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Favori de la rédaction
25 décembre 2024
Roman fataliste, Les Travailleurs de la mer est à la nature ce que Notre-Dame de Paris est à la religion. La description d’un dogme profond et inaliénable auquel chaque individu doit se confronter pour espérer pouvoir un jour se transcender.
Nous retrouvons le personnage du pêcheur Gilliat, l’amoureux transi, victime d’un désir qui le poussera dans ses retranchements pour parvenir à son objectif, et conquérir Déruchette, promise par son père à celui qui sauvera des flots le moteur de La Durande, steamer ayant fait naufrage dans la Manche.
Ce texte décrivant l’idylle désenchantée d’un paria rêveur, est introduit comme suit :
« Je dédie ce livre au rocher d’hospitalité et de liberté, à ce coin de vieille terre normande où vit le noble petit peuple de la mer, à l’île de Guernesey, sévère et douce, mon asile actuel, mon tombeau probable. »
Exercice complexe et difficile que de transposer un classique aussi important sur lequel autant d’illustrateurs se sont rompus à commencer par Hugo lui-même, avec ses lavis sépia, bien connus du grand public désormais. De Franklin Booth à Gustave Doré en passant par François-Nicolas Chifflart (dont les gravures sont peut-être les plus emblématiques dans nos imaginaires quand on songe à ce roman), Michel Durand a choisi de ne surtout pas négliger ce patrimoine fécond pour embrasser une technique à la plume s’inscrivant dans la continuité de ses pères. Il a ainsi opté pour des compositions lyriques grandioses, qui ne sont pas sans rappeler les hachures éthérées de Bernie Wrightson. Faisant fi des gaufriers et des contours, l’on découvre des images à fonds perdus, nerveuses, qui correspondent exactement à cette ère de la révolution industrielle, cadre idoine du roman de Victor Hugo.
Doté d’une fabrication généreuse inspirée par Hetzel, cet ouvrage grand format permet d’appréhender la richesse des planches de l’auteur qui restitue parfaitement le caractère nébuleux de ce texte. De ces paysages hallucinés, instiguant le souffle des éléments, aux personnages typiques du siècle, il attrape la réelle substance de ce qui définissait ce temps définitivement révolu, entre espoir et résignation.
Plus précisément, il parvient à distiller la dualité caractéristique de cette histoire, entre la nature et l’industrie. Le protagoniste principal se retrouvant en permanence en proie avec ces conflits respectifs, que ce soit lorsqu’il se confronte à l’avidité du Mess Lethierry ou à la pieuvre géante rôdant autour de la Durande.
Sous les apparences d’un drame héroïque anodin, l’auteur, et de facto, le dessinateur, invitent le lecteur à une réflexion beaucoup plus profonde sur les déterminismes et l’idée qu’il est finalement très difficile de s’affranchir de nos conditions (sociale, émotionnelle, physique…) pour accéder aux idéaux qui pourraient nous correspondre.
C’est en ça que cette adaptation est réussie. Elle parvient, fidèlement, à faire la synthèse de ces ambivalences en brossant à la fois des personnages identifiés tout en rendant hommage au territoire, à la terre, à l’heure du progrès technique tels que Hugo a souhaité les raconter. L’exil demeure bien sûr prégnant, et l’on comprend bien que le dessinateur n’a pu se contenter de plonger avec cœur dans le texte, mais bien qu’il se soit documenté abondamment de manière à connaître l’intention derrière ce roman et pénétrer dans la psyché de son auteur.
Par Anna Blume
Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.
Les Travailleurs de la mer - Michel Durand d’après Victor Hugo - ed. Glénat
152 pages
Sortie le 16 octobre 2024
SÉLECTION OFFICIELLE - 52E ÉDITION DU FIBD
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