Green Witch Village : Ensorcelant mystère

Par Marcelin SWITCH 6 octobre 2025 
L’intrigue est simple, les personnages et le cadre évoquent des thèmes déjà vus, et le dessin semble banalement réaliste. On pourrait croire qu’il n’y a guère là de quoi accrocher lectrices et lecteurs. Pourtant, après quelques minutes d’acclimatation, on a du mal à s’arrêter : les 93 pages sont avalées d’une traite. Quelle force étrange, quel philtre magique fait qu’on s’attache à cet album ?

Une jeune femme de 2025 est soudain projetée dans le New York de 1959 ; on ne saura jamais ni pourquoi ni comment. Sous le nom de Tabatha, comme la fille de Samantha dans Ma sorcière bien-aimée (1964), notre héroïne se réveille au sein d’un appartement partagé à trois. Ses colocatrices œuvrent dans le milieu du spectacle, et leurs loisirs se résument à des balades dans les artères de la Grande Pomme.

À l’évidence, les codes de la comédie américaine sont ici de mise. Toutefois, ces clichés sont remis en question au moment où l’écart des comportements entre la fin des années 1950 et aujourd’hui devient problématique. La nouvelle Tabatha trouve un emploi de mascotte commerciale du quartier de Greenwich (astuce qui fait fi de l’orthographe et de l’étymologie). Son agent commercial se révèle rapidement odieux, adoptant un comportement de maquereau qui ne passerait plus de nos jours, et qu’elle remettra à sa juste place avec une belle énergie post-Me Too.

Green Witch Village : Ensorcelant mystère
La brune, la blonde et leur agent en route pour un casting
© Le Lombard

Par la suite, il est question d’un espion russe, d’un contre-espion de la CIA (contresens : il devrait venir du FBI), d’un come back nazi et d’une bombe atomique perdue après laquelle tout le monde court.

La potion concoctée par Lewis Trondheim exerce son effet envoûtant grâce à ses dialogues à l’ancienne, aussi brillants que naturels, qui multiplient les anachronismes à tous les coins de bulle. Pourtant, l’intrigante étrangeté qui imprègne ces pages vient avant tout du dessin. Elle prend son temps pour apparaître.

En fait, le sortilège tient pour une bonne part aux images décalées de Franck Biancarelli. D’où sortent ces cadrages qui détonnent, cette profondeur de champ inaccoutumée, ces regards qui s’échappent du cadre, ces décors ultra-urbains et minutieusement détaillés, ces costumes directement sortis des catalogues de mode ? On subodore bientôt une référence aux strips américains de l’après-guerre : une sorte de version modernisée et féminisée de Rip Kirby, qu’Alex Raymond produisit de 1945 à sa mort et que ses continuateurs prolongèrent jusqu’en 1999.

Le sentiment d’étrangeté tient également à quatre contraintes que se sont imposées les auteurs, certaines visibles, d’autres moins. Comme elles sont révélées en fin d’album, contentons-nous d’en mentionner une seule : le gaufrier à option.

La même planche montée sur 4 bandes…
© Le Lombard
…et sur 3 bandes…
© Le Lombard, dossier de presse

Chaque planche est conçue pour être montée en quatre ou trois bandes. Il n’existe que des cases simples, doubles ou triples. Après une case triple, par exemple, doit nécessairement figurer une case simple. Une fois de plus, on voit ici à l’œuvre ce qu’on pourrait appeler le principe de Perec (Georges) : l’adoption de contraintes, de forme ou de fond, donne à la création une stimulation à nulle autre pareille.

Par Marcelin SWITCH

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Code EAN : 9782808209885

Green Witch Village – Par Franck Biancarelli & Lewis Trondheim – Ed. Le Lombard

Le Lombard ✍ Lewis Trondheim ✏️ Franck Biancarelli Aventure France New York
 
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3 Messages :
  • "Chaque planche est conçue pour être montée en quatre ou trois bandes. Il n’existe que des cases simples, doubles ou triples. Après une case triple, par exemple, doit nécessairement figurer une case simple. Une fois de plus, on voit ici à l’œuvre ce qu’on pourrait appeler le principe de Perec (Georges) : l’adoption de contraintes, de forme ou de fond, donne à la création une stimulation à nulle autre pareille."

    Ce principe n’est pas nouveau. C’est ainsi que se construisaient les pages du dimanche dans la presse américaine des années 50/60. Prenez les Sunday pages de "The Peanuts" ou celles "Terrible Thompson !" ou de toutes bandes de United Features. Le format à l’italienne était prévu pour être remonté au format à la française.

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    • Répondu le 7 octobre 2025 à  16:14 :

      Je ne sais pas ce que c’est qu’une case-double ou une case-triple, mais ces principes et ces contraintes existent depuis l’invention de la BD. Par ailleurs, qualifier de "banalement réaliste" le dessin de Biancarelli est un peu dur. C’est très difficile de maîtriser ce style de dessin, et ils ne sont pas très nombreux à y arriver de nos jours.

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  • Green Witch Village : Ensorcelant mystère
    7 octobre 2025 20:12, par Itomi Bhaa

    Mais, c’est Mélusine sur la couverture !

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