Très bon
28 mars 2026
Dans cette série, on retrouve avec plaisir la qualité scénaristiques de Philippe Richelle, qui s’appuie sur une documentation solide dans une époque qu’il affectionne. Il déroule les années de guerre avec détermination, s’attardant sur certains épisodes, en rapportant plus brièvement d’autres (la semaine des barricades), tout en déroulant un fil historique alerte et néanmoins précis.
On suit aussi le parcours de personnages qu’on a d’abord connus en culottes courtes : André, Paul, Loulou, Mo...
Hommage à La Bataille d’Alger
Le scénariste connaît ses classiques. Plusieurs pages du tome 2 sortent tout droit du film de Gillo Pontecorvo La Bataille d’Alger (1966) : la scène de l’exécution d’un membre du FLN à la guillotine vue par les prisonniers par exemple.
Tout comme l’attentat fomenté par l’extrême-droite dans la casbah ou encore cette jeune femme tête nue (afin de passer pour une Européenne) qui évite les contrôles et prétend aller à la plage alors qu’elle va déposer une bombe au Milk Bar. Un bel hommage à ce film saisissant qui fit date par ses allures de documentaire.
En traits fins, le dessin d’Alfio Buscaglia, déjà complice de Richelle pour Les Mystères de la (3e et 4e) République , tisse un réalisme sobre, excellant aussi bien dans les éléments de décor (bâtiments, voitures…) que les scènes d’action, optant aussi pour une forme de sobriété dans les moments les plus difficiles (attentats, torture).
Extension du conflit
Les deux derniers tomes se déroulent après la Bataille d’Alger, qui s’est « achevée » avec l’arrestation de Yacel Saadi et la mort d’Ali La Pointe (tome 3). Désormais, la guerre s’étend à la France métropolitaine, qui subit à son tour une vague d’attentats. Le putsch des généraux (1961) est largement évoqué, avec une intéressante focale sur la troupe (doutes chez les uns, détermination chez les autres) davantage que sur les généraux eux-mêmes.
En omettant le fameux « quarteron de généraux en retraite » un des discours les plus célèbres du Général de Gaulle, Philippe Richelle adresse un clin d’œil malicieux au lecteur, préférant insister sur le caractère martial du texte. Sitôt la menace écartée, l’humour revient cependant avec l’appel de François Coulet à Geoffroy Chodron de Courcel, alors secrétaire général de la présidence de la République (« On ne réveille pas le général pour si peu »).
Une autre période sombre s’ouvre, qu’incarne le parcours de Loulou. D’abord chez les paras, où il a pratiqué la torture, sans plaisir mais avec résolution, et jusqu’aux ultimes méfaits de l’OAS, il incarne l’absolue dérive d’une époque mais aussi du racisme et de l’aveuglement mortifère de nombre de colons.
Réseau Janson
A Paris, mis en place précédemment (tome 3), le Réseau Janson se déploie, faisant passer de l’argent au FLN via la Suisse. Par amour pour Julia, Paul y adhère malgré ses scrupules et la trouille qui le tenaille (tome 4), avant que le procès de 1960 mette fin aux activités du réseau, en condamnant ses membres à de lourdes peines. Entretemps, Paul, qui a découvert Julia parmi la liste des "Parisiennes du FLN", a déserté.
Le premier tome était un peu rigide, penchant vers la pédagogie démonstrative de L’Histoire en bandes dessinées (1976-1978). Les albums suivants ont permis aux personnages de prendre du souffle, le récit s’attardant parfois sur des épisodes plus romanesques qu’historiques (ainsi des amours de Paul et Julia), tout en s’inscrivant dans une chronologie rigoureuse.
De la cour de récré initiale, il ne reste plus grand monde. Loulou s’acharne dans les derniers soubresauts de l’OAS pour trouver la mort ultérieurement, victime d’une vengeance tardive. S’illusionnant jusqu’au bout dans la logique camusienne de coexistence pacifique, André sera égorgé sans ménagement par le FLN. Il aura pourtant tout tenté, alignant les salaires des Algériens sur ceux des Espagnols, se débarrassant d’un contremaître raciste et brutal, adepte du fouet pour « dresser les indigènes ».
Lendemains qui déchantent
« Retourné » par un commissaire retors, Mo subira le destin inexorablement contraire des « traîtres » - même si un petit coup de pouce scénaristique en fait un miraculé. Il incarne à lui seul le sort des Algériens : désillusions de ceux qui ont servi la France, y compris pendant les deux premières guerres mondiales, espoir d’égalité rapidement déçu, engagement dans le FLN et finalement, presque en harki, nouvelle vie en France. Se souvient-il alors de son instituteur, Mestre, qui lui enseigna ce à quoi il croyait : Liberté, égalité, fraternité ? Tous ce à quoi les Algériens n’avaient pas droit.
Une amertume surgit au fil des pages : mais pouvait-il en être autrement ?
Seul Paul, presque falot à force de timidité et de réserve, une forme de détachement face à l’histoire ? trouvera un chemin et la possibilité d’une autre vie. Devenu avocat, il aperçoit Julia dans une manifestation féministe en 1971. D’autres combats ont donc suivi.
Ces cinq tomes trouveront aisément leur place sur une étagère, où ils tiendront le rôle de la tragédie, voisinant avec les sagas (Carnets d’Orient, Suites algériennes de Jacques Ferrandez) et la comédie (Un Général, des généraux de Nicolas Juncker et François Boucq).
(1) Une coquille toutefois, page 72 du tome 1, avec un « 2 septembre » -au lieu de novembre- au lendemain de la Toussaint rouge.
Par Jean-Marc PROUST
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