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Nicolas Delestret (Lady Nazca) : « Je voulais raconter l’histoire d’une héroïne forte encore méconnue en France. » [INTERVIEW]

Par Christian MISSIA Dio 23 juillet 2026 
Avec Lady Nazca, Nicolas Delestret s'éloigne de ses univers contemporains pour mettre en images le destin fascinant de Maria Reiche, la scientifique allemande qui consacra sa vie à l'étude et à la préservation des célèbres lignes de Nazca. Adaptée du même scénario que le film de Damien Dorsaz, la BD propose une lecture singulière de cette aventure scientifique et humaine. L’auteur revient sur la genèse du projet, ses choix graphiques, son travail de documentation et la liberté qu'il s'est accordée pour faire de cette adaptation une œuvre à part entière.

Bonjour Nicolas Delestret. Lady Nazca est d’abord né comme un projet de bande dessinée, avant d’être adapté au cinéma. Comment êtes-vous arrivé sur ce projet ? Est-ce vous qui l’avez proposé ou est-ce que l’on est venu vous chercher ?

Nicolas Delestret : À cette période, je venais de terminer Le Dernier Quai, un album qui m’avait énormément mobilisé. Je n’avais pas encore suffisamment avancé sur mon scénario suivant pour le proposer à mon éditeur. Je lui ai donc demandé s’il avait des projets à me soumettre, afin de me laisser le temps de développer sereinement mon propre récit.

Il m’a présenté plusieurs scénarios intéressants, mais ils restaient trop proches de l’univers de mes albums précédents, comme Adieu monde cruel, La Maison de souvenirs ou Le Dernier Quai. J’avais envie de partir dans une direction totalement différente. Je lui ai donc expliqué que j’aimerais plutôt travailler sur un récit historique, avec des personnages en costume, un registre que je n’avais encore jamais exploré.

C’est à ce moment-là qu’il m’a parlé d’un scénario de film qui était en attente. Le projet peinait à réunir son financement, et la pandémie de Covid avait encore compliqué les choses. Il pensait que le film risquait de ne jamais voir le jour et m’a proposé de lire le script.

J’ai immédiatement été séduit. Lady Nazca représentait tout ce que je recherchais : l’exact opposé de Le Dernier Quai. On passait d’un récit contemporain à une histoire historique, portée par une héroïne forte, inspirée d’une personnalité encore très méconnue en France, même si elle est davantage connue au Pérou et en Allemagne.

J’ai également beaucoup aimé la dimension de mystère qui traverse l’histoire. Toute cette enquête autour des lignes de Nazca apporte une véritable tension narrative, presque celle d’un thriller archéologique, et c’est un aspect qui m’a particulièrement enthousiasmé.

Nicolas Delestret (Lady Nazca) : « Je voulais raconter l'histoire d'une héroïne forte encore méconnue en France. » [INTERVIEW]
Lady Nazca
Nicolas Delestret © éditions Bamboo Coll. Grand Angle

Ce projet vous a-t-il amené à adapter votre méthode de travail ou votre approche graphique pour servir au mieux ce récit ?

Oui, j’ai adapté ma manière de travailler, notamment en faisant évoluer ma palette de couleurs et ma technique de mise en couleur. Le fait que l’album compte un peu moins de pages m’a permis de consacrer davantage de temps à cet aspect. Je voulais obtenir un rendu plus pictural, avec un véritable travail sur les matières, comme si je peignais certaines zones à la brosse.

J’ai également fait un choix graphique particulier : par endroits, le trait n’est plus encré en noir, mais en blanc. Cela améliore la lisibilité de certaines scènes tout en faisant écho aux lignes blanches tracées dans le désert de Nazca. C’était une manière discrète d’intégrer ce motif au cœur même du dessin.

Si je comprends bien, vous avez réalisé cet album selon une méthode de travail traditionnelle, plutôt qu’en numérique ?

En réalité, je dirais que l’album est réalisé à 75 % de manière traditionnelle. Le storyboard, le crayonné et l’encrage sont entièrement réalisés à la main, au pinceau. Certaines personnes pensaient que l’encrage avait été effectué en numérique, mais ce n’est absolument pas le cas. J’apporte beaucoup de soin à obtenir un trait très fin, entièrement réalisé de façon traditionnelle.

En revanche, la mise en couleur est réalisée sur ordinateur, essentiellement pour des raisons de temps. Si j’en avais davantage, je la ferais probablement à la main. Mon objectif était néanmoins de retrouver, grâce au numérique, un rendu plus organique, plus texturé, avec cette légère irrégularité que l’on obtient naturellement avec les techniques traditionnelles.

Lady Nazca
Nicolas Delestret © éditions Bamboo Coll. Grand Angle

Comment avez-vous réussi à traduire graphiquement le mystère des lignes de Nazca, qui ne se révèlent jamais complètement au premier regard ?

Tout cela a fait partie d’une véritable recherche graphique. Au début du projet, je sortais de Le Dernier Quai et mes premiers croquis de Maria Reiche étaient encore assez cartoonesques. J’en ai retrouvé un où je lui avais même dessiné un nez très allongé. Au fil du travail, son apparence est devenue plus réaliste, notamment dans les proportions et l’anatomie, parce que cela correspondait davantage à la gravité et au réalisme du récit.

Pour restituer le mystère des lignes de Nazca, j’ai également beaucoup travaillé l’atmosphère du désert. Je voulais jouer sur des gammes de couleurs très variées selon les moments de la journée et rendre cette sensation de poussière omniprésente, si caractéristique du paysage. Cette palette lumineuse et minérale est à l’opposé de celle du Dernier Quai, qui reposait sur des tonalités beaucoup plus sombres et grises.

Vous avez travaillé sur Lady Nazca avant même le tournage du film. Cette absence de référence visuelle vous a-t-elle donné une totale liberté d’interprétation ou avez-vous malgré tout cherché à conserver une approche cinématographique, en prévision d’une éventuelle adaptation ?

Au fond, je pensais que le film ne se ferait pas et, d’une certaine manière, cela me rassurait. Cette situation me donnait une grande liberté pour adapter le scénario à ma manière. Le script me plaisait énormément, mais le cinéma et la bande dessinée n’obéissent pas aux mêmes règles de narration. J’ai donc fait des choix propres au médium, notamment en accordant une place importante à la voix off et en repensant certaines scènes.

À mes yeux, c’est tout l’intérêt d’une adaptation : proposer une autre manière de raconter une même histoire. Si l’on se contente de reproduire exactement le film en bande dessinée, cela perd une grande partie de son intérêt.

J’avais terminé l’ensemble des crayonnés avant même le début du tournage. Ce n’est qu’après leur remise à l’éditeur que l’on m’a annoncé que le financement était finalement bouclé et que le film serait tourné au Pérou. Je n’ai donc travaillé à partir d’aucune image du long métrage.

J’ai même reçu un lien pour découvrir le film avant sa sortie, mais je ne l’ai volontairement pas regardé. Je craignais sans doute de confronter mon imaginaire à celui du réalisateur ou de remettre en question mon propre travail. J’ai préféré attendre la sortie en salle, car un film comme Lady Nazca, avec la beauté de ses paysages, mérite d’être découvert sur grand écran.

Lady Nazca
Nicolas Delestret © éditions Bamboo Coll. Grand Angle

Maria Reiche est un personnage à la fois déterminé et profondément solitaire, entièrement consacré à sa quête. Comment avez-vous traduit graphiquement cette évolution intérieure et cet engagement qui finit par occuper toute sa vie ?

Je me suis appuyé sur de nombreuses photographies de Maria Reiche à différents âges, ainsi que sur un documentaire tourné pour Antenne 2 (France 2, NDLR) au début des années 1980, dans lequel elle apparaît à près de 70 ans. Mais je ne voulais surtout pas en faire un simple décalque. La bande dessinée permet de prendre des libertés, d’autant que Lady Nazca reste un biopic romancé, même s’il s’appuie sur de nombreux faits réels.

Ce qui m’intéressait avant tout, c’était de restituer l’impression que dégageait Maria Reiche. Dans ce documentaire, son visage, marqué par le soleil, est très sec, presque austère, et l’on perçoit immédiatement la force de son caractère. C’est cette personnalité que je voulais traduire graphiquement.

Le contraste était d’ailleurs frappant : malgré cette apparence très dure, elle s’exprimait avec une voix étonnamment douce, presque enfantine, accentuée par son accent allemand. C’est évidemment un aspect impossible à retranscrire en bande dessinée.

J’ai donc choisi de mettre en avant une femme dont la force de caractère prime sur la séduction. C’est sans doute l’une des différences avec le film, qui fait le choix d’une Maria Reiche plus séduisante. De mon côté, je voulais avant tout montrer une scientifique déterminée, dont le visage et la posture expriment la volonté, la ténacité et la force intérieure.

Lady Nazca
Nicolas Delestret © éditions Bamboo Coll. Grand Angle

En tant que dessinateur, quel était, selon vous, le véritable cœur de Lady Nazca : raconter le destin de Maria Reiche, faire revivre une figure historique ou transmettre l’émerveillement face au mystère des lignes de Nazca ?

En réalité, c’est un peu tout cela à la fois. Ce qui m’a le plus marqué, c’est le destin de Maria Reiche. Cette femme a consacré quarante ans de sa vie à parcourir et à balayer le désert pour faire réapparaître des traces enfouies. Elle a choisi de vivre seule, au milieu de cet immense paysage, entièrement dédiée à une mission dont personne ne pouvait garantir qu’elle aboutirait. Je trouve cela profondément fascinant.

Bien sûr, le mystère des géoglyphes et toute l’atmosphère qui entoure Nazca m’ont également énormément plu. Mais ce qui m’a le plus touché, c’est avant tout l’histoire d’une personne qui décide de s’éloigner de la société pour poursuivre, envers et contre tout, une quête qui pouvait sembler complètement folle. C’est cette détermination absolue qui m’a le plus impressionné.

Quels sont vos prochains projets ?

Mon prochain album, déjà signé, devrait paraître en 2028. Ce sera un projet beaucoup plus poétique, très différent de Lady Nazca. Il racontera l’histoire d’un personnage incapable d’exprimer ses sentiments les plus profonds autrement qu’à travers la trompette. C’est un univers qui n’a vraiment rien à voir avec celui de cet album.

Il a l’air cool, ce projet !

Et j’espère bien qu’il le sera !

Merci beaucoup.

Lady Nazca
Un film de Damien Dorsaz

Par Christian MISSIA Dio

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Code EAN : 9782818999219

En médaillon : Nicolas Delestret
Photo © Christian Missia Dio

À lire sur ActuaBD :

Notre entretien avec Jean Rousselot, coauteur avec Nicolas Delestret du récit Adieu monde cruel !

Lady Nazca - Nicolas Delestret, Librement inspiré du film de Damien Dorsaz – éditions Bamboo Coll. Grand Angle. Album paru le 7 janvier 2026. 112 pages, format 219 x 299 mm, 19,90 euros.

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