Hergé et Tintin au cœur de l’été

Par Didier PASAMONIK 25 juillet 2024 
On vous a souvent raconté l’incroyable fortune critique d’Hergé dont le nombre d’essais qui lui sont consacrés dépasse les 600 titres. Aucun autre artiste de BD franco-belge, même parmi les plus notoires comme Goscinny, n’atteint ce chiffre démentiel. Dans cette bibliographie, des catégories de divers ordres, assez représentatifs de la « tintinosphère » : on y trouve les porte-parole du « château », dorés sur tranche et estampillés « officiels » ; les gardiens du temple qui restent dans la vénération et considèrent l’œuvre comme une sainte-relique ; les transgressifs « insurgés » en révolte contre l’ayant droits « censeur » ; enfin, les compagnons de route qui ont touché Hergé en tremblant, recueilli sa parole, et donc une part de sa sainteté, des apôtres en quelque sorte… Ils peuvent parfois cumuler plusieurs catégories, au risque de l’hérésie. Quelques exemples récents à dévorer cet été.

Commençons par l’organe de liaison de l’association « Les Amis d’Hergé », que l’on peut qualifier d’officielle puisqu’elle est tolérée par l’ayant droits TintinImaginatio (ex-Moulinsart). Cornaqué par des experts en hergéologie comme en tintinologie, disciplines cousines mais distinctes, c’est une revue qui compte aujourd’hui 77 numéros (chiffre fatidique !) truffés d’articles érudits sur Tintin. Il faut dire que le comité de rédaction est particulièrement capé : outre l’hergéographe Philippe Goddin, on y trouve Gaétan Laloy, Jacques Langlois, Dominique Maricq, Olivier Roche et Patrick Vandersleyen.

Le souci du détail

Dans ce dernier numéro, des articles qui reviennent en détail, ici sur un album, là sur une case, sur une possible inspiration, comme par exemple ce Paul Eydt, modèle probable, au physique comme au moral, du Professeur Tournesol ; on évoque un véhicule comme la Jeep du Pays de l’Or noir ou celle d’Objectif Lune.

On revient sur les séries méconnues comme Quick & Flupke, sur des anecdotes comme ce poisson d’avril qui permet un échange/crossover entre les hebdomadaires Tintin et Spirou ou la découverte que la journaliste et humoriste Charline Vanhoenacker est l’arrière-petite-nièce de Joseph Douillet, l’auteur de Moscou sans voile , le pamphlet anticommuniste qui inspira Tintin au Pays des soviets. Oui, ça va jusque là !

On découvre des publicités et des illustrations d’Hergé qui montrent qu’il est un graphiste hors pair. On ne passe pas à côté de l’article sur Le Lotus bleu du toujours passionnant Philippe Goddin où l’hergéologue enquête sur la présence de la firme Siemens en Chine, intrigué par une case de l’album de Tintin.

Claude Lempereur revient quant à lui sur les sources des diplodocus dont Milou déguste un os dans un épisode du Sceptre d’Ottokar. Décor écossais, appareils photos, portraits cachés dans les cases, points et clubs Tintin et autres curiosités rendent passionnant ce numéro truffé de dessins rares et de documents inédits. Hergé a bien de la chance d’agglomérer de tels passionnés.

Débunkage et idées reçues

Patrice Guérin fait partie des érudits de Hergé, chroniqueur auprès de La Houpette libérée qui suggère une impertinence dans le camp des insurgés, il fait cependant partie de ceux qui défendent les mânes du créateur de Tintin. C’est un gardien du temple. À ce titre, il a recensé, dans Tintin, au-delà des idées reçues (Les Impressions nouvelles) les 22 « contre-vérités » qui entachent les propos des non-spécialistes de la tintinologie.

Autour de questions aussi touchy que l’ascendance royale supposée de Georges Remi (né de grand-père inconnu), que de savoir si Hergé détestait les enfants, les liens entre Hergé et Léon Degrelle, le gauleiter nazi belge, en passant par la thèse selon laquelle les insultes du Capitaine Haddock auraient trouvé son origine dans les pamphlets antisémites de Céline, Patrice Guérin analyse, pèse chaque argument, contextualise la création et parfois tranche, signalant la contre-vérité. Un débunkage de fake-news d’autant plus passionnant qu’il renvoie à la fin de chaque chapitre aux sources qui fondent ses objections. Un livre utile.

Le rossignol milanais

Autre passionné de Tintin : Pierre Bénard qui, pour la collection 1000 Sabords, s’intéresse à celle qui rit de se voir si belle : la Castafiore. Il suit album après album les apparitions du Rossignol milanais, interroge les sources : est-ce une allusion à la diva aux « roulades hyperboliques » qui la première entonna L’Air des bijoux dans le Faust de Gounod, Marie-Caroline Miolan-Carvalho (1859-1939), mais surtout adresse une lettre d’amour à la diva hergéenne qui devrait rendre définitivement jaloux le vieux loup de mer sur laquelle la Castafiore a jeté son dévolu. Un petit livre plaisant et bien écrit publié par un éditeur « insurgé » habitué de l’érudition de contrebande propre à la gnose hergéenne.

Le Carnet indiscret

Jacques Langlois est sans conteste l’un de ceux qui connaît le mieux l’œuvre du maître bruxellois. Ayant reçu le carnet d’adresse d’Hergé, il entreprend de s’intéresser à chacun de ses contacts. Entre ses contacts familiaux proches ou lointains : sa première et sa deuxième épouse, son frère, ses neveux et nièces, ses amis d’enfance, ses collaborateurs du studio (Jacques Martin, Bob De Moor, Roger Leloup, Azara, Alain Baran…), ses relations d’affaire dont Raymond Leblanc, le condottiere des éditions du Lombard et la famille Casterman, la famille royale belge (Léopold III, le Prince Albert et la princesse Paola…), ses amis collaborateurs d’extrême droite à qui il est resté à jamais fidèle (Jam, Robert Poulet…), ses collègues parmi lesquels Greg, René Goscinny, Jean-Michel Charlier ou Hugo Pratt, ses exégètes (Francis Lacassin, Numa Sadoul, Benoît Peeters, Jacques Langlois lui-même……), ses galeristes et amis amateurs d’art, et puis des personnalités comme Alain Resnais, Haroun Tazieff, le philosophe Michel Serres, son ami sculpteur Nat Neujean, Tchang bien sûr, retrouvé en 1981, sa voyante Yagel-Didier, jusqu’au sulfureux Gabriel Mazneff…

C’est véritablement un portrait en creux d’Hergé, mais aussi d’une époque, une caverne de Platon, que nous livre Jacques Langlois, fin, subtil, formidablement bien écrit, et surtout servi par une érudition qui soulève les contradictions, débusque les racontars qui entachent les témoignages que les uns et les autres ont pu porter sur l’homme. Un indispensable à toute bibliothèque hergéenne.

Tous ces ouvrages devraient vous permettre de passer agréablement l’été, un peu comme si Hergé venait vous rendre visite pendant vos vacances.

Par Didier PASAMONIK

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