste. Souvenons-nous du S.O.S. bonheur (par Jean Van Hamme et Griffo) inaugurant la collection Aire libre dans les années 1980.

Lloyd informe le groupe de résistants de la mort de Winston
© Xavier Coste et Philippe Borgn - Ed. Sarbacane - 2024

« Pour votre sécurité vous n’aurez plus de liberté. » Chantal Montellier (in Shelter Market)

On retrouvera dans le Journal de 1985, cette culture de mort, niant le singulier autant que l’universel, en commençant par la surveillance de tous par tout un chacun. Ainsi, les enfants dénoncent le moindre écart de leurs parents.

Les seuls moments de communion collective sont ceux de la minute de haine (qui a remplacé les deux minutes de 1984) où l’on vocifère contre l’ennemi ainsi que les exécutions publiques (décapitation par guillotine).

Les opposants, réels ou potentiels, sont systématiquement éliminés par le Parti. Mais « si tous avaient avoué, lequel était coupable ? » (page 39).

La vie de tous les citoyens d’Océania est soumise au contrôle permanent de l’Etat, qui laisse parfois et pour un temps seulement, l’illusion de liberté. Winston et Julia ont ainsi fini par être arrêtés et « traités ». On les retrouve en 1985 : le parti « avait eu besoin de Winston une première fois. Et maintenant, il avait besoin d’un coupable » (page 32). « Quelques jours plus tard, O’Brien fit arrêter Julia, l’ancienne compagne de Winston. » page 35).

Lloyd retrouve son frère, Gordon
© Xavier Coste et Philippe Borgn - Ed. Sarbacane - 2024

« Soumettre un individu physiquement est la première étape. La plus facile. Nul ne résiste longtemps à la douleur » (page 35)

Cette violence est tellement intériorisée qu’O’Brien acceptera sa condamnation : « je vous attendait sergent milicien. Vous ne faites que votre devoir. » (p. 41).

Le principe de la violence devient général : les « résistants » condamneront un gosse ; le camarade Holmes commettra un meurtre.

L’image page 222 pourra évoquer la médiatique photo de cet inconnu désarmé, en chemise blanche, qui a tenté, le 5 juin 1989, d’arrêter une file de blindés près de Tiananmen, la place centrale de Pékin où s’était déroulée des manifestations réclamant la démocratie, la liberté d’expression, des élections libres et des mesures contre la corruption.

Et pourtant, malgré ou à cause de cette société sous contrôle, aucune sécurité pour les citoyens ; la mort arrive par la voie des airs (des frappes chirurgicales ?) : « la guerre contre l’Estasia et l’Eurasia, deux puissances ennemis contre nous, s’intensifie chaque jour » (page 14), justifiant un effort de guerre supplémentaire.

Solitude et interrogations de Lloyd
© Xavier Coste et Philippe Borgn - Ed. Sarbacane - 2024

Supprimer tout libre-arbitre et toute réflexion
Une novlangue pour dominer et détruire : la manipulation du langage est permanente et les mots désignent le contraire des choses. « Ce rapport a été classifié secret vérité au minis !ère de la paix » (page 44). « Puisque vous m’y obligez… Que l’on augmente le degré de douleur » (page 25). Mais qui ou quoi oblige O’Brien à ordonner plus de tortures ? Il ne serait donc pas responsable de ses actes. Il obéirait aux ordres ; il serait obligé.

La guerre serait la paix ; la liberté, l’esclavage, l’ignorance, la force et les miliciens de la paix reçoivent l’ordre de faire usage de leurs armes sans sommation.

La culture est dangereuse : « Cet individu n’a aucune importance. On finira par l’appréhender… Ce qui importe camarade milicien, c’est de remonter jusqu’à celui qui est à l’origine du livre. » (page 21). Cela n’est pas sans évoquer le Farenheit 451 de Ray Bradbury : la haine de la pensée et les autodafés. Ainsi dans 1985, l’ancien métier de Sambo est brûleur, « mais il n’y a plus de livres à brûler aujourd’hui. C’est comme ça » (page 184).

La ville bidonville, reflet d’une société proche de l’effondrement ?
Dès le début de l’ouvrage, une file de personnes attend pour un bol de nourriture. Le camarade Lloyd Holmes quitte le centre de Londres pour un ex-quartier résidentiel devenu zone de refuge / de relégation des plus pauvres.

Sauf que les tickets de rationnement, les statues en ruine, les casses automobiles s’étendent toujours plus.

Grand frère (Big brother) ne véhicule que la destruction : des bâtiments, de l’environnement (« Camarades ! Alerte air vicié. Indice 534. Stade très dangereux » p. 199), des libertés individuelles. C’est la guerre perpétuelle contre les citoyens (délation généralisée, oppression sexuelle, surveillance, exécution), contre un ennemi fictif (le traître Emmanuel Goldstein), contre l’Eurasia et l’Estasia. L’ennemi intérieur et l’ennemi extérieur permettent au pouvoir d’être absolu.

Que cache Aurora ? Travail à la chaine pour fabriquer quoi ?
© Xavier Coste et Philippe Borgn - Ed. Sarbacane - 2024

En refermant le roman graphique, il restera des questions sans réponse : Sambo est-il un agent de la pensée ou un résistant ? Pourquoi le frère de Lloyd, Gordon Holmes, a-t-il repris contact avec lui ? Quelle grande action préparait les résistants ? Pourquoi Lloyd a-t-il aperçu la fusée (qui n’est pas en cours de construction) sur le site Aurora ? Le nom de certains personnages constituent-ils des références de la part des scénaristes ?

Il restera aussi une impression tenace. Une lecture qui restera longtemps en mémoire. Un cauchemar que l’on espère ne jamais vivre.

« Nous sommes notre propre ennemi et bourreau ».

A noter : Xavier Coste développe un film d’animation adapté de sa BD 1984. La sortie est prévue pour 2027.

Par Christian GRANGE

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Code EAN : 9791040806370

Événements autour du Journal de 1985
Samedi 24 et dimanche 25 août : Festival BD Evreux
 
Jeudi 5 septembre : lancement et vernissage à la Galerie Achetez de l’art
 
Du 5 au 21 septembre : exposition des originaux du Journal de 1985 à la Galerie Achetez de l’art
 
Samedi 7 septembre de 15h à 18h : dédicace à la librairie Storybulle à Montreuil
 
Vendredi 13 et samedi 14 septembre : festival Livre sur la place à Nancy
 
Vendredi 20 septembre 17h-20h : dédicace à la librairie L’échappée bulle à Issy les Moulineaux
 
Mercredi 25 septembre 16h30-19h30 : dédicace à la librairie La Caverne des BD à Paris 12e

Vendredi 27 septembre à partir de 15h : dédicace à la librairie Bulles en tête à Paris 17e

Samedi 28 septembre 14h30-18h30 : dédicace à la librairie Planète dessin à Paris 6e 
 
Samedi 5 et dimanche 6 octobre : festival Faites lire au Mans
 
Vendredi 11 octobre : dédicace à la librairie La Dimension fantastique à Paris 10e
 
Vendredi 18 octobre : soirée d’ouverture du Festival BAM à Villeparisis
 
Vendredi 25 au dimanche 27 octobre : festival Quai des bulles à Saint Malo
 
Du 5 novembre au 9 février : exposition des originaux de 1984 et du Journal de 1985 à la médiathèque d’Issy les Moulineaux
 
Jeudi 7 novembre 16h-19h : dédicace à la librairie Bulles en tête à Paris 9e
 
Vendredi 15 novembre 17h-19h : dédicace à la librairie Le Comptoir de la BD à Boulogne 
 
Vendredi 22 novembre 15h30-18h30 : dédicace à la librairie M’Enfin à Rennes 

Samedi 23 novembre 15h-19h : dédicace à la mystérieuse librairie nantaise à Nantes
 
Vendredi 29 novembre : dédicace à la librairie Vignettes à Paris 19e
 
Samedi 14 décembre : dédicace à La cour des miracles à Caen

Sarbacane ✍ Xavier Coste ✏️ Xavier Coste ✏️ Philippe Borgn à partir de 17 ans Science-fiction politique-fiction Adaptation littéraire Uchronie Londres Pékin
 
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