Bon
12 février 2026
En 2011, Sara Forestier reçoit le César de la meilleure actrice pour Le Nom des gens (Michel Leclerc). Un rôle hors normes dans un film réjouissant : la récompense est méritée pour cette jeune comédienne de 23 ans qui promène sa nudité avec une étonnante aisance et milite avec ses fesses. En effet, elle couche avec des mecs de droite pour les convertir au socialisme. Dans son discours de remerciements, Sara Forestier fait un étonnant aveu. Le cinéma est « quand même incroyable (…). Je joue une pute politique et, quand j’ai fait ce film, je ne connaissais rien à la politique et j’étais vierge. »
La vierge maudite
Quelques années plus tard, Sara Forestier a joué dans une trentaine de films, en a réalisé un et publie aujourd’hui une BD, Maudite du cul ?, dont elle est scénariste, avec Jeanne Alcala aux dessins. Engagée dans les combats féministes qui secouent le 7e art, elle a été auditionnée par la Commission d’enquête sur les violences commises dans le secteur culturel, comme Judith Godrèche. Elle a porté plainte contre Nicolas Duvauchelle, l’accusant de l’avoir giflée durant un tournage et a aussi révélé plusieurs agressions sexuelles et physiques vécues au cours de sa vie professionnelle, notamment lorsqu’elle était adolescente.
Qui cherche trou
L’originalité de ce parcours, entre liberté affichée, violences subies et naïveté probable, irrigue Maudite du cul ? avec un zeste d’auto-dérision.
D’abord ado, elle ne parvient pas à mettre un tampon et se persuade qu’elle n’a « pas de trou », sans doute parce qu’elle a trop attendu pour faire l’amour. « Ça s’est refermé. » La collégienne veut devenir actrice et court les castings. L’un d’eux tourne mal lorsqu’on lui demande de « partir en impro » à partir de la phrase « Comment une si grosse bite peut-elle rentrer dans ma si petite bouche ? » Elle refuse et claque la porte. Plus tard, lors d’une séance photo « ambiance glam », on s’agace de sa serviette hygiénique visible sous le short. Sara Forestier sourit avec peine, cache mal sa crispation. « Quoi ? Une actrice, ça n’a pas ses règles ? » Et l’équipe de conclure : « Ça ne va pas le faire pour la couv’. Elle ne joue pas le jeu. »
Par-delà la sexualisation d’une très jeune actrice, la BD dévoile paradoxalement (?) une vie sexuelle hésitante, « tâtonnante », pour reprendre le mot de la scénariste. L’ado qui n’avait « pas de trou » souffre en fait d’un « hymen charnu », pour lequel elle se fait opérer. La crispation du vagin qui s’ensuit entraîne une rééducation. Grâce à une kiné, « masseuse spécialisée dans les vagins » (Ah, les petits métiers méconnus !), elle parviendra peu à peu à accepter la pénétration et à y trouver du plaisir. Ladite kiné lui ayant dit un jour que « la pénétration n’est pas une obligation » la sort en quelque sorte du collège dans lequel la sexualité précoce est quasiment injonctive. Or, il faut en avoir « très très envie pour le faire ». Une révélation pour Sara Forestier, une rencontre marquée par un très timide et beau « merci », page 99.
Témoigner
Très épurés, les dessins de Jeanne Alcala accompagnent délicatement ce roman d’apprentissage. Beaucoup passe par les regards : yeux écarquillés, plissés, noyés. On regrettera seulement le choix, un peu paresseux, d’un récit chronologique. Plus étonnant, probablement parce qu’une procédure est en cours, Sara Forestier passe sous silence ce qu’elle a subi dans le monde du cinéma, réduisant son récit à un témoignage lorsqu’il aurait pu être un manifeste. Elle témoigne, ici, pour d’autres ados pour qui l’entrée dans la sexualité sera parfois, souvent, subie.
Par Jean-Marc PROUST
Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.
Maudite du Cul ? - Par Jeanne Alcala & Sara Forestier - Ed. L’Iconoclaste