Dominique Vidaud (Directeur de la maison d’Izieu) « La rafle d’Izieu a été un déclencheur mémoriel très important » [INTERVIEW]

Par Patrice Loisel 1er juillet 2024 
En 1943, Sabine Zlatin fonde à Izieu, un petit village de l'Ain, une colonie pour protéger les enfants juifs. Une année plus tard, tous les enfants sont raflés puis assassinés à Auschwitz. A l’occasion de la sortie d’une bande dessinée consacrée à cet événement encore trop peu connu (La Rafle D'Izieu, éditions La Boîte à Bulles), le directeur de la maison d'Izieu, Dominique Vidaud, a accepté de revenir avec nous sur le rôle de cette rafle dans le travail de mémoire sur la Shoah.

Pourquoi la rafle d’Izieu joue-t-elle un rôle-clé dans le travail de mémoire sur la Shoah ?

C’est une question intéressante parce que c’est un événement qui peut paraître microscopique. En réalité, c’est vrai qu’en France la rafle d’Izieu a été un déclencheur mémoriel très important pour la mémoire de la Shoah. Par le biais du procès Barbie, qui a eu lieu en France en 1987, la rafle d’Izieu a rapidement été au cœur de l’inculpation puis de la condamnation de Barbie. Elle devenait centrale dans ce retour à la mémoire de la Shoah. Voilà pourquoi Izieu et la rafle sont aujourd’hui connus de beaucoup de nos compatriotes, peut-être pas tous, malheureusement, mais par beaucoup d’entre eux en tout cas.

Klaus Barbie avait envoyé un télégramme le soir de la rafle, donc le 6 avril 1944, à ses supérieurs, à Paris. Il décrivait dans ce message l’action qu’il avait menée le jour même : l’arrestation de 44 enfants et de 7 adultes, soit un total de 51 personnes dans la colonie d’enfants d’Izieu dans l’Ain. Ensuite, ses supérieurs l’ont annoté manuscritement et ont décrit la conversation qu’ils avaient eue entre eux.

Dominique Vidaud (Directeur de la maison d'Izieu) « La rafle d'Izieu a été un déclencheur mémoriel très important » [INTERVIEW]
Pascal Bresson & Giulio Salvadori. La Boîte à Bulles.

Cette mention marginale, évidemment, fait beaucoup pour que la place de ce document ait été retenue en 1946 par la délégation française qui est allée à Nuremberg pour apporter des preuves de crimes contre l’humanité. La pièce a été lue le 5 février 1946 à Nuremberg. C’est là que ce document a été approuvé comme l’une des pièces constitutives d’un crime contre l’humanité dans notre pays.

C’est vrai que l’affaire d’Izieu, 44 enfants, 7 adultes, ce n’est rien par rapport à la rafle du Vél’d’Hiv, où là c’est plus de 13 000 personnes. Il y a même des rafles dans d’autres maisons dans la banlieue parisienne qui ont fait parfois plus de 200 victimes. Donc, pourquoi celle-là reste dans les mémoires ? En grande partie grâce à cette présentation d’Edgar Faure au procès de Nuremberg, puis au rôle de Sabine Zlatin, la directrice de la colonie d’Izieu, qui n’était pas présente le jour de la rafle et qui, de ce fait, a ensuite toute sa vie milité pour qu’on n’oublie jamais ce crime et qui a obtenu très tôt des résultats impressionnants. Elle a fait venir, en 1946, la même année que le procès de Nuremberg, 3000 personnes dans la maison, un ministre, Laurent Casanova, le préfet, toutes les autorités de la région, et elle a fait poser une plaque, une stèle dans le village du bas pour qu’on n’oublie jamais ce qui s’est passé.

Voilà, ça c’est pour la première mémoire de 1946, et puis ensuite, il y a bien sûr le rôle de Serge et Beate Klarsfeld, qui, à partir des années 1970, vont traquer Barbie et puis finir par le ramener de Bolivie en France. Ils ont contribué de manière décisive à ce qu’il puisse être condamné pour crime contre l’humanité. Il avait ordonné la rafle, même s’il s’en défendait bien sûr lors de son procès.

Pourriez-vous retracer les circonstances de la rafle d’Izieu ?

Bon, déjà, c’est une décision que Barbie a prise. C’était dans ses attributions. Barbie était responsable du Sipo-SD de la Gestapo de Lyon. Ce n’est pas du tout un grand chef comme on l’imagine parfois. C’était un numéro deux, on va dire, de la Gestapo à Lyon, et son rôle était de traquer à la fois les résistants mais aussi les juifs.

Pascal Bresson & Giulio Salvadori. La Boîte à Bulles.

Et donc, on sait aujourd’hui que Barbie avait fait préparer des opérations militaires pour « nettoyer » les maquis de l ’Ain, qui étaient actifs, moins connus que ceux du Vercors ou des Glières, mais quand même extrêmement actifs. Et donc Barbie a fait préparer quatre actions qui vont être menées durant l’année 1944, entre février et juillet 1944.

La rafle des enfants d’Izieu a lieu dans ce contexte là. C’est-à-dire que, contrairement à ce qu’on pourrait croire, la maison du STO est une maison qui était identifiée à la sous-préfecture de Belley et enregistrée comme telle avec les noms des enfants, etc. Elle était aussi enregistrée dans les bureaux de l’UGIF (Union générale des israélites de France) à partir du moment où l’UGIF a son siège à Chambéry.

Après l’invasion de la zone sud par les Allemands, c’est donc relativement facile, puisque les Italiens se retirent de la zone qu’ils avaient contrôlée entre novembre 1942 et septembre 1943 – « période heureuse » pour les familles juives et les enfants, parce que les Italiens ne persécutaient pas les juifs.

Pascal Bresson & Giulio Salvadori. La Boîte à Bulles.

Mais cette période prend fin en septembre 1943, et à partir de là, le danger devient très grand. D’autant que les nazis savent pertinemment que beaucoup de juifs se sont réfugiés dans cette région. Et le sort de la maison d’Izieu n’est pas unique : il y a eu beaucoup d’autres rafles à Grenoble, dans les villages de Savoie et d’Isère.

Y compris des rafles au sein de maisons d’enfants qu’on ne connaît pas, parce que malheureusement pour ces rafles-là, il n’y a eu ni de Sabine Zlatin, ni de Serge Klarsfeld, ni des documents écrits comme dans le cas de Barbie.

Et alors, qu’est-ce qui se produit une fois que le couperet tombe ? D’abord, les enfants sont conduits à la prison Montluc, à Lyon. De là, ils sont amenés le lendemain à Drancy. Pour la plupart d’entre eux, ou un peu plus tard pour d’autres, ils sont finalement conduits à Auschwitz où ils sont assassinés.

En quoi cette rafle a-t-elle été déterminante dans la condamnation de Klaus Barbie ?

On peut répondre en deux temps. Il y avait trois chefs d’inculpation principaux qui étaient connus pour crimes contre l’humanité, puisque c’était ça l’enjeu de ce procès.

Pascal Bresson & Giulio Salvadori. La Boîte à Bulles.

Il y avait d’abord la rafle de la rue Sainte-Catherine en février 1943, une grande rafle dans les bureaux de l’UGIF à Lyon qui va malheureusement aboutir à l’arrestation de presque 200 personnes, dont le père de Robert Badinter. C’est l’une des affaires dont la défense de Barbie a dû répondre.

Le problème, c’est que l’affaire de la rafle de la rue Sainte-Catherine ne concerne que des adultes. C’était donc relativement facile de dire :« - Écoutez, c’était la guerre, ces hommes et ces femmes étaient des résistants, et nous avons fait notre devoir de belligérants. »

Un deuxième chef d’inculpation, c’était le dernier convoi formé à Lyon en août 1944, juste avant la libération de la ville, par Barbie. Ce convoi a aussi été envoyé à Auschwitz. Le trajet est plus compliqué à retracer, car une partie est allée vers le camp de concentration de Natzweiler-Struthof et une autre est partie en direction de la Pologne. Mais là encore, c’était principalement des adultes. Barbie a donc de nouveau pu avancer la même défense : il y avait des résistants, c’était la guerre, et puis comme le procès se déroulait plus de trente ans après la guerre, la prescription pouvait s’appliquer.

Dans le cas d’Izieu, la défense est plus compliquée, parce que là, il n’y a pas seulement des témoins, mais il y a aussi des preuves écrites qui décrivent une action exercée volontairement contre des enfants.

Donc là, difficile de dire qu’il s’agissait de résistants. La seule ligne de défense de Barbie a été de dire : je ne connaissais pas le nom d’Izieu, le document présenté est un faux, et je n’avais pas le pouvoir de déporter ces enfants. Sauf que le document était signé et tellement précis que c’était difficile de le révoquer.

Pascal Bresson & Giulio Salvadori. La Boîte à Bulles.

C’est comme ça que l’affaire d’Izieu est devenue centrale. Des experts allemands sont ensuite venus présenter les résultats de leurs études sur l’encre utilisée, le papier, l’écriture manuscrite – qui a été reconnue comme étant celle de Klaus Barbie – etc. Et finalement, il a été bel et bien prouvé que ce document n’était pas un faux, donc qu’il constituait une pièce irréfutable pour établir la responsabilité de Barbie dans la déportation des enfants.

Comment avez-vous travaillé avec le scénariste (Pascal Bresson) et le dessinateur (Giulio Salvadori) et que pensez-vous en fin de compte de la bande dessinée ?

Pascal Bresson a, en tant que scénariste, choisi un point de vue discutable puisque très centré sur la rafle. C’est son choix. D’ailleurs, c’est ce qu’indique le titre de l’ouvrage. Et c’est très bien, c’est un point de vue qui est tout à fait respectable. On y parle de la suite immédiate de la rafle : l’enquête de police qui a été menée, puis ensuite le procès Barbie. Mais dans cette perspective, on passe complètement sous silence toute la vie à la colonie. Tout ce qui s’est passé à colonie, la solidarité du voisinage etc., on ne les trouve pas dans la BD.

D’ailleurs, je ne sais pas si vous le savez, mais Pascal Bresson a, d’une certaine manière, renoué avec les débuts du Mémorial. Aujourd’hui, on a tendance à insister sur d’autres aspects que la rafle seule.

Après, il y a de vraies qualités dans cette bande dessinée. Le scénario de Pascal tient la route. Mais voilà, c’est orienté sur certains aspects plus sombres et ça ne prend pas toujours en compte l’inscription de l’événement dans un tissu de faits plus large.

Pascal Bresson & Giulio Salvadori. La Boîte à Bulles.

Pour ce qui est du travail réalisé avec lui, on a surtout fait en sorte que la BD repose sur des données historiquement exactes. Il est venu au Mémorial, on a discuté avec lui et lui a présenté tout un tas de documents en rapport avec Izieu. Je pense qu’on peut dire que c’est une bande dessinée qui va trouver son public, parce que sur les enfants d’Izieu, il n’existe rien. Si ça stimule d’autres créateurs et d’autres dessinateurs et scénaristes pour en faire d’autres, c’est très bien. Mais celle-là est déjà un bon outil. Les jeunes d’aujourd’hui entrent souvent dans la littérature par la bande dessinée, et ça, c’est vraiment précieux. On peut prendre l’exemple de la très belle BD sur Anne Frank qui est parue il y a quelques années.

Comment s’est constitué le Mémorial des enfants d’Izieu ?

Il a été inauguré par François Mitterrand en 1994. Entre le procès de Barbie en 1987 et 1994, il s’est constitué une association qui a été créée sous les auspices de noms prestigieux : le sous-préfet Pierre-Marcel Wiltzer, qui avait accueilli la colonie en 1943 et qui va rejouer un rôle important au moment de la transformation de la maison en mémorial ; Sabine Zlatin, bien sûr, qui fonda l’association ; Serge Klarsfeld, avocat de la cause des déportés juifs en France ; de nombreuses associations comme le CRIF ; et l’Etat, qui va aider à financer le tout.

L’association naît en 1988. La maison est achetée en 1993, car il fallait justement attendre ces financements. Cette même année, François Mitterrand acte par décret présidentiel la maison d’Izieu comme un lieu de mémoire nationale.. C’est quelque chose qui est peu connu, mais finalement, Izieu est le premier mémorial – même avant le mémorial de la Shoah – qui se constitue sur cette thématique.

Certes, il y avait déjà le Centre de documentation juive contemporaine qui existait depuis les années 1950. Mais le mémorial de la Shoah n’existait pas encore en tant que tel pour accueillir des scolaires, etc. Et puis, les grands mémoriaux qui se sont constitués depuis les années 2000, voire 2010, n’existaient pas non plus. Izieu incarne donc un petit peu le premier mémorial à être sorti de terre.

Par Patrice Loisel

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Code EAN : 9782849534984
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