Excellent
25 février 2026
Dans la collection « Simenon, les roman durs », José-Louis Bocquet et Javi Rey publient Barrio Negro, une adaptation réussie du roman du maître belge -Quartier nègre, un titre problématique de nos jours- édité par Gallimard en 1935. Cette histoire narre le destin d’un jeune couple, Germaine et Joseph Dupuche, natifs d’Amiens et mariés depuis peu. Elle a un bon poste aux PTT ; il est fraîchement diplômé d’une école d’ingénieur. Ne trouvant pas de travail en France, Dupuche se voir proposer une prometteuse place de directeur de la Société Anonyme des Mines de l’Équateur, la SAME.
Confiant dans leur avenir, le couple embarque sur un luxueux paquebot pour quinze jours de traversée idyllique de l’Atlantique, jusqu’à Panama. Seul hic, son employeur, qui devait lui remettre 50.000 francs pour la traversée afin de couvrir les premiers frais, ne lui en donne que 10.000, expliquant qu’il est dangereux d’avoir trop d’argent sur soi en voyage et qu’il pourra récupérer le solde, 40.000 francs, à son arrivée à Panama et à Guayaquil grâce à deux lettres de crédit.
Sitôt arrivé, Dupuche déchante, car la SAME est en faillite et il se retrouve sans le sou à 8 500 kilomètres de Paris. Il est d’autant plus désemparé que la vie locale est bien différente de celle en France, avec d’un côté les Blancs aisés des beaux quartiers, et de l’autre les communautés africaines et antillaises venues construire le canal, parquées dans un quartier pauvre, le Barrio negro. Alors que Germaine trouve un emploi à l’hôtel de la Cathédrale, propriété de l’influent Corse Colombani, Joseph est contraint d’habiter ce quartier, cherchant sans grand succès un emploi correspondant à ses compétences. Cet éloignement et ce chômage forcé seront fatals au couple, d’autant plus que Joseph ne s’installe pas au quartier Barrio negro seul, mais avec une jeune femme noire, Véronique.
Pour survivre, il accepte un poste de grutier au port, tout en sombrant dans l’alcool, avec la « terrible chicha qui rend fou ». Cette situation creuse un irrémédiable fossé entre lui, son épouse et la caste des Blancs dominants, qui goûtent peu la proximité du jeune ingénieur avec ceux qu’ils appellent les « indigènes ».
Femme forte, Germaine tente néanmoins de ramener son époux en France. Joseph est sur le point d’accepter, mais change d’avis quand Véronique lui annonce qu’elle est enceinte. Cette naissance lui redonne une certaine joie de vivre, avec l’idée qu’il pourrait être finalement heureux en Équateur. Devenu alcoolique, Joseph Dupuche mourra dix ans plus tard, laissant son épouse seule avec leurs six enfants, cette dernière héritant tout de même de la maison de la mère de Joseph, à Amiens.
José-Louis Bocquet poursuit ici les adaptations des « romans durs » de Simenon dans les années 1930, en réalisant avec Barrio Negro un superbe travail d’adaptation tout en nuances. Le scénariste a dû cependant aménager le point de vue de Simenon, en montrant un Joseph Dupuche finalement presque heureux de son sort, en dépit de son déclassement social.
Car si le romancier livre un regard féroce sur la petite caste de Blancs plus ou moins honnêtes qui méprisent les « indigènes », il n’est pas aussi bienveillant que Bocquet avec son personnage principal. Côté graphisme, Javi Rey accompagne parfaitement le propos du scénariste en livrant une merveille de dessin tout en finesse, doté d’un ingénieux sens du détail et d’une mise en couleurs qui ne pourront que ravir le lecteur. Ce Barrio negro est probablement l’un des meilleurs albums parus en ce début d’année.
Par Dominique ERNST
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Barrio Negro, d’après Simenon – Par José-Louis Bocquet & Javi Rey – Dargaud