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Notons que Oh ! Great [1] était déjà venu à Japan Expo en 2008, pour parler avec Yutaka Izubuchi de sa collaboration au jeu vidéo Soul Calibur IV, pour lequel il avait créé le design du personnage d’Ashlotte. En effet le mangaka a signé quelques designs pour le monde du jeu vidéo (des costumes pour Tekken et des personnages pour Legend of Himiko et Digimon Story : Cyber Sleuth).
Des séances de dédicaces étaient bien évidemment organisées, ainsi que des conférences sur lesquelles nous allons revenir.
La conférence publique a pris la forme d’une séance de dessin en direct, accompagnée de questions comme le veut la coutume de Japon Expo. Les personnages choisis furent Ringo et Ikki d’Air Gear, certainement le titre le plus populaire d’Oh ! Great. Cependant cela ne se fit pas sans difficulté.
En effet le mangaka ne les avait plus dessinés depuis la fin de la publication, c’est-à-dire le début des années 2010. De plus, aujourd’hui Oh ! Great dessine sur tablette alors que pour la séance, l’illustration se faisait sur papier. Il avait eu l’intention de s’entraîner avant de venir, mais malheureusement il n’avait pas pu trouver le temps. C’est pourquoi le dessin ne fut pas terminé lors de la séance. Mais pour le mangaka cela mit en lumière une leçon importante : dessiner est un travail difficile qui repose beaucoup sur l’habitude, surtout pour un mangaka. Et lorsque certaines de ces habitudes se perdent les conséquences sont immédiates
En parallèle, la conférence fut comme indiqué animée par des questions qui reprirent chronologiquement le parcours du mangaka.
Rappelons que Oh ! Great se passionne adolescent pour des mangas comme Hokuto no Ken (Ken le survivant) et Ring ni Kakero. Au cours de la conférence il cite également Hayao Miyazaki parmi ses artistes préférés. Au lycée, il faisait partie du club d’arts plastiques et il explique que sa passion du dessin repose sur le respect des aînés. C’est cela qui le motive pour continuer aujourd’hui encore.
Il fut rappelé qu’il ne se destinait pas à une carrière dans le manga et qu’il a commencé à travailler dans une entreprise classique. Mais il avait un vice, le pachinko, et s’éclipsait tous les jours durant les heures de travail pour jouer. Comme il perdait beaucoup, il avait accumulé beaucoup de dettes. Il a donc décidé de participer à un concours de manga pour gagner un peu d’argent. Il fut lauréat mais le prix se révéla être des coupons pour acheter des livres. Nous sommes en 1993.
Il candidate ensuite au poste d’assistant de Masanori Morita (Racaille Blues) mais il n’est pas retenu. Il démarre sa carrière de mangaka professionnel en 1995 et dessine essentiellement des mangas ecchi dans des magazines pour adultes. En parallèle il réalise Burn Up W, l’adaptation d’une série d’animation, mais c’est finalement en 1997 que sa carrière s’envole avec Enfer et Paradis.
On lui posa la question de ce qu’il a ressenti avec ce premier succès mais à l’époque il était tellement heureux de simplement gagner sa vie qu’il ne se rendait pas compte. De même, il a fait à l’époque beaucoup d’histoires courtes et on lui demanda s’il en referait. Sans doute, lorsqu’il sera plus vieux. Il ajouta que contrairement à ce qu’on peut penser, une histoire courte demande autant d’énergie qu’un récit long dans sa conception et sa création.
Enfer et Paradis fut ensuite abordé plus en détails. Oh ! Great rappela la genèse compliquée de son premier succès. En effet la prépublication faillit s’interrompre au bout du troisième chapitre, et on lui demanda de dessiner 110 pages en 2 semaines pour publier un tome relié. Il s’exécuta et finalement l’histoire a plu, devenant une série régulière.
Concernant les thèmes d’Enfer et Paradis, il voulait dessiner un manga d’arts martiaux, ce qui n’était pas à la mode à l’époque. Au niveau des personnages, selon Oh ! Great ils sont tous des héros, comme dans la vie réelle où il n’y a pas de protagoniste principal, même s’il admet que Takayanagi est sans doute le vrai héros de l’œuvre.
De façon incontournable, on lui demanda comment il avait créé les personnages féminins d’Enfer et Paradis, qui ont grandement contribué à la popularité du manga. Oh ! Great répondit qu’il dessinait simplement les femmes de ses rêves, donc leur création avait été facile. Plus particulièrement sur Maya, il avait pour elle une idée de vampire-démon et sa transformation est le fruit d’une improvisation, qui lui vint au moment de dessiner la page de son intervention. L’idée d’un corps changeant vient du fait qu’il voit les arts martiaux comme une danse et un mouvement, donc quelque chose qui se transforme.
Il fut demandé à son éditeur qui était présent quel était son personnage favori. Il répondit Madoka car elle représente l’aspect le plus intéressant du manga : l’exploration psychologique des personnages.
Nous sommes passés ensuite à Air Gear. On demanda à Oh ! Great d’où lui était venu l’idée d’un manga sur le roller. Il y a deux sources d’inspiration : d’abord il s’agit de la continuité de son thème sur le mouvement et la vitesse, ensuite à l’époque il lisait beaucoup de magazines de mode et il avait ses habitudes dans une boutique de rollers. Quant aux pouvoirs, il s’est amusé à des jeux de mots avec « voie » et « roi ».
Il en profita pour rappeler le point du fort du manga en tant que médium : le découpage. Grâce au découpage le mangaka guide et contrôle les émotions à faire ressentir au lecteur. Selon Oh ! Great le manga est plus précis que le cinéma car les images avant et après restent visibles au lecteur, qui peut les visualiser à son rythme propre.
Concernant les personnages, Ikki est un héros typique de shônen manga, fort et aux performances qui impressionnent et inspirent les gens. C’est dans cet esprit qu’il le dessinait. Ringo est une fille à lunettes, ce qui était rare à l’époque. D’ailleurs son éditeur ne voulait pas qu’elle porte des lunettes mais Oh ! Great l’a ignoré et a dessiné Ringo comme il l’avait imaginée. De ce fait, on peut dire que Ringo est née rebelle. Quant à Sora, c’est le mentor et le grand frère.
Après les fins d’Enfer et Paradis et d’Air Gear, publiés en parallèle sur une dizaine d’années, Oh ! Great s’est retrouvé épuisé et désirait travailler autrement. Il choisit donc de passer en mensuel et d’être simplement dessinateur. C’est ainsi qu’il travailla sur Biorg Trinity avec le scénariste Ôtarô Maijô.
Cependant le résultat ne l’a pas satisfait et il décida par la suite de revenir dans un magazine hebdomadaire tout seul. Il avait malheureusement perdu l’habitude de ce rythme et il ne savait pas comment y revenir. Finalement on lui proposa d’adapter le célèbre light novel Bakemonogatari, ce qu’il accepta.
C’était un défi intéressant, car il y avait un cadre, celui d’une œuvre connue. Et donc il y avait aussi une pression importante alliée à une exigence qui l’a motivé. C’était assurément le bon projet pour revenir à la prépublication hebdomadaire shônen.
De ce fait, l’enchaînement avec sa nouvelle série, Kaijin Fugeki débutée en 2024, s’est avéré facile. Sur l’histoire de cette nouvelle série, les dieux et les traditions de la religion Shintô l’ont toujours intéressé. Par exemple, plus jeune, il a visité beaucoup de temples en moto. Et il pense qu’il est désormais mûr pour représenter les dieux dans une œuvre. Cependant, même aujourd’hui et même pour un japonais cela reste un sujet difficile qu’il aborde avec humilité.
La conférence publique s’est conclut sur le bilan du dessin qu’il n’a pas pu finir. Il admit qu’on souffre beaucoup en étant mangaka, car rien n’est jamais facile, mais qu’il reste accro à ce travail. C’est pourquoi il a terminé en encourageant les français qui désiraient devenir mangaka !
Au cours de la conférence de presse, des questions plus précises furent posées au mangaka. L’entretien débuta sur sa nouvelle série, Kaijin Fugeki, et sur l’un de ses deux protagonistes, Jin, qui semble atypique par rapport à ses héros habituels.
Oh ! Great acquiesça en expliquant d’abord le contexte du récit. Gao le prince britannique fut créé en premier avec facilité. Initialement le début devait se dérouler au Royaume-Uni, pour expliquer d’où vient Gao, ainsi que pour présenter les enjeux. Cependant avec son éditeur ils craignaient que les lecteurs aient du mal à s’identifier à un héros étranger. De plus, dans cette configuration Jin apparaissait bien plus tard.
C’est pourquoi ils optèrent finalement pour un début in-situ et des flashbacks sur Gao en pointillé. Mais même ainsi, il a été difficile pour Oh ! Great de définir Jin. En effet, le personnage représente les mille dieux du Japon, et possède donc mille facettes. Jin est ainsi changeant et il a fallu plusieurs volumes pour qu’il prenne forme.
Ensuite fut abordé le sujet de ses personnages féminins et s’il pensait qu’il devait y avoir plus de femmes fortes dans les mangas, à l’image de ses créations. Le mangaka répondit qu’il dessinait simplement les femmes de ses rêves, et que leur force faisait partie de ses goûts. Et comme il s’agit de son propre concept, il n’a pas la prétention de l’imposer aux autres. De plus, il a expliqué qu’il travaille toujours la dualité entre force et faiblesse, que ce soit pour les femmes ou les hommes, or même après toutes ces années cela reste un exercice difficile.
Oh ! Great exposa ensuite sa philosophie : il voit le travail de mangaka comme un échange, une conversation, avec le cœur, mais aussi avec le lecteur. Il fit également une comparaison avec le théâtre traditionnel nô : il ne faut jamais oublier la conviction qui nous habite, même si elle évolue. L’essence peut évoluer avec le temps, mais il ne faut jamais l’oublier.
Vint ensuite la désormais traditionnelle question sur l’I.A.. L’avis d’Oh ! Great est très partagé mais il pense que l’I.A. peut être utile. Il compara son invention avec celle du couteau : c’est dangereux, on peut tuer avec, mais c’est aussi un outil très utile pour d’innombrables tâches.
L’I.A. est comme un bébé et n’a sans doute pas encore révélé tout son potentiel, cependant le mangaka pense que l’être humain possède quelque chose qui lui restera propre : les émotions. C’est le cœur qui nous guide, ainsi que toutes les expériences qui nous avons vécues. De ce fait, l’humanité aura toujours plus de possibilités.
On lui demanda si la danse dans Kaijin Fugeki, qui est l’une des formes d’art les plus primitives, peut être vu comme une opposition à l’I.A.. Le mangaka n’a pas pensé les choses ainsi et il n’est pas dans ses projets de « vaincre » l’I.A..
Les questions revinrent ensuite sur Bakemonogatari. Jamais Oh ! Great n’avait imaginé travailler sur cette série et la pression était énorme, surtout à cause de l’univers graphique de l’animé créé par le réalisateur Akiyuki Shinbo. Il devait aborder le manga à sa propre façon, tout en gardant le design des personnages. Il fut beaucoup aidé par son éditeur qui lui a fourni des versions limitées des histoires, ainsi que même certaines jamais publiées. Elles l’ont aidé à créer sa propre version de Bakemonogatari.
On demanda ensuite au mangaka si ses œuvres avaient pour thème de se libérer des chaînes et des règles sociales vu leur nature parfois transgressive. Il ne pense pas. Il y a besoin de conventions sociales. Il faut plutôt avoir à l’esprit de contribuer à la société et de chercher le positif. Pour Oh ! Great, le manga est simplement son lieu de liberté où il peut créer ses univers.
On lui demanda aussi s’il était intéressé de dessiner des comics et il répondit par l’affirmative, et même que cela l’intéressait beaucoup.
Enfin, les échanges avec Oh ! Great se terminèrent par une question sur la place de la dualité dans son travail. Le mangaka confirma qu’il y accordait une grande importance. Il y a évidemment les oppositions entre ombre et lumière, entre modernité et tradition, mais elles se matérialisent aussi dans ses compositions graphiques. Par exemple, lorsqu’il dessine une épaule en mouvement, il prend toujours soin de mettre en évidence une hanche fixe. Il fait ainsi toujours attention au parallélisme.
Au niveau du récit, l’équilibre des dualités est aussi un point sur lequel il fait attention : si l’histoire est trop lumineuse, elle risque d’être ennuyeuse, et si au contraire elle est trop sombre, le manga sera déprimant.
C’est un sujet qui le passionne, lié également à la religion selon lui, mais il ne put en dire davantage, faute de temps, et il en fut bien désolé.
Par Guillaume BOUTET
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[1] Le pseudo Oh ! Great prononcé par un Japonais donne Ō gurēto, très proche phonétiquement de son véritable nom : Ôgure Ito.