Le Match du siècle : Aux racines de la reconnaissance inachevée du football féminin

Par Damien BOONE Bon 23 mars 2026 
C'est une conséquence peu connue de la Grande Guerre : le football s'est démocratisé. Et pas seulement parce que les hommes y ont joué sur le front : à l'arrière, les femmes se sont aussi mises à taper dans le ballon ! Mais lorsque les soldats reviennent, retour à l'ordinaire : le foot, c'est 22 mecs sur un terrain ! Ce n'est pas vraiment l'avis d'un groupe d'Anglaises, qui va non seulement se battre sur le terrain, mais aussi se confronter en dehors aux instances dirigeantes et aux stéréotypes de genre.

Liverpool, 23 mars 1920 : c’est « le match du siècle », ainsi que le nomme la presse. Sur le terrain, l’équipe anglaise des Newton Ladies, maillot zébré noir et blanc, affronte les stars écossaises du Lancashire. 50 000 personnes enthousiastes assistent à cette finale de la British Cup. Sur le terrain, un seul homme : l’arbitre ! Ce match oppose en effet deux équipes composées de femmes.

Tout commence cinq ans auparavant : en l’absence des hommes, partis combattre sur le continent, les femmes ont pris leur place dans les usines d’armement. Un jour, durant une pause, la présence d’un ballon dans la cour aboutit à un coup de pied qui en entraîne un autre, et voilà comment ces nouvelles ouvrières prennent goût au football dès que le travail s’arrête. Sheppard, le directeur de l’usine, regarde cela d’un œil bienveillant : il organise même un match contre les hommes, que les femmes remportent ! Et si le football des femmes pouvait contribuer à l’effort de guerre ? Peu à peu, les nouvelles équipières évoluent lors de matchs dont les bénéfices sont versés aux soldats du front. Gagnées par leur passion, les femmes, telle que la cheffe d’atelier Katie, la surdouée Rose, ou encore l’irlandaise Linda, se professionnalisent et leur notoriété grandit. Dans une sorte d’émulation, les équipes se développent et le public suit. Mais lorsque les hommes reviennent au pays, les autorités anglaises s’inquiètent de la persistance de la pratique féminine, au point de finir par l’interdire. Les footballeuses devront alors joueur hors de tout cadre officiel, mais parviendront à voyager aux États-Unis, au Canada, et même à organiser une coupe du monde clandestine en 1970.

L’équipe de Newton Ladies est une équipe fictive, mais probablement très inspirée des pionnières des Dick Kerr’s Ladies, l’une des premières équipes anglaises. Cette dimension permet de prendre quelques libertés avec la réalité tout en mettant en avant les principaux points de cette lutte émancipatrice : le réel intérêt porté par le public au football féminin, la force des stéréotypes pesant sur les femmes, la frilosité, si ce n’est l’animosité, de la fédération, et la nécessité pour les femmes de s’organiser elles-mêmes.

L’autrice, Julie Billault, est présentée par son éditeur comme « scénariste en pointillés », l’essentiel de sa vie professionnelle étant ailleurs. Elle signe ici sa première bande dessinée. C’est lors d’une discussion avec Laurent Grün, historien du sport et notamment du football, que l’idée de traiter cette thématique peu connue lui est venue. Pour ce faire, elle s’est appuyée sur une littérature universitaire croissante depuis quelques années sur le football pratiqué par les femmes. Il y apparaît que, de nos jours encore, demeure un soupçon d’illégitimité sur celles qui jouent ou commentent le football, en témoigne les propos sexistes [1] récemment proférés par Daniel Bravo à l’égard de Gaëtanne Thiney, ancienne internationale et actuelle directrice sportive du Paris FC, ou encore le cyberharcèlement [2] subi par la journaliste et elle aussi ex-internationale Vanessa Le Moigne après la Coupe d’Afrique des Nations.

Heureusement, rares sont aussi frontales et grossières les attaques contre les femmes du football : elles s’expriment généralement de manière plus feutrée en ignorant, volontairement ou pas, que les retards institutionnels ont des effets sur les pratiques ; l’immense mérite de cet ouvrage est d’offrir une sorte d’archéologie du football féminin, qui nous permet d’approcher la genèse et les usages d’une pratique indissociable d’une dimension revendicative, stratégie de tout groupe dominé. En cela, l’album montre que les Newton Ladies posent un acte politique.

On comprend en réalité que, pendant la guerre, le football féminin est toléré car on pense qu’il est provisoire, et parce que, bien souvent, il est pratiqué dans le cadre de matches de bienfaisance et de charité au profit des familles de soldats et de la reconstruction du pays. Il ne faut donc pas voir dans cet élan un intérêt soudain accordé aux footballeuses, mais davantage une concession temporaire pour pallier les difficultés du moment. L’histoire institutionnelle du football féminin montre bien que ces quelques années ne sont qu’une parenthèse, pour ne pas dire une anomalie, dans la reconnaissance d’une pratique qui, pendant longtemps et jusqu’à nos jours, est perçue comme étant « contre-nature ». Les arguments à prétention médicale justifiant l’interdiction de la pratique l’illustrent bien.

Le dessin de Sébastien Picquet est dynamique et valorise les actions de match. Il ancre la lente montée des Ladies dans une réalité urbaine, ce qui est aussi une réalité pour le football masculin. À mesure que l’on avance dans le récit, les paysages gris de l’industrie s’effacent au profit de décors plus colorés, ce qui est aussi une manière d’être fidèle aux images que l’on connaît de chaque époque traitée. Il est en revanche bien moins réaliste d’insister autant sur les entraînements et le travail tactique, qui paraissent très anachroniques. En effet, le football devait davantage ressembler à une sorte de kick and rush très britannique, où l’ambition était surtout de donner de grands coups vers l’avant sans chercher à construire quoi que ce soit. Les entraînements s’assimilaient davantage à de la gymnastique, et d’ailleurs la profession d’entraîneur est encore très floue. De la même manière, la mise en scène de gestes spectaculaires a davantage pour ambition de poser des repères contemporains qui fluidifient la lecture que de rendre compte fidèlement d’un jeu « à l’ancienne ».

Le récit embrasse une longue période, qui s’étire sur près de 50 ans. Tout ne peut donc être traité dans la longue histoire de l’émergence du football féminin. Des années 1910 à la coupe du monde clandestine de 1970, certaines transitions n’auraient cependant pas été superflues. Quant au « match du siècle » en lui-même, il est traité à intervalles réguliers : environ toutes les dix pages, deux pages évoquent son déroulement. Il faut un peu de temps pour comprendre qu’il s’agit du même match, dont le traitement paraît dès lors décousu. En outre, on ne saisit pas bien en quoi ce match se distingue particulièrement d’un autre, hormis son affluence considérable. Le choix du titre est surprenant. Ces remarques n’entravent que peu une lecture plaisante, sur un sujet passionnant, accompagné d’un dossier documentaire qui permet précisément de combler certaines ellipses du récit.

Par Damien BOONE

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Code EAN : 9782808506359
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