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Favori de la rédaction
3 juillet 2024
Pour Quino, la famille est une structure où convergent tous les problèmes qui animent la société. Le père et la mère de Mafalda ne sont pas bien révolutionnaires : ils vivent leur vie de personnes appartenant à « la classe moyenne » et ne se questionnent pas plus que ça sur le monde. Et c’est justement cette absence de réflexion qui agace Mafalda : elle, entend débusquer les mensonges, les préjugés. Dans plusieurs strips, elle pose tout un tas de questions à son père sur la situation politique du moment (sur la Guerre du Vietnam, sur ce que « philosophie » veut dire, etc.).
Là où Manolito entend reprendre la boutique de son père pour faire fructifier le capital familial, Mafalda déplore souvent que sa génération ressemble à celle de ses parents :
-Mafalda ! Qu’est-ce qu’il y a ? POURQUOI TU PLEURES ?
– PARCE QUE SI MA GENERATION RESSEMBLE A LA TIENNE, ON EST CUIT !! BOU-OUH !
Et on peut la comprendre : bien que ses parents soient touchants, aimants et ouverts d’esprit, ils sont d’une certaine façon pris dans une société que Quino abhorre – pensons à ce strip où le père de Mafalda demande à sa mère de lui dire de moins regarder la télévision. Au lieu de sermonner sa fille, celle-ci se trouve à son tour hypnotisée par la télé (dont Quino relate l’arrivée miraculeuse - on est plein développement de ce que l’on nomme aujourd’hui « la société de consommation »).
Là où Mafalda entend prendre de la distance vis-à-vis de l’ordre qui régit les affaires humaines – n’est-ce d’ailleurs pas pour cela que la petite Liberté, toujours prompte à questionner les habitudes de chacun, s’appelle ainsi ? –, ses parents se contentent de ce qu’ils ont. Ils sont, comme le dit Mafalda après avoir demandé à son père ce que l’expression « Le monde appartient aux audacieux » signifie, des « locataires » du monde. Ils n’ont de prise sur rien, ils ne critiquent rien – ils occupent le rôle qu’on leur a assigné. Dans la dictature qui afflige à ce moment là l’Argentine, cela a du sens...
On pourrait même postuler que Mafalda incarne l’idéal d’une certaine gauche, là où ses parents incarnent une certaine droite. La définition qu’en donne Deleuze dans son abécédaire est bien connue : « Être de gauche, c’est d’abord penser le monde, puis son pays, puis ses proches, puis soi ; être de droite, c’est l’inverse ».
Ainsi, le père de Mafalda s’écrie qu’il n’y a « rien de pire que les fourmis ! » Ce à quoi Mafalda répond – en rapprochant son poste radio de lui – que des gens meurent en Algérie et au Vietnam. On saisit là quelque chose d’essentiel pour cerner le personnage de Mafalda : comme quand elle ausculte son globe terrestre, elle part toujours du monde pour revenir à soi. C’est pourquoi la famille est le lieu privilégié de la critique de Quino : c’est là que tous les problèmes globaux convergent.
En même temps, on ne fera pas dire à Quino ce qu’il n’a pas dit. Quand Mafalda demande à son père ce que signifie « la philosophie », ce dernier se met à son bureau pour étudier. Autrement dit, la famille n’est pas seulement cette structure oppressive ; elle compte parmi les voies du changement. Cela demande toutefois de ne pas en rester à la famille marquée par la domination du père – la répartition des tâches traditionnelle entre hommes et femmes est maintenue pour les parents de Mafalda – et à la changer en une structure plus horizontale et apte à accueillir la remise en question, la discussion.
Et d’une certaine façon, Mafalda incarne ce changement. Elle suscite la tristesse de ses parents en disant : « On dirait qu’il y a des gens qui croient que la seule chose qu’on doive maintenir propre dans la patrie, c’est son passé historique ». En lisant une telle critique acerbe de toute forme de patriotisme réactionnaire, on ne peut que penser à la dictature argentine dont Quino fut témoin ; dans d’autres strips, il est d’ailleurs question de « liberté d’expression », de « censure » - autant de remarques foncièrement opposées à l’obscurantisme des régimes dictatoriaux.
On a déjà souligné que Mafalda impliquait plusieurs niveaux de lecture. Un enfant n’y trouvera pas la même chose qu’un adulte. C’est encore plus clair dans ce volume que dans le précédent. Mais même un enfant sera capable, bien qu’il ne comprenne pas tout, d’apprendre quelque chose de Mafalda : son esprit critique, cette façon qu’elle a de défier toute autorité, son optimisme résolument réaliste… Qu’on ne croie donc pas qu’il soit malvenu de mettre ce livre entre les mains des plus jeunes : ils en tireront nécessairement quelque chose. Dans une interview, Pénélope Bagieu a d’ailleurs dit : « Quand on est une fille et qu’on lit de la BD quand on est petite, on se projette un peu plus dans Mafalda que dans d’autres personnages féminins, genre la Castafiore ou la Schtroumpfette, quoi... » [1]. On ne peut qu’être d’accord !
Par Patrice Loisel
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[1] Voir l’interview disponible sur la chaîne youtube de Konbini : https://youtu.be/GHZ8GJ3bTbg
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