Quelle est votre synthèse en concluant cette série ? Estimez vous avoir fait le tour du registre de la piraterie ?
J’avais en fait les idées claires sur la rasion pour laquelle je souhaitais la faire. La série évoque un thème que j’aime beaucoup qui est le prix de la liberté. Ça sonne un peu comme un slogan des années 1980, mais j’avais encore beaucoup de choses à dire sur ce sujet. Les pirates sont des parias qui ont véritablement échoué dans la société des hommes. Ce qui les réunit, c’est qu’ils ne sont jamais parvenus à s’intégrer. Ils veulent montrer au monde qu’ils valent plus en réalité. Le pirate s’affirme entre mépris et revendication, je pense que tout le monde peut se reconnaître dans ce schéma. Je voulais essayer de parler de la liberté, pour raconter ce qu’elle nous apporte, mais plus encore, la façon dont elle nous aliène parfois. Arriver à se débarrasser des considérations et de ce que l’on pense de soit pour accéder à un idéal, ou à l’inverse, se ranger et embrasser pleinement ces modèles communautaires limités, il est là en fait le dilemme dans la figure du pirate. C’est une question de balance pour les individus, et chacun doit l’affronter à sa manière.
Se pose donc la question du rythme, pour tenir une note tout au long de ces trois albums ?
Tenir la note, c’était le grand challenge de cette série. Quand je réfléchis à mes récits, je suis nécessairement tenté par des obédiences très différentes, et j’ai souvent envie d’employer des tons disparates. Ce qui m’a tenu dans l’écriture de Raven, c’est de montrer trois composantes de la société, incarnées par Darksee, Raven et le clan des Montignac. Ce dernier incarne la cellule d’une société composée, là ou les deux premiers justifient d’une dualité singulière. Ils représentent chacun des pôles différents, l’une déterminée par un projet et une volonté en sachant fédérer un groupe pour y parvenir, l’autre, son alter ego est plus libre et n’écoute que ses humeurs et ses envies, et donc il est seul, car il n’a pas de programme. La finalité, et c’est là que je l’emmène, est de dire « Tu seras toujours seul, malheureux et incompris tant que tu n’auras rien à proposer. » La liberté, c’est la solitude.
Quand on remet des acquis en cause, on se retrouve seul. Or, le fait communautaire est grisant. Ici tout est question de perception. Quand tu fais un boulot, on reconnaît ta valeur pour ce travail et on se met à compter sur toi, ce qui peut-être considéré comme limitant. De mon côté, je suis quelqu’un d’optimiste, de fait appartenir à une communauté, à une société, est apaisant. Être reconnu et attendu est quelque chose de très précieux selon moi, la complémentarité des différents individus ensemble. Le fait de pouvoir donner une confiance élémentaire à un comparse, de pouvoir se reposer sur lui.
Et pourtant, la bande dessinée est un exercice solitaire par excellence, limitée par une somme infinie de contraintes, à l’inverse du concept art et du cinéma ?
Effectivement, il y a ici deux ensembles dissociés. Le cinéma est très communautaire. C’est un réalisateur qui vient te voir et qui t’explique sa vision et pourquoi il a besoin de toi. En bande dessinée, il faut se dire que tu es un individu, constitué et autodéterminé qui va faire ses propres choix, c’est épuisant et moralement exténuant. On est en proie à un doute permanent. C’est assez violent en fait, on se doit de mettre notre égo en avant, en dépit des aspérités personnelles. Ce n’est pas systématique, mais il y a des rémanences. L’auteur de BD raconte ce qu’il peut, avec les moyens qu’il a, et ce, tant qu’on le laisse faire. Je suis un auteur de genre, et je pense que je ressens une nécessité à dire et à raconter des choses.
Aujourd’hui, quand on veut parler d’un sujet on le nomme. La BD a élargi son champ d’expression. Résultat il faut définir plus rigoureusement son propos, alors que les choses ont eu tendance à devenir plus claires et plus transparentes qu’elle ne l’étaient. Le récit parabolique et allégorique est complètement passé de mode en fait. Je suis habité par des thèmes qui véhiculent des émotions et j’utilise les moyens à ma disposition pour les exprimer. Je me sens plus proche d’un N.C. Wyeth ou d’un Gustave Doré, des artistes qui s’intéressent plus à la force du sujet qu’à sa nature réelle. On ne change pas de cadrage, de case, etc., pour faire joli mais pace que cela correspond à des occurrences d’humeur qui donnent du rythme à l’ensemble.
Je suis quelqu’un de très passionnel. Quand je travaille, j’ai des pulsions, une forme de colère, je suis très énervé. Ces albums, d’apparence grand public, sont les fruits de tensions profondes. Cela ne se ressent pas nécessairement du fait du format et des contraintes pour aboutir à un album. Mais, fondamentalement, il y une friction puissante, une violence qui sommeille et qui explose particulièrement au troisième tome.
On sent de fait une nervosité assez profonde. Dans votre encrage par exemple.
Oui, l’encrage est un vocabulaire qui me plaît. Je le pratique avec des traits jetés et non tracés ce qui est au final très différent. Ça me permet d’officialiser mon geste dans une forme de colère, une certaine polarité. De me lâcher vraiment. Mes récits ne sont jamais raisonnables et permettent de m’exprimer ainsi. J’arrive à un moment où je sais qu’il va être nécessaire que j’exprime mes idées autrement. Ce qui m’intéresse le plus aujourd’hui, c’est la peinture. On peut tout faire en peinture, beaucoup plus simple, accessible et plaisant de mon point de vue.
Pourriez vous arriver à un récit d’écriture seule, complètement affranchie du dessin ?
Le 52 pages, avec 2/3 pages par scènes à raison de X cases par page, c’est terminé. Ma priorité maintenant est que la substance de ce que j’ai dans la tête soit sur le dessin, le texte ou la page, peu importe la forme. En BD, on est payés à la sincérité, t’arrives avec tes faiblesses, tes forces, personne te demande de dessiner divinement ou d’avoir une écriture invraisemblable, on te demande juste d’émouvoir et de toucher juste, je dis pas que c’est facile, simplement que je veux quelque chose de plus libre aujourd’hui.
Arriver à des choses en dessins beaucoup plus jetés et spontanés, comme lorsqu’on est passés des 45 tours canoniques à un rock progressif beaucoup plus expérimental. C’est le chemin à emprunter en bande dessinée. La BD s’est ouverte à tout niveau, celle de genre s’est très peu réinventée en revanche, du fait probablement de nombreuses conventions établies, lesquelles érige l’intrigue au cœur de l’ensemble. On est lassés de cette manière de fonctionner et de ce type de nourriture. On part sur autre chose maintenant.
Dans le genre, il semble qu’on ait un peu de mal à assassiner les maîtres aussi in fine ?
C’est vrai qu’on passe un peu notre temps à dire « Ah oui, Giraud, Loisel, c’était formidable, j’aimerais bien pouvoir faire aussi bien qu’eux ! » On y revient encore et toujours. Pour autant, je ne me sens pas du tout rattaché à une école ou un genre d’académisme. Pour faire un pont avec le cinéma, je me sens plus proche d’un Herzog ou d’un Coppola, du fait de cette manière radicale et passionnelle de concevoir. Il y a des auteurs qui comprennent, qui ont compris je pense, qu’il n’est pas nécessaire de s’incarner dans la rupture, mais plus d’exprimer son propre mouvement. Et c’est ma démarche, je dois traiter des mes envies, de façon honnête, en redéfinissant le format, le style, et un mode de communication qui me correspond. Qu’il y ait un canal fluide entre les ambitions et les intentions qui sont les miennes. Je veux me débarrasser de l’impression, que beaucoup de gens ont, que je fabrique un truc. Je veux que les livres soient le reflet entier de ce que je pense, et je ne suis qu’à la moitié du chemin. La forme que cela prendra, à ce stade, ne m’intéresse pas.
La seule raison pour laquelle on fait ce métier, et ce n’est pas par intérêt, par ego ou par quoi que ce soit d’autre, c’est l’expression d’une passion, d’une folie même, dans une certaine mesure, et je défie quiconque de m’affirmer le contraire.
Par Anna Blume
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