Bonjour Camille Blin, vous êtes la fondatrice de l’agence Une Agence à Soi et vous vous spécialisez dans l’accompagnement et la représentation d’auteurs de bandes dessinées.
Camille Blin : Oui, principalement d’autrices mais aussi un peu d’auteurs.
Quel est votre parcours professionnel ?
J’ai toujours aspiré à travailler dans le domaine du livre et j’ai débuté dans le secteur de l’édition. J’ai reçu une formation approfondie en France, mon pays d’origine, spécialisée dans les métiers de l’édition. Grâce à un stage que j’avais effectué aux éditions Dargaud Benelux en Belgique, j’ai ensuite été embauchée pour un remplacement de six mois chez Dargaud Benelux. J’y ai commencé en tant qu’assistante éditoriale, puis j’ai eu l’opportunité de décrocher un CDI aux éditions Le Lombard, toujours en tant qu’assistante éditoriale. Cela a débuté en 2011, et durant ces douze années au Lombard, j’ai gravi les échelons : d’abord assistante éditoriale, puis adjointe au directeur Gauthier Van Meerbeeck, et enfin responsable éditoriale, équivalent à éditrice junior. Mon parcours dans la bande dessinée s’est ainsi déroulé pendant douze ans avant que je ne décide de fonder ma propre agence, afin de travailler plus étroitement avec les autrices plutôt que dans le cadre d’une maison d’édition.
Étiez-vous véritablement destinée à la BD, ou s’agissait-il davantage d’une opportunité qui s’est présentée à vous ?
Je me destinais véritablement à la bande dessinée, à l’illustration ou aux albums jeunesse. Mes parents étaient tous deux artistes plasticiens, bien qu’ils aient quelque peu dévié de cette voie par la suite. J’ai donc toujours été en contact avec le dessin, ayant été élevée à dessiner et éduquée dans une culture de tableaux et d’illustrations. Cela m’attirait bien plus que la littérature traditionnelle, où l’on travaille uniquement avec le texte. J’apprécie profondément l’interaction entre le texte et l’image. J’ai toujours lu beaucoup de BD, que ce soit à la maison ou à la bibliothèque, où je me rendais régulièrement.
Qu’est-ce qui vous a poussée à fonder cette agence, en particulier dans le domaine de la BD ? Quels besoins spécifiques avez-vous observés dans ce secteur ?
Cela a été déclenché par un burn-out, qui m’a donné le temps de réfléchir à ce que je voulais vraiment faire. J’adorais l’édition et je l’adore toujours, mais j’étais particulièrement attirée par l’idée d’accompagner les autrices et les auteurs dans leurs négociations et la gestion de leurs contrats. J’observais qu’elles rencontraient de nombreuses difficultés. Je parle souvent au féminin car j’accompagne principalement des autrices, bien qu’il y ait aussi quelques auteurs, même si je ne les ai pas encore mentionnés sur mon site. Les autrices éprouvaient de réelles difficultés à négocier, hésitaient souvent à le faire, avaient du mal à proposer leur dossier, à se sentir légitimes dès le départ pour négocier des contrats importants, et n’osaient pas cibler les grandes structures.
Il y avait également un éveil progressif au féminisme tout au long de ma carrière et une prise de conscience des disparités dans le milieu de la BD, un milieu très masculin qui laisse peu de place aux autrices, même si cela évolue. Intégrer ce paysage très masculin reste difficile pour elles. Grâce aux compétences que j’avais acquises, je voyais que je pouvais être un atout pour elles et leur apporter directement mon expertise. En travaillant dans une maison d’édition, j’accompagnais un projet déjà signé, mais le gros du travail en amont, c’est-à-dire monter le dossier, se sentir légitime pour postuler et signer un contrat, était déjà fait. Désormais, je travaille avec elles dès le début pour les aider à accéder à ces contrats.
Comment s’organise concrètement votre travail au quotidien ? Quelles sont les tâches précises que vous accomplissez pour accompagner les autrices, depuis le démarchage des maisons d’édition jusqu’à la signature du contrat et la publication du livre ? Quelles sont vos responsabilités concrètes ?
Cela varie en fonction des besoins des autrices, mais en général, voici ce que je propose : tout d’abord, j’accompagne les autrices dans la construction de leur dossier à présenter aux maisons d’édition. Pour celles qui en sont à leur premier album, je fais un retour sur leur dossier et leurs planches, en apportant mon regard d’éditrice pour les aider à correspondre aux lignes éditoriales des maisons ciblées. Il y a un échange constant à ce stade pour affiner le dossier.
Ensuite, si nécessaire, j’aide à démarcher les maisons d’édition, en le faisant parfois directement à leur place. Une grande partie de mon travail consiste également à négocier les contrats. Certaines autrices établies n’ont besoin de moi qu’à cette étape, car elles préfèrent éviter de négocier elles-mêmes pour préserver une bonne relation avec leur futur éditeur ou éditrice. La négociation peut en effet être perçue comme une confrontation, même si ce n’est pas le cas, et peut nuire à la relation créative.
Je prends donc en charge cette négociation, afin de permettre aux autrices de se concentrer sur leur création. Mon rôle inclut également la gestion de la lecture des contrats et le suivi des obligations contractuelles, afin de libérer les autrices des aspects chronophages et stressants de ces tâches. Mon agence, Une Agence à Soi, fait référence à Une chambre à soi de Virginia Woolf, soulignant ainsi l’importance pour les femmes de disposer d’un espace mental pour créer.
Après la négociation, je me retire en général pour laisser place à la relation directe entre l’éditeur ou l’éditrice et l’autrice. Toutefois, je peux continuer à suivre le projet de loin si l’autrice le souhaite. Si la maison d’édition n’accompagne pas suffisamment le projet, je peux offrir mon regard d’éditrice.
En cas de communication difficile entre l’autrice et la maison d’édition, j’interviens comme médiatrice pour faciliter les échanges. Enfin, je veille au suivi des paiements, m’assurant que les relevés sont envoyés et que les droits d’auteurs sont payés en temps voulu. Bien que ce travail soit encore en développement, ces tâches constituent les principaux aspects de mon accompagnement.
Depuis combien de temps votre agence existe-t-elle ?
Officiellement, j’ai lancé l’agence à la mi-mai [2024], donc c’est tout récent. J’ai quitté Le Lombard en janvier, et depuis, j’ai monté ma structure. Cependant, ce n’est qu’à la mi-mai que j’ai officiellement communiqué sur le projet. Oui, j’aurais sûrement plus à dire dans quelque temps. Pour l’instant, je découvre encore, mais je m’inspire de ce que mes collègues en France font déjà, ce qui me permet de bien saisir en quoi consiste ce métier.
Dans nos échanges préliminaires, vous m’aviez expliqué que ce métier existe dans la BD depuis un certain temps en France.
Au sein de la bande dessinée, cela reste relativement récent si l’on compare avec la littérature. En Belgique, à l’exception de l’attachée de presse Stéphane Levens, je ne pense pas connaitre des gens qui soient dans ce métier.
Comment expliquez-vous qu’il n’y ait pas eu d’autres agences ou d’autres personnes qui se soient lancées dans ce service en Belgique ?
Alors, j’ai appris que jusqu’à récemment en Belgique, il était illégal d’exercer le métier d’agent d’artiste. Je n’ai pas tous les détails et je n’ai pas fait de recherches approfondies, mais on m’a indiqué qu’il y avait une loi qui associait cette activité à quelque chose d’illégal. Je crois que cela a changé assez récemment et que désormais ce n’est plus le cas.
Dans le métier du livre ?
Non, pour les artistes en général. Même dans la musique. En Belgique, il semble qu’il y avait une ancienne loi qui rendait illégal le métier d’agent artistique, couvrant divers domaines comme la musique et les autres formes d’art. Cette loi n’avait pas été révisée jusqu’à récemment, ce qui explique pourquoi il n’y a pas eu d’agences ou de personnes se lançant dans ce secteur. Maintenant que cette situation a été clarifiée et que l’enregistrement en tant qu’agent artistique est possible, cela ouvre la voie à un développement potentiel de ce métier en Belgique. En France, j’ai remarqué que ce sont souvent des individus qui ont travaillé dans des maisons d’édition qui se lancent ensuite en tant qu’agents artistiques. Il est donc probable que le même phénomène se produise en Belgique, d’autant plus qu’il y a une réelle demande pour ce type de service. Depuis mes débuts, j’ai déjà reçu énormément de demandes, ce qui témoigne de l’intérêt croissant pour ce métier dans la région.
Quelles sont les qualités à avoir pour faire ce métier ?
Les qualités relationnelles et de négociation sont essentielles, que l’on rejoigne une structure existante ou que l’on crée la sienne. Pour ma part, il y a également un besoin considérable en organisation et en esprit entrepreneurial. Il est crucial de savoir construire une structure, de maîtriser les aspects web, la comptabilité et la gestion financière.
Lorsque vous mentionnez le web, faites-vous référence à la communication en ligne ?
En effet, cela englobe la gestion et l’entretien d’un site web, ainsi que la création de nouvelles pages. Bien que ce ne soit pas moi qui ait créé mon site web, j’ai un webmaster qui s’en est chargé. Cependant, je découvre progressivement ce domaine. De même, la communication sur les réseaux sociaux n’était pas mon point fort au départ, c’est une compétence que j’acquiers peu à peu.
La comptabilité est prise en charge par un comptable, mais il est nécessaire que j’en comprenne les aspects fondamentaux. Pour le métier d’agent, il est indispensable d’avoir une connaissance approfondie du secteur éditorial. Grâce à mes nombreuses années passées aux éditions du Lombard, j’ai acquis une solide expérience, mais je dois continuer à développer mes compétences, surtout que je travaille non seulement dans le domaine de la BD mais aussi dans la littérature. Il est primordial de développer un réseau dans ces domaines spécifiques.
Peut-on citer les noms des artistes que vous représentez ou est-ce une information confidentielle ?
Elles figurent sur mon site, bien que celui-ci ne soit pas encore totalement à jour. Je représente également des illustratrices spécialisées dans la publicité et la communication. Parmi les autrices BD que je représente, il y a Marzena Sowa et Émilie Plateau. Il y a également Silvana Lopez, qui va bientôt démarcher son premier projet de bande dessinée. Il y a aussi Violette Suquet, l’auteure de Endogirls, ainsi que Clémence Perrault, connue pour une série jeunesse publiée chez Dupuis. Voilà pour mes artistes actuellement représentés.
Merci pour votre disponibilité.
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