Jeph Loeb : "Je ne vais pas écrire le même film pour Arnold Schwarzenegger que pour Tom Cruise" [INTERVIEW]

Par Kelian NGUYEN Anna Blume 20 juin 2024 
Cachés derrière une ligne compacte, nous avons, de prime abord, eu du mal à entrapercevoir l’auteur tant ils étaient nombreux à être venus pour le remercier et lui faire signer leurs comics. Considéré comme l’un des scénaristes les plus exigeants sur la scène américaine, Jeph Loeb est à l’origine de certaines des séries mythiques du personnage de Batman. C’est avec des dessinateurs tels que Tim Sale ou Jim Lee, qu’il à imaginé des arcs narratifs audacieux ayant définitivement fait date dans l’histoire de la bande dessinée. Celui-ci est loin de s’être arrêté là, narrant avec succès les aventures de Daredevil, sur le papier comme à l’écran, ou en imaginant des séries complètement inédites. Auteur éclairé, humble et généreux, nous avons eu la chance de le rencontrer dans le cadre de sa venue au Paris Fan Festival.

- Quelle est votre méthode d’écriture ?

Il faut savoir qu’écrire pour la télé, écrire pour le cinéma ou écrire pour les comics sont trois choses complètement différentes. Pour un comics, de deux choses l’une. Premièrement, il faut partir d’un personnage, de ce qu’il ou elle désire. Mon histoire favorite de tous les temps est Cendrillon. Si vous demandez aux passants quelle en est l’histoire, il peuvent tous vous la raconter, peu importe d’où ils la connaissent. En revanche, si vous leur demandez ce que Cendrillon veut, la plupart vont vous répondre qu’elle veut aller au bal et rencontrer le prince. Mais ce n’est pas ça qui est important. Ce qu’elle veut, c’est être aimée. Etre aimée pour qui elle est. Or, elle pense que c’est en s’apprêtant et en allant au bal qu’enfin le prince la remarquera et tombera amoureux d’elle ; mais il tombe amoureux d’une autre Cendrillon. C’est pourquoi c’est important que, quand le prince vient pour la rencontrer à la fin de l’histoire, elle soit de nouveau elle-même. Elle est la Cendrillon qui nettoie la maison, qui essaye de supporter son horrible belle-mère. Mais en dépit de cela, le prince est toujours amoureux d’elle pour qui elle est. C’est ça l’histoire. C’est comme ça qu’il faut écrire. Je commence toujours (peu importe que ce soit Peter Parker, Bruce Wayne, Clark Kent ou Matt Murdock) par ce que le personnage veut et comment il va se débrouiller pour atteindre son but. Après, comme je suis un grand romantique, il y a toujours un peu d’amour dans mes histoires.

Voila pour la première partie. Ensuite, pour l’écriture d’un comics, la chose la plus importante pour moi est l’artiste avec lequel je vais collaborer. Je n’ai pas de recette miracle pour écrire. Je connais autant d’auteurs que de manières différentes d’écrire. Mais certains me confient ne pas forcément changer de méthode en fonction du dessinateur. Et je suis désolé, mais pour moi c’est impensable. Certains n’écrivent même pas pour le public, pour les lecteurs mais pour eux-mêmes. Ils écrivent l’histoire qu’ils ont besoin de raconter. Selon moi, cette méthode n’est ni bonne ni mauvaise, c’est juste que chacun voit midi à sa porte. Eux se voient comme des architectes, ils fabriquent des plans et ensuite les donnent aux artistes en leur disant : « Voilà c’est ça que tu dois dessiner ». Moi, je passe les deux premières semaines de travail juste à faire connaissance. Se rencontrer, connaître leurs inspirations, ce qu’ils aiment dessiner, ce qu’ils aiment raconter. C’est pourquoi, quand je travaille avec des artistes, bien des fois ce sont des artistes avec lesquels j’entretiens des relations très fortes.

Il faut bien voir qu’être auteur est un métier solitaire. On est juste seul face à soi-même et son ordinateur. Donc j’écris aussi pour que les artistes aient envie de dessiner mon histoire. Pour qu’ils s’amusent et qu’ils puissent avoir de la place pour apporter leur talent dans la mise en scène de l’histoire. Parce qu’eux aussi font un travail solitaire.

Je fais exactement la même chose quand j’écris pour le télé ou le cinéma. Quand j’écris et que je veux poser la caméra à un endroit, je me demande toujours ce que le réalisateur a l’intention de faire ou ce que les acteurs ont envie de dire. Qu’est-ce que j’ai à leur apporter ?

De la même manière que je ne vais pas écrire le même film pour Arnold Schwarzenegger que pour Tom Cruise, je ne vais pas écrire le même Batman pour Tim Sale que pour Jim Lee. Ils ont tous une manière différente de faire, donc je dois m’adapter à eux et ne pas fonctionner en disant : « Tiens, voici une histoire dans le pur style de Jeph Loeb. Tu n’as plus qu’à t’exécuter. » Ça ne fonctionnerait jamais.

- Est-ce que pour vous c’est toujours pertinent de continuer d’écrire des histoires de super-héros aujourd’hui ? D’autant plus que ces héros ont plusieurs dizaines d’années et des centaines d’histoires.

C’est juste incroyable de pouvoir jouer avec les héros de notre enfance. Tim était du même avis que moi quand on a commencé à travailler ensemble. C’est pour cela que j’ai fait Spider-Man Blue, Daredevil Yellow, Hulk Gray et Cap White. Ces histoires avaient lieu à l’époque de mon enfance.

Quand j’ai travaillé avec Jim Lee sur le Batman Silence c’était la première fois que je travaillais sur un Batman qui était notre contemporain. Avant, avec Tim Sale, nos Batman étaient des Year One dans la suite de Frank Miller et je m’en étais bien accommodé. C’est même plus simple à comprendre : il n’y a pas plusieurs intrigues, plusieurs Robin etc. Non, il y a Bruce, Dick et Alfred qui vivent dans une cave et qui résolvent des crimes. Le concept de base, celui que je connais et maîtrise.

Même chose quand je suis arrivé sur Superman. J’avais beaucoup de respect pour tous les artistes qui avaient travaillé sur la série et je suis surtout en admiration devant Death of Superman. Mais quand je suis arrivé, Clark ne travaillait plus au Daily Planet, le journal était fermé, Perry White était hospitalisé, Lois Lane était reporter pour la police. Ce n’est pas grave, juste les histoires ont avancé avec des personnages de plus de 60 ans. Mais quand je suis arrivé, j’ai dit : « Regardez, vous aviez un pommier sublime. Au fil du temps et des scénaristes, ils y ont ajouté des ornements. Maintenant vous avez un superbe sapin de Noël. » Mon objectif était de retrouver le pommier d’origine. Tous les éléments de base étaient là et on m’a dit que c’était révolutionnaire alors que je ne faisais que raconter l’essence du personnage. Regardez les grandes franchises comme James Bond ou Sherlock Holmes, les personnages ne vieillissent pas. On ne raconte pas leurs histoires quand ils sont vieux ou jeunes. Non, on ne fait que raconter l’histoire. Mais je ne blâme personne, j’adore quand un auteur prend une idée et l’emmène là où on ne l’attend pas. Ce n’est juste pas ma méthode.

- Est-ce votre goût pour les héros de votre enfance qui vous fait jouer avec l’entièreté de la galerie de vilains de Batman ?

C’est tout simplement parce que ce sont de grands personnages. Je pense que Batman a la meilleure galerie d’antagonistes qui puisse exister. Il existe d’autres grands vilains comme Dr. Doom, un homme intouchable et qui, par jalousie, s’est auto-perfectionné pour devenir le roi du pays en portant un masque. Je remercie l’inventeur de ce personnage, mais avec Batman, j’adore l’idée que les vilains soient des « Freaks » (étrangetés/bêtes de foires) ; ils sont aspirés par Gotham City, et Batman en est lui-même un. J’aime aussi jouer avec le jeu de l’œuf et de la poule : qui était là en premier ? Qui a créé qui ? C’est tout le problème du Joker sur lequel nous en savons en réalité très peu. Si l’on considère les choses autrement, pour tous ces antagonistes, c’est Batman le méchant dans l’histoire.

Quand j’étais en train de travailler sur la série Daredevil, j’ai beaucoup discuté avec l’acteur Vincent D’Onofrio, qui incarnait la figure du Caïd. Il m’a un jour demandé quel était le secret pour jouer ce rôle. Je lui ai répondu que l’essentiel était pour lui de considérer, honnêtement, que Daredevil était le méchant de cette histoire. J’expliquais exactement la même chose à Charlie Cox, l’interprète de Daredevil. En ayant deux comédiens, deux personnages détenant une vision du monde singulièrement différente, c’est là que la magie a commencé. C’est pour cela que je considère que Batman et le Joker sont complémentaires. Ce n’est pas aussi binaire que Batman désirant l’ordre et le Joker le chaos, c’est une rivalité profonde et nécessaire au bon équilibre de ces histoires et au déroulement des intrigues.

La partie amusante, c’est quand tu inventes un personnage comme le Calendar Man. Personne ne le prend au sérieux alors qu’il commet des crimes aux dates clés des vacances et des fêtes. Je me souviens en avoir discuté avec Tim et de lui dire : « Tu sais quoi ? Faisons-en un personnage à la Hannibal Lecter. Un gars extrêmement intelligent, plus que tout le reste de l’asile d’Arkham, et voyons où cela nous mène. » Et j’ai l’impression que nous avons réussi à emmener ce personnage très haut. Quand je le vois dans des films avec ses tatouages sur la tête, je me dis que nous avons bien travaillé et que c’est un excellent antagoniste.

- Nous voulions en savoir davantage sur l’évolution de l’industrie du comics aux USA, car c’est un marché très différent de celui que nous avons en France.

Il y a une époque, quand je bossais sur les X-Men, on vendait environ un million d’exemplaires par mois. C’est incroyable quand on y pense. Désormais, on s’estime chanceux quand on vend 100 000 exemplaires par mois et c’est très rare, on est plutôt autour de 50 000. C’est une industrie très intéressante et qui nécessite aussi de connaître les implications de grosses entreprises comme Disney et Warner. C’est un mode de développement libéral dans une certaine mesure. Tu écris un comics, tu le présentes, et s’il rencontre le succès, tu as un nouveau personnage que tu vas pouvoir développer. Dans le cas inverse, lorsque ça ne se vend pas, la série est annulée et c’est terminé.

L’écriture pour la télévision a un autre mode de fonctionnement. Tu as ton scénario, et il va être nécessaire de trouver un réal et des acteurs pour conduire l’ensemble à son terme. Ce sont deux business complètement différents. La propriété intellectuelle étant le point commun et l’enjeu de ces deux industries. Les concepts-clés avec une idée déterminante comme dans The Walking Dead, des séries qui n’ont pas de super héros, pour moi c’est le futur des comics. Et c’est ce que l’on voit en Europe depuis de très nombreuses années. Des décennies en fait, depuis lesquelles on a assisté à l’émergence de nombreux genres où il n’y pas nécessairement un seul personnage principal. Je suis, pour cela, très admiratif du travail de Al Gough et Miles Millar sur la création de l’univers de Smallville. Reprendre des éléments de la vie de Superman en développant un univers étendu dans le même temps, c’était très pertinent. Tant que tu écris des choses de qualité, il y aura toujours quelqu’un pour vouloir les lire ou les voir.

- À noter cependant que votre style est très sombre, proche du thriller dans un sens. On sent presque une approche nihiliste du monde.

Je ne pense pas. J’essaye toujours de trouver de l’espoir dans tout ce que j’écris. Mes histoires avec Batman sont complètement noires, mais celles avec Superman sont à l’opposé. Ce qui est compliqué avec Superman, c’est que l’on est très dépendant des autres personnages pour le rendre aussi juste que possible dans la mesure ou le fréquenter, c’est comme côtoyer Dieu en fait (rires).

Le problème est un peu identique avec d’autres super héros comme Aquaman par exemple. Je ne saurais pas franchement quoi faire de lui. Il vit au fin fond de l’océan, je ne sais pas vraiment ce qui se passe là bas. Peut-être une histoire à propos de la pollution avec un individu détestable qui pillerait les océans… mais après ça… je ne pense pas que je saurais quoi faire.

Flash c’est pareil. J’ai vu des auteurs le rendre très attrayant comme Geoff Johns, mais de mon côté, je ne m’en sens pas vraiment capable. En revanche pour Hulk, il y a eu deux raisons biens précises pour lesquelles je me suis intéressé au personnage : premièrement, j’avais carte blanche pour créer quelque chose de nouveau avec Red Hulk. Deuxièmement, j’étais en phase avec ce qu’Ed McGuinness voulait dessiner. J’ai alors su que nous pourrions faire un livre avec beaucoup de combats dedans. Les gens étaient en fait fatigués de l’histoire de Bruce Banner et de sa lutte intérieure. J’ai décidé de l’enlever de l’histoire pour juste avoir Hulk courant et se battant à tout va. Voir Red Hulk assommer The Watcher est un moment que les gens ont retenu, un moment marquant, simplement parce qu’ils ne l’avaient pas vu depuis longtemps. C’est une question qu’il faut se poser. Que veut voir le public et de quelle manière ?

Pour moi, Batman est un détective. Je ne sais pas comment raconter une histoire avec Batman qui ne soit pas empreinte de mystère et de suspense. Cela ne m’intéresse pas de raconter l’histoire de Batman qui essaye d’empêcher Mr Freeze de piller une banque. Je sais déjà comment ça va finir. Comment faire en sorte que cette trame soit plus stimulante ?

C’est là que je trouve le boulot de Paul Dini sur la série animée très judicieux. Ils ont imaginé que Freeze avait perdu sa femme et qu’il s’exposait à des produits chimiques en essayant de la ramener à la vie. C’est brillant. Initialement, c’est juste un gars avec un freezer, là, il devient un héros romantique. Cela rejoint votre première question : « Pourquoi est ce qu’il y aura toujours des histoires de super-héros ? » : c’est grâce à des gens comme Paul Dini qui se demandent : « Comment rendre ce personnage plus intéressant ? »

Moi j’ai été très chanceux. J’ai écrit tout ça de façon assez spontanée et en n’ayant aucune certitude que qui que ce soit allait apprécier. Je suis encore étonné et surpris. J’essaye de faire de mon mieux depuis toujours. Si ça n’avait pas fonctionné, on m’aurait dit « bye bye » dans la seconde et on m’aurait remplacé tout de suite car, nous avons beau beaucoup aimé ça, c’est un business. Il faut vendre du comics, il faut du public pour regarder vos séries, il faut scorer et faire de l’audience pour espérer continuer. Et je ne me demande jamais : « Est ce que j’ai envie d’en faire un autre ? », je me dis plutôt « Comment faire la meilleure histoire possible ? Une histoire que j’aimerais lire moi même et que les artistes auraient plaisir à dessiner ? » Et si malgré ça, je n’arrive pas à intéresser les gens, c’est que j’aurai foiré quelque part, ce qui n’est pas grave. J’essaierai juste d’écrire une nouvelle histoire.

- Quel est votre lien avec la France ? Pourquoi est ce important pour vous d’être présent aujourd’hui ?

Pour dire merci. Je me suis assis ce matin à 9h30, il est 14h00 désormais, et il y a toujours une file de gens là pour me rencontrer. Les gens attendaient pour me saluer et me dire merci. Or, je ne comprends pas vraiment pourquoi ce n’est pas eux qui me disent « de rien », car je n’aurais jamais rien pu faire sans eux. Vous ne seriez pas là à m’interviewer sans eux ! Je n’avais jamais fait une convention à Paris. J’avais signé dans des librairies comme Album, mais il y a presque 20 ans. C’est un peu comme un come-back et je suis très agréablement surpris par la diversité des générations qui viennent me voir. Des enfants, des gens de mon âge, des gens qui ont la moitié de mon âge… Et combien d’entre eux viennent et disent : « C’est la première histoire de Batman que j’ai lue ! » Ou « Ces livres sont la raison pour laquelle je lis des comics aujourd’hui ! » C’est là que je me dis que le travail a été fait. Mon job, c’est de faire lire les gens et de leur faire apprécier cette lecture. Et si j’y arrive avec des gens qui n’ont jamais entendu parler de Batman ou de Daredevil dans leurs vies et qui désormais ne peuvent plus s’arrêter de lire des comics, ma mission est accomplie.

Par Kelian NGUYEN Anna Blume

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Code EAN : 9782365771788

Propos recueillis et mis en forme par Kelian Nguyen et François Rissel - Paris Fan Festival 2024.

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