Dragon Ball à la Japan Expo 2025 : "Les mangakas actuels ont moins de technique" [INTERVIEW]

Par Jacques LOBE 29 juillet 2025 
Près de 230 000 visiteurs se sont rendus au Parc des Expositions de Villepinte au début de ce mois. Logique : la Japan Expo 2025, outre ses activités habituelles très attractives, avait abattu cette année plusieurs jokers : Junji Ito, le maître nippon de l'horreur, et puis trois personnalités ayant travaillé directement aux côtés d’Akira Toriyama sur Dragon Ball : Kazuhiko Torishima, Katsuyoshi Nakatsuru et Toyotaro. Nous avons eu l'occasion de les rencontrer lors d’une conférence de presse.

Le premier, Kazuhiko Torishima, n’est nul autre que le premier éditeur du mangaka. Il l’a découvert et l’a supervisé durant la publication de Dr. Slump - publié dans le Weekly Shonen Jump entre 1980 et 1984 -, ainsi que de Dragon Ball.

Le second, Katsuyoshi Nakatsuru, est un animateur et illustrateur qui a travaillé sur les différentes séries animées, dont Dragon Ball Daima. Il est également le character designer de Dragon Ball Z durant l’arc Buu, mais aussi celui de Dragon Ball GT.

Le troisième invité est le mangaka et illustrateur Toyotaro qui, depuis 2015, travaille sur le manga Dragon Ball Super. Le dessinateur a collaboré avec Akira Toriyama, alors en charge du scénario, s’émancipant de la série animée éponyme.

Les sources d’inspirations

Interrogés sur leurs influences artistiques, c’est ce dernier qui ouvre le bal. Tous les mangas qu’il lisait à son enfance l’ont marqué, notamment Ruroni Kenshin ou encore Slam Dunk. Mais ses inspirations ne s’arrêtent pas là : « Si un mangaka se contente juste de lire des mangas, c’est trop étroit », explique Toyotaro. « J’étais un grand fan de Star Wars, quand j’étais petit et parmi les films d’Hollywood que j’aimais regarder, la trilogie Retour vers le Futur m’avait marqué.  »

Nakatsuru dit également avoir grandi avec les mangas, notamment ceux de Leiji Matsumoto. Il lui est difficile de citer des œuvres en particulier, car tout l’univers du mangaka l’a influencé. « Il y a une sorte d’interconnexion d’œuvre en œuvre, avec des personnages qui réapparaissent ci-et-là ». En ce qui concerne l’animation, c’est en regardant Conan, le fils du futur mais aussi Le Château de Cagliostro de Miyazaki qu’il a eu grand intérêt pour ce travail : « C’est ainsi que je suis rentré à la Toei Animation », dit-il. « Il y avait quelques œuvres de Leiji Matsumoto sur lesquelles j’ai pu travailler, mais la plus grande influence que j’ai eue artistiquement c’est celle de M. Toriyama. »

Contrairement aux deux autres, les influences artistiques de l’ancien éditeur ne sont pas des mangas. Et ce, parce qu’il n’en avait jamais lus avant d’entrer à la Shueisha : « J’étais passionné par les romans et j’ai toujours aimé la littérature française ». Torishima déclare avoir lu Stendhal ainsi que Proust, notamment À la recherche du temps perdu. Tout comme Toyotaro, il est fan de cinéma et nous fait part de ses trois films préférés : le premier volet du Parrain de Coppola, Vacances romaines et 2001 l’odyssée de l’espace. « C’est une œuvre fantastique qui prévoit assez bien ce qui nous attend avec l’IA » ajoute-t-il.

Le passé et le futur du manga

Si l’avenir de la licence n’a pas été évoquée, celui des mangas Shonen a été abordé par Torishima. Bien que le jeune lectorat ait baissé depuis la parution de Dragon Ball - passant de 8,2 % en 1984 à 4 % aujourd’hui -, il est toujours présent pour l’ancien éditeur. « C’est grâce au soutien des enfants que la culture du Shonen Jump et du manga a pu aller aussi loin. Il faut continuer de les encourager ». Il pointe du doigt les magazines et leurs pratiques : « Le problème, c’est que le Shonen Jump et les autres ne font plus de mangas pour les enfants », explique-t-il. « Aujourd’hui, la lecture des mangas se fait sur des smartphones et nécessite une carte de crédit. Elle n’est donc pas accessible aux enfants. ». À cela s’ajoute l’algorithme qui recommande des œuvres qui se ressemblent toutes. « On en arrive à un point où il n’y a plus que des mangas Starbucks ou McDonald’s. Le manga japonais a perdu de son individualité ».

© BIRD STUDIO / SHUEISHA / Glénat

Cette pensée concerne les mangas de tous âges, mais particulièrement ceux pour les enfants car ils n’en lisent plus. Pour Torishima, le problème ne vient pas de ces derniers. Il s’explique par la mauvaise qualité du découpage en cases, qui rend la lecture difficile. À titre de comparaison, l’ancien éditeur dit que les œuvres d’Akira Toriyama étaient limpides. « Ce n’est pas la faute des mangakas mais celle des tantô, qui n’ont pas une étude technique assez bonne en matière de lisibilité », déclare-t-il. « Les éditeurs recrutent des gens qui ne lisent que du manga ». On comprend alors que le manque de diversité et de curiosité affecte l’élaboration des opus. L’ancien éditeur fait une nouvelle analogie pour appuyer son propos : « Si on ne regarde que la télé, on ne connaît que les zooms et les gros plans. Le cinéma offre bien plus de diversité et Osamu Tezuka, passionné par le cinéma, connaissait ça. Les mangakas actuels ont moins de technique que lui ».

Travailler sur la licence Dragon Ball

Il est intéressant de voir comment Toyotaro et Nakatsuru ont contribué au développement de la licence créée par Akira Toriyama, dont la disparition remonte à mars 2024. L’auteur s’occupait du scénario du Dragon Ball Super, publié depuis 2015 dans le V Jump - magazine créé par Torishima - et dessiné par Toyotaro. Ce dernier nous explique comment il travaillait avec l’auteur : « J’écrivais l’histoire puis je l’envoyais à M. Toriyama, qui regardait et validait ou non. Il y avait des moments où c’est lui qui écrivait des histoires. Je vérifiais si ça allait ou non, je lui faisais part de mes interprétations et il me faisait des retours. ». Bien qu’une partie du récit vienne de lui, il ne lui est pas impossible de continuer le manga. Mais cela reste plus facile à dire qu’à faire.

L’animateur quant à lui évoque le travail qu’il exerçait avant l’arc Buu de Dragon Ball Z, durant lequel il est devenu character designer. Il assistait Minoru Maeda, son prédécesseur, présent depuis Dr Slump, sur la création de personnages additionnels. « Quand j’ai pris la suite de M. Maeda, ma première impression c’était : est-ce que pour moi ça ira ? », dit Nakatsuru. « Je connaissais déjà la charge de travail, mais il y avait aussi un certain défi qui faisait que lorsque l’opportunité s’est présentée je ne pouvais pas ne pas le faire. ». Torishima complète en disant que le seul animateur qu’Akira Toriyama a reconnu c’est Nakatsuru. Et pour cause, son taux de reproduction du dessin original était de 95 % d’après l’éditeur. Face à ce compliment, l’illustrateur reste humble et fait savoir qu’il y avait des vétérans en ce qui concerne l’univers de Toriyama. Torishima souligne l’énorme travail d’équipe qu’il y a eu pour arriver au résultat que l’on connaît.

© BIRD STUDIO / SHUEISHA, Toei Animation

Un regard rétrospectif

La dernière partie de la conférence porte essentiellement sur les différentes suites de l’œuvre originale. Avec la diffusion de la série animée Dragon Ball Super et de sa publication au format papier, on peut se demander comment les intervenants regardent Dragon Ball GT. Torishima souligne l’importance de cette série : « On est arrivés à un moment où, si on ne continuait pas, nouq aurions eu des problèmes économiques », explique l’ancien éditeur. « Le plus simple aurait été que Toriyama continue le manga, mais il venait juste de le finir. On lui a demandé de créer des personnages et une intrigue simple. ». Les animateurs ont donc réalisé une série culte avec seulement quelques idées : « Je pense qu’il y a plusieurs éléments et concepts qui se sont retrouvés dans Dragon Ball Daima », ajoute Toyotaro. « Comme l’intrigue de GT se situe bien après Super, je n’ai pas été vraiment influencé. »

© BIRD STUDIO / SHUEISHA, Toei Animation

Le mangaka dit avoir été influencé par Nakatsuru au niveau graphique. Pour ce qui est de l’intrigue, il évoque les personnages de Trunks et Goten. À l’instar de Gohan au début de l’arc Buu, ils sont tantôt vus comme la relève de Goku et Vegeta, tantôt comme des personnages comiques dans l’œuvre originale. « Dans mon manga, j’ai fait trois chapitres sur l’évolution de Trunks », dit Toyotaro. « C’est un personnage que j’aime beaucoup et ça m’a fait plaisir d’écrire sur lui. J’aimerais en faire plus. Par contre, je trouve que je n’ai pas réussi à bien dépeindre Goten. J’espère pouvoir mieux le faire à l’avenir. »

Avec l’existence de trois séries animées, dont les deux dernières évoquent le multivers, une question majeure vient à l’esprit des fans : celle de la continuité. Quelles histoires font officiellement suite au combat final contre Buu ? Que s’est-il passé avant que Goku ne s’envole dans les airs avec Uub, à la fin du manga ? Torishima est le premier à répondre : « Tout d’abord, M. Toriyama était désordonné. Ça lui arrivait parfois d’oublier ses propres personnages. Par contre, il pensait toujours à réjouir les fans. Il n’y a pas vraiment de continuité, ni d’ordre.  ». Toyotaro conclut en disant qu’il aime toutes les œuvres liées à Dragon Ball : « Pour moi, tout est plus ou moins canon. Je pense que c’est mieux que chaque fan définisse lui-même sa propre continuité. »

Ces dernières paroles illustrent parfaitement ce qu’est Dragon Ball. Une œuvre simple devenue culte, au point de devenir un phénomène de société. Si les fans ne savent pas ce que l’avenir réserve à leur manga préféré, ils peuvent s’estimer heureux d’avoir eu tout un tas d’histoires auxquelles Torishima, Nakatsuru et Toyotaro ont contribué.

© BIRD STUDIO / SHUEISHA, Toyotaro

Par Jacques LOBE

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Code EAN : 9782344068847
Dragon Ball Glénat Manga France Villepinte Japan Expo 2025
 
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6 Messages :
  • « Les mangakas actuels ont moins de technique » même chose chez nous dans la BD…

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    • Répondu le 30 juillet 2025 à  10:21 :

      Rien d’étonnant, en France, on n’enseigne plus le dessin à l’école. C’est la raison pour laquelle les artistes de BD italiens et espagnols ont un niveau bien supérieur en dessin de nos jours. Au Japon, je ne savais pas ce qu’il en était, cet article permet de l’éclairer un peu : le dessin de manga est aujourd’hui très standardisé. Les artistes qui sortent des clous sont condamnés à une carrière dans l’underground.

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    • Répondu par Oleg le 30 juillet 2025 à  12:46 :

      Rien de plus faux, les auteurs BD n’ont jamais eu un tel bagage technique, d’antan il n’y avait que des autodidactes.

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      • Répondu le 30 juillet 2025 à  17:35 :

        Des autodidactes en BD et en narration, mais pas en dessin. On enseignait le dessin autrefois. Comme le dit Druillet, Giraud était le meilleur de nous tous, mais lui il avait étudié le dessin !

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        • Répondu le 30 juillet 2025 à  20:33 :

          Pour Giraud, Gillon, Cuvelier, Jijé, étaient bien au-dessus de tout le monde et ça n’étaient pas des autodidactes du dessin !

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          • Répondu le 31 juillet 2025 à  09:54 :

            Effectivement, le dessin, ça s’étudie. On peut être plus ou moins "doué" au départ, mais les meilleurs ont énormément travaillé pour arriver à ce niveau. Aujourd’hui, d’une part, on enseigne moins le dessin, mais par ailleurs, le rythme de production du manga, du comics, et chez nous, du roman graphique, qui nécessitent de produire beaucoup de pages pour peu de rémunération n’encouragent pas les artistes à travailler leur dessin comme il faudrait. Mais le public semble s’être habitué à lire des livres parfois très peu dessinés ;…

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