Favori de la rédaction
28 mars 2026
Matthieu passe son bac de français dans trois mois. Au cours de l’épreuve blanche, il tombe sur ce qu’il redoutait le plus : commenter La Métamorphose. Rappelons-en brièvement l’intrigue : Gregor Samsa, représentant de commerce, se réveille un matin transformé en cafard, incapable de quoi que ce soit. À partir de cette situation absurde, Kafka propose une réflexion aux multiples interprétations sur l’individu, son identité, sa dépendance, la solitude, la mort, ou encore les rapports au sein de la famille. En l’occurrence, Gregor devient un poids pour cette dernière qui, peu à peu, passe de la compassion à l’indifférence, puis à la cruauté. Le père autoritaire reprend le pouvoir ; la mère oscille entre culpabilité et pragmatisme ; quant à la soeur, elle finit par trahir son affection initiale. La donne a changé, l’ordre est bousculé, les relations sont transformées, et le lecteur prend progressivement conscience que la métamorphose décrite dans l’histoire n’est pas seulement celle de Gregor Samsa, mais aussi celle de ses proches.
Comme il le pressentait, Matthieu manque son épreuve : s’il parvient à résumer le roman, il ne parvient pas à en faire l’analyse et à en soulever les enjeux philosophiques et politiques. Exaspéré par les notes de son fils, Baptiste, père autoritaire et pressé, parvient à acculer la professeure de français pour donner des cours particuliers. Piégée, celle-ci accepte et choisit, presque par provocation, de commencer par La Métamorphose. Ce qui commence comme une lecture partagée fissure peu à peu les relations : la BD déploie, au fil des leçons, les différentes lectures possibles du chef-d’œuvre de Kafka. Le fils, la mère, le père et même la professeure de français voient peu à peu leur quotidien éclairé par les questions que soulève le texte : autorité paternelle, pression hiérarchique au travail, relations de couple, rapports hommes/femmes, soumission aux institutions.
Tiphaine Rivière fait de La Métamorphose le catalyseur d’une mise en abyme d’une rare intelligence. Les cours particuliers deviennent le fil rouge de la BD : à chaque page, les scènes de la vie quotidienne de la famille sont entrecoupées ou superposées à des extraits du roman ou à des discussions sur ses interprétations possibles. Le texte de Kafka n’est jamais montré comme une œuvre figée ; il agit comme un miroir déformant qui fragilise peu à peu l’équilibre apparent de chacun.
L’autrice propose un récit dans lequel s’entrelacent divers registres de pouvoir. On voit le père tyrannique reproduire, sans s’en rendre compte, le comportement du père Samsa qui reprend le contrôle dès que le fils « insecte » devient inutile ; la mère, soumise aux injonctions absurdes de son entreprise, vit une forme moderne de culpabilité kafkaïenne, persuadée d’avoir fait une faute qu’elle est pourtant bien en mal d’identifier ; le fils, pris entre loyauté filiale et désir d’émancipation, incarne l’aliénation du Gregor qui n’ose plus exister pour lui-même. Et en toile de fond, tous affrontent les rouages impersonnels des convenances sociales (normes scolaires, faculté à ne pas perdre la face dans les interactions, conflits de valeurs).
Ce qui frappe le plus, c’est la subtilité de cet entremêlement. On suit des relations banales : un père qui hausse le ton, une mère qui rentre épuisée, un ado qui se tait pour éviter le conflit, une prof qui n’ose pas refuser de mettre son écriture au service d’une personnalité politique pourtant particulièrement détestable. Les rapports de domination sont si naturalisés qu’ils en sont presque invisibles. C’est exactement le propre du poids des normes sociales intériorisées : on croit n’obéir qu’à soi-même, alors que le pouvoir a une dimension fondamentalement relationnelle, contrairement à l’expression de sens commun « avoir du pouvoir » qui suppose que le pouvoir existerait en soi. L’invisibilité de ses mécanismes tend, dès l’enfance, à nous plier sans même nous en rendre compte.
Le dessin de Tiphaine Rivière sert à merveille la discrétion des fameux mécanismes. D’abord, le trait est clair, précis et mesuré, évitant tout pathos inutile ou effet spectaculaire. Ensuite, les aplats de couleurs douces, souvent désaturées (des bleus-gris feutrés, des bruns administratifs, des teintes pastel qui virent parfois au terne), créent une atmosphère feutrée, presque oppressante par sa banalité même – comme si le dessin reproduisait la lumière crue d’un néon de bureau ou d’une cuisine familiale. Enfin et surtout, les visages, expressifs, sans caricature, sont le lieu où se cristallisent les micro-émotions qui trahissent les contradictions intérieures : un sourcil qui se fronce imperceptiblement, un regard fuyant vers le bas, un sourire crispé qui masque la résignation, une bouche entrouverte pour un « oui » qui n’est pas vraiment un consentement. Ces expressions minuscules disent ce que les dialogues taisent : la fatigue accumulée, les révoltes avortées, la résignation. La mise en page, fluide et rythmée, renforce encore cette subtilité : alternance entre grandes scènes de vie quotidienne (pleines pages aérées qui donnent l’illusion de la normalité) et vignettes plus resserrées ou superposées où s’insèrent les extraits – en couleurs - de La Métamorphose, créant une mise en abyme visuelle. Les cases « silencieuses », moments où le dessin seul porte le poids du non-dit, sont particulièrement puissantes.
Grâce à cette pédagogie par l’image, Tiphaine Rivière rend palpable cette violence douce, cette oppression qui ne dit pas son nom. Elle nous rappelle que la vraie force du pouvoir, c’est de nous faire croire qu’il n’existe pas, sans jamais tomber dans la leçon de sociologie ou le manifeste politique.
Pour celles et ceux qui souhaitent approfondir leurs connaissances sur les enjeux abordés, une quinzaine de références littéraires indiquées en notes au fil du récit, sur lesquelles l’autrice s’est appuyée, se trouvent en fin d’album.
À l’issue des 300 pages du livre, on se retrouve avec ces lancinantes questions : et moi, à qui, à quoi, à quelles conditions et à quel prix suis-je en train d’obéir... ?
Par Damien BOONE
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