Excellent
8 avril 2026
Robert Badinter a toujours refusé d’écrire ses mémoires, lui qui aimait cultiver le silence sur les blessures qui l’ont façonné. Pourtant, son destin bascule un jour de février 1943 à Lyon, quand la Gestapo a arrêté son père, un événement qui marquera à jamais l’enfant juif et l’homme de droit qu’il deviendra. Ses parents, tous deux nés en Bessarabie russe, avaient choisi la France comme terre d’asile, mais la France de Vichy leur réserve les persécutions antisémites et la mort. De cette douleur enfouie et de cette injustice subie naît la volonté tenace de combattre l’injustice sous toutes ses formes.
De la formation au combat
Avocat d’affaires prospère et professeur d’université, Badinter aurait pu rester dans l’ombre dorée du succès. Mais en 1972, un événement fait basculer sa trajectoire : il doit défendre son premier client condamné à mort, qui finit par être conduit à la guillotine. Dès lors, il s’engage pleinement pour sauver les condamnés, poursuivant l’héritage de Victor Hugo, dont il admirait le combat incessant contre la peine capitale.
Allié de François Mitterrand depuis deux décennies, Badinter voit son engagement politique se concrétiser lorsque celui-ci accède à la présidence en 1981. En prenant la charge de Garde des Sceaux, il défend l’abolition de la peine de mort, votée à l’Assemblée nationale le 17 septembre 1981 : un moment qui le propulse dans les livres d’histoire comme l’homme qui a rendu à la France sa conscience.
Une approche graphique entre réalisme et rêve
Dominique Missika et Maurice Szafran ont relevé le défi de livrer les secrets d’un homme qui n’aimait pas se livrer. Évitant le piège hagiographique, ils proposent une biographie sensible dans un livre éponyme publié en 2021, rythmée par les aléas de l’histoire, qui révèle non pas un héros sans faille, mais une « icône imparfaite », inséparable de sa femme Élisabeth Bleustein-Blanchet, couple amoureux des belles lettres et tout spécialement de Victor Hugo. Transcrire un tel homme sur papier, accompagné de phylactères, n’est pas chose aisée. Pascal Bresson et Christopher signent pourtant une adaptation ambitieuse. Le premier est scénariste de plus de 50 albums dont Simone Veil, l’immortelle (vendu à plus de 75 000 exemplaires), et le second, dessinateur de Audrey Hepburn et des Beatles à Paris. Le roman graphique conjugue illustrations réalistes et récit au plus près des événements historiques, tout en se permettant une approche onirique : un dialogue outre-tombe entre Robert Badinter et Victor Hugo, où l’un devient le continuateur de l’autre.
Le récit ne cache pas les zones d’ombre : la douloureuse expérience de la famille Badinter sous la collaboration pétainiste, la perte du père et de l’oncle, ou encore les années de formation au barreau. Il honore aussi la mémoire de sa grand-mère maternelle, Idiss, dont l’histoire a inspiré un autre roman graphique éponyme (2021).
Cet ouvrage constitue un nouvel hommage à Robert Badinter, décédé le 9 février 2024, et rappelle son rôle central dans l’abolition de la peine de mort en France, en continuité directe avec l’héritage de Victor Hugo. Pourtant, en concentrant la narration autour de ce seul combat, la bande dessinée risque d’essentialiser une biographie au détriment de la complexité inhérente à une vie aussi riche et nuancée.
Par Jessy LEMESLE
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Robert Badinter, l’homme juste, de Pascal Bresson et Christopher, Editions Marabulles, 22,95 €