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Excellent
26 juillet 2024
Peut-on continuer à écrire l’histoire de la bande dessinée sans mentionner les femmes qui y ont participé ? Jusqu’à très récemment, les « Maîtres du neuvième art » étaient presque exclusivement des hommes, négligeant l’apport des créatrices. À l’origine du mythe, l’historiographie traditionnelle qui a donnée la place d’honneur aux dessinateurs, et leurs œuvres arborant le format de l’album franco-belge et du roman graphique. Une approche faisant la part belle de figures que l’on a depuis héroïsées dans l’imaginaire collectif des lecteurs (coucou la Tintinologie, le Peyo fan club et les fac-similés du Centaur Club...), mais qui a laissé de côté des géographies entières du 9e art, telles les illustratrices de presse, les coloristes, les scénaristes, les autrices d’ouvrages de jeunesse, etc. qui sont, finalement, abordées avec soin par les contributeurs de cet ouvrage paru aux éditions Les Presses du réel.
Ce péché originel, le déni de reconnaissance de l’apport des femmes au 9e art, est le résultat de plusieurs mécanismes d’invisibilisation, de discrimination et d’exclusion socio-économique ayant défini le milieu professionnel depuis ses origines et sur presque tous les niveau du processus de création artistique (n’en déplaise a ceux qui s’obstinent toujours a nier l’existence du patriarcat). Cet ainsi que l’ouvrage cherche à valoriser l’héritage des femmes, trop souvent oubliées, voir minimisées, en réduisant leur travail aux sous-catégories de "BD féminine" ou "BD de femme". Il sera donc question dans les articles qui composent l’ouvrage d’aborder en détail leur apports, leurs trajectoires et, bien évidement, leurs revendications.
Pour y procéder, les autrices nous proposent d’analyser le matrimoine du 9e art sur deux plans : l’héritage et l’historiographie des femmes créatrices de BD, d’une part, puis de l’autre, la dimension sociopolitique de leur participation, en proposant des entretiens, la relecture d’œuvres et de biographies abandonnées depuis des lustres dans le fin-fond des bibliothèques et l’étude de certains ouvrages. L’intention déclarée étant de permettre une recontextualisation plus inclusive de l’histoire, jusqu’ici "canonique" de la BD en Europe et en Amérique.
La première partie du volume, Reconstruire une généalogie, se compose des contributions de Trina Robbins, Maël Rannou, Hertiman et de Singly, et se centre sur le matrimoine professionnel et historiographique des autrices, que Hertiman analyse en détail, en proposant sa lecture d’une "constellation" de relations entre les créatrices de BD, longtemps ignorée.
La deuxième section s’intitule Corps à corps : résistances et représentation, se concentre sur la production des autrices et les différentes approches qu’elles ont adoptées face a leurs condition de femmes, avec des apports d’Alfredo Guzmán Tinajero, Claudia Jareño Gil, Anne-Claire Sanz-Gavillon, Hélène Tison, Maria Clara da S.R. Carneiro, Liane Azevedo de Souza et Hélène Camarade.
La dernière partie, Faire Corps : Collectifs et mobilisations, met en exergue la manière dont les autrices se sont réunies autour de la BD pour faire entendre leurs voix et s’unir face aux adversités systémiques. Elle compte avec les contributions de Thaís Batista Rosa Moreira, de Singly, Hertiman et Pierre Nocérino.
Parmi les chapitres remarquables, on retient celui d’ouverture de Trina Robbins, qui revisite plus d’un siècle de présence féminine dans la BD aux États-Unis, ainsi que d’autres apportant des éclairages précieux sur des productions oubliées, comme celui d’Alfredo Guzmán Tinajero sur la revue Esporádica ayant circulée dans le Mexique des années 80, ou encore, l’entretien très éclairant avec Katherine Avraam, Isabelle Merlet et Albertine Ralenti, mené par Camille de Singly, autour de la place des femmes, dans la colorisation de la BD en France et les efforts de longue haleine, pour la reconnaissance du métier de coloriste.
Partant sur les travaux du groupe de travail « Les Bréchoises » (2020-2022), l’ouvrage parvient a proposer de nombreuses ressources permettant au lecteur de continuer l’élan de redécouverte du matrimoine de la BD. Fort d’un vocabulaire accessible et de sa rigueur scientifique, on retient l’encouragement des directrices, pour le lancement d’autres études autour du matrimoine de la BD, afin de créer une historiographie et un milieu professionnel plus juste.
Par Jorge SANCHEZ
Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.
Construire un Matrimoine de la BD – Créations, mobilisations et transmissions des femmes dans le neuvième art, en Europe et en Amérique - Par Marys Renné Hertiman et Camille de Singly. Éditions Les presses du réel. 352 Pages - 18€.
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