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Greenlander T.1, L’aimé des ours - Par Christophe Bec & Przemyslaw Klosin – Éd. Oxymore

Par Milan MORALES Excellent 25 février 2026 
Sur la Terre Verte du Groenland, les derniers Vikings glissent lentement du côté de la légende, entre famine, fanatisme et grondement de Ragnarok. Avec Greenlander, Christophe Bec ouvre un thriller arctique crépusculaire, porté par un héros taciturne et une ambiance glacée qui ne lâche plus le lecteur.

Au XVe siècle, sur les terres d’un Groenland rongé par le froid, la famine et les doutes religieux, Björn, « l’Aimé-des-Ours », choisit de vivre en autarcie avec pour seuls compagnons son chien et un faucon blanc.
Berger taciturne, il veille sur son troupeau de brebis jusqu’au jour où, en rejoignant l’alpage, il découvre ses bêtes sauvagement massacrées, les carcasses entourées d’empreintes monstrueuses.
Privé de moyens de subsistance, Björn se résout à descendre vers Brattahlid, où survit l’essentiel de la colonie viking. Il y retrouve une communauté à bout de forces, prisonnière du manque de ravitaillement venu d’Europe et envahie par des nuées de rats qui propagent maladies et désespoir, pendant que les colons oscillent entre la foi chrétienne triomphante et les vieilles peurs païennes.

Alors que la colonie tente de s’accrocher à une normalité vacillante, une lueur étrange vient zébrer le ciel nocturne, aussitôt interprétée comme un présage funeste.
Le lendemain, les corps atrocement mutilés de pêcheurs sont découverts et l’apparition d’un bateau fantôme au large fait grimper la tension d’un cran encore.
La rumeur évoque des hordes sauvages qui massacrent les voyageurs dans les montagnes, des animaux devenus incontrôlables et la possibilité qu’un ours gigantesque rôde dans les environs, comme l’incarnation d’un Ragnarök prêt à s’abattre sur la Terre Verte.

Ce qui s’impose d’emblée, c’est à quel point Greenlander réussit à faire oublier l’énième « BD de Vikings » pour nous plonger dans le crépuscule des derniers colons nordiques du Groenland, un moment de l’Histoire presque jamais abordé en bande dessinée. Christophe Bec déplace le curseur : plutôt que la surenchère de batailles et de drakkars, il choisit une approche intimiste et crépusculaire, où l’agonie d’un peuple se lit dans le froid, la faim, la superstition et la peur de l’inconnu.

Le choix de narration, en voix très intérieure, est particulièrement marquant : nous sommes littéralement glissés dans la tête de Björn, un homme peu bavard, mais qui pense énormément.
Sur le papier, ce dispositif pouvait virer au bavardage et étouffer le dessin ; or, l’album trouve un équilibre rare entre texte, images et couleurs, chaque planche laissant respirer le regard tout en nourrissant notre compréhension de cette époque en fin de course.
On ressort de la lecture avec le sentiment d’avoir réellement arpenté ces terres reculées, d’avoir intégré leur rythme, leur rudesse, leur lente bascule vers la catastrophe.

Björn lui-même est une des grandes réussites du tome : loin du cliché du viking bodybuildé et impulsif, c’est un homme marqué par son passé, calme, réfléchi, presque philosophe malgré sa silhouette de colosse taciturne.
Bec s’écarte ainsi des archétypes musculeux et braillards pour façonner un héros en retrait, observateur, dont les réactions mesurées rendent d’autant plus percutants les éclats de violence ou de panique qui secouent la colonie.
Cette construction, couplée à une progression très fluide, donne au récit un vrai souffle de thriller fantastique, qui laisse présager un final aussi fort qu’épique dans le tome suivant.

Graphiquement, l’album est tout aussi convaincant. Le trait réaliste de Przemyslaw Klosin, précis sans être figé, restitue avec soin les vêtements, l’architecture et les visages des colons, donnant à l’ensemble une crédibilité historique solide.
La composition des cases, claire et lisible, accompagne la montée de la tension sans jamais sombrer dans le chaos visuel, tandis que chaque décor semble pensé pour rappeler l’isolement extrême de Brattahlid.
La colorisation de Julia Pinchuk achève de donner une identité forte à la série : des gammes blanc-bleu nuit pour les séquences glacées, presque spirituelles, et des verts-bruns sauvages dès que la lande ou la roche s’invitent, comme si le paysage oscillait sans cesse entre beauté et hostilité.

Cette alliance d’un récit exigeant, d’une ambiance crépusculaire et d’une mise en images soignée produit un effet un peu déroutant au départ : il faut un certain temps pour entrer pleinement dans l’album, tant le propos s’éloigne de nos représentations habituelles du « Nord ».
Mais une fois qu’on a accepté ce tempo, qu’on a compris quel type d’expérience on a entre les mains, il devient très difficile de décrocher, happé par ce mélange de réalisme historique, de mystère et de menace quasi mythologique qui plane sur la Terre Verte.

Greenlander s’impose ainsi comme une excellente surprise et une très belle pioche de ce début d’année, donnant furieusement envie de suivre Björn face au Ragnarok qui s’annonce pour la seconde partie de ce diptyque.

Par Milan MORALES

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Code EAN : 9782385611361
Oxymore ✍ Christophe Bec ✏️ Przemyslaw Klosin à partir de 17 ans Fantastique Histoire
 
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7 Messages :
  • Une sorte de Bête du Gévaudan chez les Vikings… rien de neuf sous le Fjord.

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    • Répondu par Christophe Bec le 8 mars à  22:27 :

      Absolument rien à voir, et j’en sais quelque chose, puisque le premier album auquel j’ai participé était sur l’histoire de la Bête du Gévaudan. Le thème central est bien celui de la disparition des vikings du Groenland et leur agonie. Et je ne peux pas dévoiler ce qu’est la « bête » ici, avant la conclusion de l’histoire.

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      • Répondu par Milles Sabords le 10 mars à  06:59 :

        Il n’y a plus que ça sur les étales des libraires, du Viking et du Western. Une saturation folklorique qui ne propose pas que du bon.

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        • Répondu par Christophe Bec le 10 mars à  18:30 :

          On ne doit pas aller dans les mêmes librairies, monsieur, moi je vois plutôt des tonnes de romans graphiques sociétaux, récits intimes, biopics, adaptations de romans…

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          • Répondu par Milles Sabords le 12 mars à  11:11 :

            Nous allons dans les mêmes librairies Monsieur Bec, mais pas avec le même regard. Depuis le succès de la série Vikings sur Netflix, les éditeurs se sont engouffrés dans la brèche ; pour preuve, le dossier Glénat/Le Monde sur le sujet et sa fameuse couverture en IA, qui a affolée les réseaux sociaux. Le Western était totalement absent (mis à part Blueberry) jusqu’au succès du Bouncer qui a relancé le genre, conforté par le succès de Undertaker. L’arrivée du Blueberry de Sfar et Blain a bousculé les codes, et aujourd’hui, les éditeurs n’hésitent à sortir des Western très « roman-graphique ». Ce qui se perd malheureusement pour des auteurs comme moi, c’est de pouvoir placer de la BD d’aventure, même si j’ai déjà fait de la BD du réel et que j’en suis revenu.

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            • Répondu par Christophe Bec le 14 mars à  10:19 :

              Je ne partage pas trop la démonstration, avec des références qui datent maintenant et qui ne sont plus trop dans l’esprit des éditeurs selon moi, par contre je partage la conclusion : oui, c’est difficile aujourd’hui de placer de la fiction, qui plus est d’aventure, et plus que jamais, je peux vous assurer, même pour moi. Mais il me semble que le western et les histoires de vikings sont un sous-genre nu récit d’Aventure. Pourquoi "taper" dessus donc ? En plus dans mon cas, j’estime avoir pris deux angles assez originaux : les vikings du Groenland n’ont quasiment pas été traités en BD et un pur western spaghetti, là aussi, n’est pas si courant. Disons que je ne pense pas que ce soient des genres plus "à la mode" que l’Héroïc-Fantasy par exemple ou les aventures historiques.

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              • Répondu par Milles Sabords le 14 mars à  18:02 :

                Undertaker n’est pas une référence qui date, quant au exemples plus anciens que je cite, ils ont ouvert la boîte de Pandore. Malheureusement, Viking et Western, sont deux filons qui maintenant produisent trop d’albums sans âmes, juste pour la « commande ». Oui, vous avez apporté des angles nouveaux aux deux genres (heureusement vous avez une grosse licence derrière vous), mais en arrivant après la vague. J’ai même renoncé à présenter un projet Western, même si je sais que mon éditeur en recherche. Il y en a trop et j’aurais l’impression de participer à la surproduction. Il y a un moment, où il faudra bien que les éditeurs écoutent un peu plus les auteurs et autrices et les véritables attentes du public. Après tout, nous sommes en première ligne en dédicace, nous maîtrisons notre sujet, et notre lien avec le public est plus charnel. Ben non, ce sont les tableaux Excel des as du marketing qui dictent nos carrières. Avec deux grands groupes qui mènent la danse sur l’édition BD (Kretinsky et Bolloré) on tue à petit feu la fiction et la créativité.

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