Une jeune femme de 2025 est soudain projetée dans le New York de 1959 ; on ne saura jamais ni pourquoi ni comment. Sous le nom de Tabatha, comme la fille de Samantha dans Ma sorcière bien-aimée (1964), notre héroïne se réveille au sein d’un appartement partagé à trois. Ses colocatrices œuvrent dans le milieu du spectacle, et leurs loisirs se résument à des balades dans les artères de la Grande Pomme.
À l’évidence, les codes de la comédie américaine sont ici de mise. Toutefois, ces clichés sont remis en question au moment où l’écart des comportements entre la fin des années 1950 et aujourd’hui devient problématique. La nouvelle Tabatha trouve un emploi de mascotte commerciale du quartier de Greenwich (astuce qui fait fi de l’orthographe et de l’étymologie). Son agent commercial se révèle rapidement odieux, adoptant un comportement de maquereau qui ne passerait plus de nos jours, et qu’elle remettra à sa juste place avec une belle énergie post-Me Too.
Par la suite, il est question d’un espion russe, d’un contre-espion de la CIA (contresens : il devrait venir du FBI), d’un come back nazi et d’une bombe atomique perdue après laquelle tout le monde court.
La potion concoctée par Lewis Trondheim exerce son effet envoûtant grâce à ses dialogues à l’ancienne, aussi brillants que naturels, qui multiplient les anachronismes à tous les coins de bulle. Pourtant, l’intrigante étrangeté qui imprègne ces pages vient avant tout du dessin. Elle prend son temps pour apparaître.
En fait, le sortilège tient pour une bonne part aux images décalées de Franck Biancarelli. D’où sortent ces cadrages qui détonnent, cette profondeur de champ inaccoutumée, ces regards qui s’échappent du cadre, ces décors ultra-urbains et minutieusement détaillés, ces costumes directement sortis des catalogues de mode ? On subodore bientôt une référence aux strips américains de l’après-guerre : une sorte de version modernisée et féminisée de Rip Kirby, qu’Alex Raymond produisit de 1945 à sa mort et que ses continuateurs prolongèrent jusqu’en 1999.
Le sentiment d’étrangeté tient également à quatre contraintes que se sont imposées les auteurs, certaines visibles, d’autres moins. Comme elles sont révélées en fin d’album, contentons-nous d’en mentionner une seule : le gaufrier à option.
Chaque planche est conçue pour être montée en quatre ou trois bandes. Il n’existe que des cases simples, doubles ou triples. Après une case triple, par exemple, doit nécessairement figurer une case simple. Une fois de plus, on voit ici à l’œuvre ce qu’on pourrait appeler le principe de Perec (Georges) : l’adoption de contraintes, de forme ou de fond, donne à la création une stimulation à nulle autre pareille.
Par Marcelin SWITCH
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Green Witch Village – Par Franck Biancarelli & Lewis Trondheim – Ed. Le Lombard
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