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Mirion Malle, Québec, la question de l’eau et des identités sont à BDFIL, un festival suisse exigeant et engagé

Par Kelian NGUYEN Lyne GEYNET 6 mai 2026 
Couvrant l’ensemble de Lausanne, du bord du Léman jusqu’en haut de la ville, le festival BDFIL ouvre ses portes pour deux semaines. Une quinzaine d’expositions y présentent la création contemporaine en bande dessinée francophone. Avec Mirion Malle en majesté, le Québec en pays invité, la question de l’eau au centre de la réflexion et les identités questionnées, les angles d'attaque de cette programmation sont variés, mais c'est toujours la BD qui est célébrée !
Mirion Malle, Québec, la question de l'eau et des identités sont à BDFIL, un festival suisse exigeant et engagé
Mur réunissant les différentes dédicaces depuis le premier festival BDFil

Le Festival BDFIL, il faut l’avoir vécu au moins une fois dans sa vie. Une fois le badaud sorti de la gare, les palissades et les travaux n’en finissent plus… Et pourtant, le valeureux festival BDFIL de Lausanne s’est vaillamment emparé des lieux. C’est l’un des plus importants festivals de bande dessinée de Suisse, maintenant installé et heureux précisément dans le quartier de la gare.

À commencer par la Rasude, ancien hangar ferroviaire réhabilité en lieu culturel. Dès l’entrée, derrière un imposant escalier mécanique, trois murs rouges célèbrent le vingtième anniversaire du festival lausannois. C’est à la suite de la disparition du festival de Sierre en 2006, que la ville de Lausanne s’est lancée dans BD-FIL qui s’écrit alors avec un tiret.

La volonté d’installer un festival à la dimension internationale dans le pays qui a vu naître, dit-on, la bande dessinée moderne avec Rodolphe Topffer s’illustre avec ces trois murs entièrement décorés du livre d’or de ces 20 dernières années. Une centaine de dessins originaux réalisés durant les 19 dernières éditions, par les plusieurs centaines d’auteurs et d’autrices venus à Lausanne pendant toutes ces années. De Zep ironisant sur la longévité du festival à Mirion Malle, invitée d’honneur de l’édition 2026, les grands noms de la BD suisse et internationale sont réunis pour célébrer de manière originale cette édition-anniversaire.

Premier Poumon du Festival

Discours de Mirion Malle pour l’ouverture du festival BDFil

Cet ancien bâtiment, longeant les rails, accueille les expositions des deux invités d’honneur.

L’autrice de bande dessinée Mirion Malle, d’abord, qui se voit consacrer une rétrospective de l’ensemble de sa carrière. Elle qui a débuté avec le blog accessible et militant Commando Culotte, où elle proposait des analyses dessinées sur un ton humoristique, sur les clichés sexistes présents dans la pop culture. Des strips compilés chez Ankama/Label 619.

Elle se lance ensuite dans des publications plus personnelles en publiant trois albums aux éditions La Ville brûle, avant de rejoindre Glénat pour son dernier titre. Son travail s’inscrit dans une continuité féministe et engagée, tout en explorant des thématiques variées : la dépression dans C’est comme ça que je disparais, les relations toxiques dans Adieu triste amour, la colère militante face à l’injustice dans Clémence est en colère et enfin le deuil dans Le Problème avec les fantômes (Glénat, 2025). À travers ses récits, ses personnages évoluent dans des relations d’amitié et de solidarité féminine. Ayant vécu plusieurs années au Québec, l’autrice intègre également des tournures de phrases québécoises, ce qui confère une tonalité singulière à son écriture.

Dès l’entrée, l’exposition plonge les visiteurs dans l’univers de l’autrice : sous des voûtes de béton, un gigantesque panneau violet se dresse avec comme inscription « Les Lumineux Fantômes de Mirion Malle », référence évidente à sa dernière parution. Passé ce panneau, le visiteur découvre un parcours sinueux aux imposants murs violets, qui amène à la déambulation à travers ses différentes sections. Bien que située à proximité des voies, bruyantes et encore en activité, l’exposition parvient à introduire une véritable... bulle, la scénographie atténuant presque complètement la présence des trains entrant et sortant de la gare.

Planches exposées dans la rétrospective Mirion Malle
Un fantôme
À gauche Gaëlle Kovaliv et à droite Léonore Porchet

Quand bien même la mise en scène invite à une ballade primesautière, le parcours reste chronologique. Après la présentation de ses carnets, montrant ses influences, et de ses créations pour Commando Culotte, l’exposition présente ses publications suivantes. Au centre du parcours sont présents des fauteuils, proposant un instant de lecture et d’échange. L’exposition se clôt sur une ouverture vers d’autres médiums explorés par l’autrice, tels que la céramique ou le tatouage, ainsi qu’un mur consacré à ses influences culturelles, témoignant de l’étendue de son univers artistique.

Comme le veux la tradition, installée par les deux directrices du festival Gaëlle Kovaliv et Léonore Porchet depuis leur prise de fonction il y a quatre ans, le festival accueille chaque année un pays invité. En l’occurrence, cette année, le Québec, faisant le lien avec l’invités d’honneur (on l’a vu, le Québec occupe une place importante dans le travail d’autrice de Mirion Malle), avance avec une délégation d’une dizaine d’autrices représentait la Belle Province dans une exposition de plus d’une vingtaine d’artistes publiés d’abord au Québec. Des panneaux monographiques présentent chacun d’eux dont, bien évidemment, les présents.

Panneau présent au début de l’exposition québécoise

Sur le même principe, un ilot posé sur les rails désormais désaffectés de la Rasude, présente les maisons d’édition de BD suisses. Sur une grande table oblongue, une sélection des derniers ouvrages de chacune d’elles dont Atrabile, Calligramme, Antipodes ou encore la bien nommée Helvetiq bénéficient d’un focus spécial mais discret.

L’îlot central présentant les maisons d’édition suisses
Exposition Le Loup en Slip

Enfin, toujours dans la Rasude, des expositions à destination des plus jeunes : une réplique de l’exposition présentée à Cité Internationale de la BD et de l’Image d’Angoulême, consacrée aux œuvres interconnectées de Wilfrid Lupano : Le Loup en Slip (avec Mayana Itoiz) et Les Vieux Fourneaux (avec Paul Cauett). L’exposition se concentre, pour le public lausannois, sur la série jeunesse là, où la version angoumoisine divisait son espace à parts égales. Le long de l’ancien quai, les différentes alcôves se succèdent dans lesquelles les espaces d’interactions didactiques divertissent le jeune visiteur.

Enfin, dans de mystérieuses boites colorées, s’installe le travail de la jeune autrice Sûria Dudler, lauréate de la bourse à la création BD de la ville de Lausanne en 2025 qui présente La Petite Chapardeuse, son projet toujours en cours de développement.

Second Souffle

De l’autre côté de la gare, une fois franchies les palissades, s’esquisse la Plateforme 10. Autre ancien site ferroviaire, il est l’un des cœurs culturels de la ville. L’espace librairie-dédicace de BDFIL n’est encore pas visible que déjà l’imposant musée des Beaux-arts se profile. Immense bloc de béton, il domine cette grande esplanade moderne. Le musée accueille en son auditorium de nombreuses conférences durant ses deux semaines de festival.

Structure en bois accueillant les dédidaces

En face, la librairie qui accueille les dédicaces du salon s’abrite sous les arcades et, là aussi, des expositions nous attendent. Une carte blanche est donnée à Simon Beuret, jeune auteur suisse qui y présente en avant-première sa deuxième bande dessinée Flèche, publiée chez Atrabile. Découpé en deux parties, l’espace est dédié dans un premier temps aux planches du nouvel album, qui nous conte l’histoire d’un concierge saboteur ; puis, dans un second temps, d’autres cordes que le Jurassien dispose sur son arc : installations, illustrations, réalisations…

Et puis, il y a vingt « histoires d’eau » : Le Bain au soir d’été en bande dessinée. Peint en 1892 par Félix Vallotton, le tableau montre 22 femmes nues, réunies dans un espace en plein air, entre baignade et lessive. Une scène à la fois calme et troublante, surtout parce qu’aucune explication n’est donnée : qui sont ces femmes ? Que font-elles exactement ? C’est précisément ce flou qui intrigue.

Photo de l’exposition 20 Histoires d’eau

L’exposition s’empare de ce questionnement et y apporte ses propres réponses. Vingt artistes, issus du Concours de la Relève (concours organisé avec le Service de l’eau de la Ville de Lausanne et le Musée Romain de Lausanne-Vidy dans lequel des artistes émergents et n’ayant jamais été publiés participent), sur les 19 dernières éditions, ont choisi une figure du tableau pour leur inventer un passé, une histoire qui l’aurait menée jusqu’à la scène finale. Les planches sont réparties dans deux salles, reliées par un couloir où apparaît le tableau original de Vallotton. Ces variations sont suspendues, comme du linge étendu, sur un fil, clin d’oeil à l’ambiguïté du tableau, qui tient autant du lavoir que de la baignade.

Planches de l’exposition 20 Histoires d’eau sur des cordes à linge

Au fond de cette grand esplanade centrale : le Mudac (musée d’art contemporain) qui vient d’inaugurer en marge du festival, une grande rétrospective du travail de l’animateur japonais Isao Takahata que l’on avait pu voir l’an dernier au Centre culturel japonais de Paris.

Mais auparavant, juste avant le Mudac, se situe le Signal L. Cette dernière partie accueille cette année une exposition atypique, une plongée dans les coulisses de la conservation : L’Envers du décor. Dirigée par le Centre de la BD de Lausanne, cette exposition met en avant, dans une scénographie minimaliste mais inventive, les défis physiques et chimiques de la conservation du dessin et plus spécifiquement des planches de bande dessinée : jaunissement du papier, détérioration des encres et des collages, archivage,… cette exposition dévoile les dessous du sacerdoce de la conservation.

Toutes les planches présentées dans cette exposition sont originales et proviennent des collections du Centre de la bande dessinée de Lausanne, un fonds méconnu, sans lieu d’exposition (hormis une fois par an lors du BDFIL), qui a pour mission la conservation du patrimoine. Fort de plus de 2000 planches et de dizaines de milliers d’imprimés (magazines et albums de BD), ce fonds est avant tout destiné à la recherche mais ses collections sont publiques. Il se place en Europe derrière la Cité de la BD d’Angoulême en termes d’importance.

Exposition en plein air de Denis Boudouard

On termine notre course sur la plateforme 10, lieu d’une exposition en plein air sur le travail de Denis Boudouard. Auteur oublié de la deuxième moitié du XXe siècle, il fait le lien entre une bande dessinée à l’approche cinématographique et un trait proche de l’Art brut. Un art, il faut le savoir, dont Lausanne abrite le plus grand musée qui lui soit consacré. Cette installation reprend des travaux présentés durant l‘exposition de 2022 Art brut et bande dessinée, ainsi que la présentation des avancées de la recherche à propos de cet auteur oublié.

Deux autres expositions en plein air occupent la capitale olympique : Train de vie à l’entrée de la gare présente dix artistes invités à croquer ce quartier en pleine mutation. Enfin, l’imposant Parc de Milan présente Bulles d’Eau, une sélection de planches commentées sur leur manière de traiter et représenter le berceau de la vie, thème central de cette programmation 2026.

Fait remarquable, l’ensemble des cartels des expositions de BDFIL se déclinent en trois parties. Une première, avec le texte scientifique habituel ; une deuxième avec un texte adapté au parcours enfant ; enfin, une troisième avec un texte à nouveau adapté par la méthode « Facile à lire et à comprendre » (Falc). Des dispositifs, devenus la norme pour le festival suisse, qui marquent son engagement pour l’inclusion.

Enfin, le festival affirme, aussi, dans cette programmation copieuse, sa ligne éditoriale engagée avec quatre expositions dites « invitées » à la Maison Pyxis dans les hauteurs de la ville, quatre expositions, dont une exploration du mouvement Queer dans la bande dessinée moderne, qui marquent cette édition de leur empreinte. Nous y reviendrons dans les jours à venir.

Par Kelian NGUYEN Lyne GEYNET

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