Erreur d’exécution squelettes/sqtc/inc-head.html
Bonjour Natacha Sicaud, bonjour Alexandre de Moté, nous vous rencontrons à la Foire du Livre de Bruxelles à l’occasion de la parution de Le Cocon, votre roman graphique publié chez Glénat. Pouvez-vous nous expliquer comment est né ce projet : d’où vient l’idée initiale et qui est à l’origine de la collaboration ?
Alexandre de Moté : Ce projet s’inscrit dans un temps long. Formé à Bruxelles — d’abord à l’Institut Saint-Luc, puis à l’École de Recherche Graphique (ERG) — je développais à l’époque une pratique proche de l’art contemporain, entre peinture et installation.
C’est lors d’un voyage d’étude à Lausanne, organisé par l’ERG, que j’ai découvert l’œuvre de Judith Scott à travers une exposition marquante conçue par Lucienne Peiry. Cette rencontre a été déterminante. À l’époque, les ressources disponibles étaient très limitées — je me souviens notamment d’une simple double page dans l’ouvrage The Art of the Millennium publié chez Taschen.
Plus tard, en développant mon activité de scénariste en bande dessinée, l’idée d’en faire un récit s’est imposée naturellement. J’ai alors engagé un important travail de recherche, notamment avec l’appui du LaM - Lille Métropole Musée d’art moderne d’art contemporain et d’art brut, qui m’a permis d’approfondir la matière documentaire. Une fois une première version du scénario aboutie, j’ai contacté Natacha, que je connaissais déjà depuis plus de dix ans, pour lui proposer de rejoindre le projet.
Et vous Natacha Sicaud, comment vous avez abordé cet album, ce récit ?
Natacha Sicaud : De mon côté, je connaissais déjà le travail de Judith Scott, notamment à travers mon parcours en écoles d’art, à Angoulême puis aux Arts décoratifs de Strasbourg. En revanche, je ne connaissais pas son parcours de vie et je n’avais jamais vu ses œuvres en réalité.
C’est véritablement à la lecture du scénario proposé par Alexandre que j’ai découvert toute la richesse de son histoire. Le texte m’a immédiatement touchée, en particulier par la manière dont il aborde ces sujets avec justesse, sans condescendance ni misérabilisme. Il propose avant tout le portrait d’une femme en devenir, celui d’une artiste en construction, et c’est cette approche qui m’a profondément parlé. Très rapidement, j’ai pu me projeter dans le récit et imaginer mes images accompagner cette narration.
Votre album met en lumière la violence institutionnelle subie par Judith Scott. Comment avez-vous trouvé le juste équilibre pour restituer ce contexte sans tomber dans la victimisation ni réduire votre personnage à ce seul prisme ?
Natacha Sicaud : En effet, Judith Scott a été victime de violences institutionnelles, et il était important de ne pas l’occulter. Mais notre intention n’était pas d’insister de manière complaisante sur la souffrance. Nous avons cherché à rester justes, sans condescendance ni sensationnalisme.
Dans le dessin, j’ai veillé à instaurer une forme de retenue, pour ne pas heurter inutilement, tout en restant fidèle à la réalité des faits. L’objectif n’est pas de montrer la souffrance pour elle-même, mais de la replacer dans un récit plus large.
Parallèlement, nous avons tenu à mettre en avant sa force et sa résilience. Judith Scott n’est pas seulement une victime : c’est aussi une femme qui lutte, qui résiste, et dont la personnalité persiste malgré les années d’internement. C’est cet équilibre entre vulnérabilité et puissance intérieure qui nous importait de restituer.
Votre récit fait émerger une forme de responsabilité collective chez le lecteur. Était-ce une intention de votre part et souhaitez-vous susciter une réaction ou une prise de conscience particulière à la lecture ?
Alexandre de Moté : Oui, cet aspect occupe une place importante dans le roman graphique. J’ai mené de nombreuses recherches sur les systèmes d’enfermement, notamment aux États-Unis, mais aussi en Europe dans les années 1950-1960. Ce qui en ressort, c’est une réalité profondément violente : ces institutions servaient avant tout à isoler des individus jugés dérangeants pour la société, davantage qu’à les soigner. Il s’agissait souvent de les invisibiliser, au prix de leur intégrité, voire de leur destruction. Mettre en lumière cette dimension m’a semblé essentiel pour comprendre le contexte dans lequel évolue Judith Scott.
Natacha Sicaud : Ces réalités sont largement documentées et ont déjà été abordées dans la culture populaire, notamment dans des œuvres comme Vol au-dessus d’un nid de coucou, qui illustre la violence de ces systèmes d’internement. D’autres films et témoignages vont dans le même sens, confirmant qu’il ne s’agit pas d’une exagération, mais d’un contexte historique bien réel.
Alexandre de Moté : Oui, ces réalités sont largement documentées, que ce soit à travers des romans, des films ou des travaux historiques. Il existe de nombreuses sources qui attestent de la violence de ces systèmes d’enfermement.
Natacha Sicaud : On trouve également des témoignages très éclairants en bande dessinée, comme celui de Lisa Mandel avec HP, où elle revient notamment sur le parcours de son père en psychiatrie. C’est une œuvre particulièrement intéressante pour comprendre ces réalités de l’intérieur.
Votre album met en lumière la relation entre Judith Scott et sa sœur. Était-ce pour vous le cœur émotionnel du récit, et une intention forte de le placer au premier plan ?
Natacha Sicaud : Oui, cette relation constitue clairement le cœur émotionnel du récit. Le lien entre Judith Scott et sa sœur Joyce Scott agit comme un véritable fil conducteur, presque un fil d’Ariane, qui traverse toute l’histoire.
Ce qui m’a marquée, c’est l’idée que, pour tenir face à l’adversité, il est essentiel de conserver un lien — avec une personne, une présence, quelque chose qui ne se rompt pas. Ici, ce lien entre les deux sœurs résiste au temps et à l’épreuve de l’enfermement, et il joue un rôle déterminant dans le parcours de Judith.
Plus largement, ce fil invisible ne soutient pas seulement Judith : il transforme aussi Joyce. Leur relation est réciproque, et chacune avance grâce à l’autre.
Alexandre de Moté : Oui, je rejoins tout à fait ce que dit Natacha. Dès le départ, il nous paraissait essentiel de placer ce lien au centre du récit, notamment à travers un symbole simple et visuel : ce fil qui traverse les pages.
Nous avons également voulu mettre en évidence la rupture, lorsque ce fil se brise. Cette séparation familiale constitue un moment clé, resté longtemps une énigme, notamment pour Joyce, et renforce encore la portée émotionnelle de leur relation.
Judith Scott étant sourde et muette, la bande dessinée vous a-t-elle semblé être le médium idéal pour raconter son histoire, ou avez-vous rencontré des difficultés particulières pour trouver le juste équilibre narratif et visuel ?
Natacha Sicaud : Pour ma part, je n’ai pas ressenti de difficulté majeure dans la mise en images. Le travail de scénarisation réalisé en amont par Alexandre était déjà très abouti, avec un prédécoupage précis, ce qui m’a permis d’aborder le dessin de manière fluide. Ce cadre solide m’a offert une grande liberté d’interprétation graphique, sans que le processus ne devienne contraignant.
Considérez-vous que la bande dessinée était le médium le plus pertinent pour raconter cette histoire ?
Natacha Sicaud : Je ne dirais pas que la bande dessinée est le seul médium possible. D’autres formes pourraient tout à fait s’emparer de cette histoire — pourquoi pas une comédie musicale ou un film d’animation.
Chaque approche apporte un regard différent. Pour nous, en tant qu’auteurs de BD, ce médium s’est imposé naturellement. Mais l’œuvre de Judith Scott a déjà donné lieu à d’autres formats, notamment des ouvrages jeunesse, et reste ouverte à de multiples interprétations.
Alexandre de Moté : Il existe déjà de nombreuses formes autour de cette histoire — des documentaires, des ouvrages jeunesse, des catalogues plus spécialisés. L’essentiel, pour moi, réside dans la force du récit, qui peut se déployer à travers différents médiums.
Ce qui compte, c’est que des auteurs et autrices contemporains puissent s’en emparer pour proposer de nouvelles lectures, mettre en lumière le travail de Judith Scott, mais aussi faire connaître son parcours.
Sur le plan graphique, pouvez-vous nous expliquer la technique que vous avez employée ainsi que vos choix artistiques, notamment dans la manière de représenter et d’intégrer le travail de Judith Scott au cœur du récit ?
Natacha Sicaud : Je me suis beaucoup appuyée sur la documentation préparée par Alexandre, que nous avons enrichie ensemble au fil du projet. Cette base solide m’a permis de travailler avec précision, tout en laissant une place à mon interprétation.
Sur le plan graphique, j’ai particulièrement insisté sur l’expressivité des visages et des corps. Une grande partie de la narration passe par le langage corporel des personnages, ce qui me semblait essentiel pour traduire les émotions du récit.
Techniquement, j’ai travaillé en numérique, tout en cherchant à retrouver un rendu proche de mes méthodes traditionnelles. Ce choix répondait aussi à des contraintes de temps, notamment pour la mise en couleur.
Concernant la palette, nous avions initialement envisagé une gamme plus restreinte, avant d’opter pour des tonalités pastel. Les couleurs évoluent au fil du récit — parfois plus sourdes, parfois plus lumineuses — afin d’accompagner les différentes séquences et de créer une forme de respiration visuelle, sans jamais prendre le pas sur la narration.
Alexandre de Moté : Il n’y avait pas, de ma part, une volonté de mettre en avant une catégorie comme l’« art brut ». Je préfère parler d’« art en marge ». En Europe, on a tendance, sous l’influence de l’histoire de l’art, à classer rapidement ce qui sort des normes : on range, on étiquette, parfois de manière réductrice. Or, la réalité est bien plus complexe.
Si le livre permet au lecteur de découvrir une pratique artistique, tant mieux. Mais l’essentiel, à mes yeux, réside ailleurs : dans l’acte même de création. La grande force de Judith Scott, c’est d’avoir su s’exprimer à travers une œuvre qui échappe à toute explication définitive. Ses créations peuvent être interprétées, ressenties, mais elles ne livreront jamais un sens univoque, puisque nous n’avons pas accès à son intention. C’est précisément ce qui fait leur singularité et leur puissance.
Natacha Sicaud : Ce que j’espère avant tout, c’est que les lecteurs fassent une véritable découverte. S’ils ne connaissent pas Judith Scott, j’aimerais qu’ils aient envie d’aller plus loin : chercher des images, voir des documentaires, approfondir son travail. C’est aussi pour cela que nous avons intégré, en fin d’ouvrage, des ressources pour prolonger cette exploration.
Au-delà de son cas, son parcours peut ouvrir vers d’autres artistes, souvent moins visibles, situés en marge des circuits traditionnels. Il ne s’agit pas seulement de s’intéresser aux figures déjà reconnues ou surmédiatisées, mais d’élargir son regard.
Ce qui me touche particulièrement chez elle, c’est sa capacité à créer à partir de presque rien, à inventer une forme, un langage totalement singulier. C’est profondément inspirant, même pour ceux qui ne se destinent pas à une pratique artistique. Son œuvre invite à la curiosité, à explorer des territoires inattendus et à porter un regard neuf sur la création.
Dernière question, quels sont vos prochains projets ?
Natacha Sicaud : Je suis encore en phase de réflexion, rien n’est arrêté pour le moment. Plusieurs pistes sont en cours, et avec Alexandre, nous souhaitons poursuivre notre collaboration.
De mon côté, j’aimerais également revenir vers un projet jeunesse. Quoi qu’il en soit, cela restera dans le champ de la bande dessinée. J’espère pouvoir lancer un nouveau projet prochainement, mais à ce stade, rien n’est encore signé.
Alexandre de Moté : Je me consacre aujourd’hui exclusivement à l’écriture, principalement pour la bande dessinée, et ce depuis plusieurs années. J’ai actuellement de nombreux projets en développement, sans qu’ils soient encore officialisés.
Ils couvrent des registres variés — de la biographie à la science-fiction, en passant par la jeunesse ou encore des projets de séries. Il y a donc beaucoup de choses en cours, mais je préfère ne pas en dire davantage tant que rien n’est signé.
Merci beaucoup.
Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.
En médaillon : Natacha Sicaud & Alexandre de Moté
Photo © Christian Missia Dio
À lire sur ActuaBD.com :
Le Cocon - Par Alexandre de Moté & Natacha Sicaud - Glénat. 198mm x 266mm. 128 pages couleur. 20,00 €. Album paru le 25 février 2026.