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Thierry Mornet (éditeur de The Walking Dead) : « L’apocalypse zombie, c’est une affaire mondiale » [INTERVIEW]

Par Lyne GEYNET 8 septembre 2026 
Depuis plus d'une quinzaine d'années, The Walking Dead a marqué l'histoire des comics avant de devenir un phénomène culturel international. À l'occasion de cet entretien, son éditeur français Thierry Mornet revient sur le parcours éditorial ainsi que les forces de cette saga culte.

Vous êtes l’éditeur français de The Walking Dead, que vous avez publié chez Delcourt, c’est bien cela ?

Oui, sachant que j’avais même commencé à éditer le premier tome chez un précédent éditeur, Semic, avec qui je collaborais jusqu’en 2004. Lorsque j’ai commencé à travailler avec les éditions Delcourt, début 2005, j’ai proposé de reprendre cette série pour qu’elle intègre le catalogue comics de Delcourt.

Vous étiez déjà un amateur des récits d’horreur avant The Walking Dead ?

Oui, c’est un genre qui m’intéressait. Ça fait partie de ma culture, de ma pop culture : les films de série B, pas forcément l’horreur gore, d’ailleurs. Ça va du thriller à n’importe quel type de récit horrifique.

C’est d’ailleurs un genre que j’ai développé par la suite au sein du catalogue Delcourt, dans le sillage de Walking Dead, à travers d’autres récits fantastiques, de science-fiction mêlée d’horreur. Je pense notamment à 30 jours de nuit.

Justement, sur le site de Delcourt, nous pouvons voir que la série est catégorisée comme de la « science-fiction », et Robert Kirkman lui-même dit dans une de ses préfaces : « Si des choses vous font peur,... tant mieux. Mais ce n’est pas le but, ce n’est pas une bande dessinée d’horreur ». Pourquoi ce choix de la science-fiction ? Pourquoi se détacher de l’horreur ?

En effet, c’est de cette manière qu’on a présenté et marketé la série. C’est de la science-fiction dans le sens où l’intrigue se déroule dans un futur potentiel. Mais c’est surtout un récit de survivalisme.

Ce qui est intéressant dans Walking Dead, ce ne sont pas les zombies qui vont bouffer de la cervelle, c’est la manière dont les survivants tentent de reconstruire une vie en société. C’est le cœur du récit et ce qui en fait tout l’intérêt. Dire que c’est simplement un récit de zombies serait extrêmement limitatif et réducteur.

Robert a donc parfaitement raison en disant cela, et c’est d’ailleurs comme ça qu’on a présenté la série au public tout au long de sa vie éditoriale.

Et puis, il y a d’autres moyens de créer l’horreur que par la simple utilisation du zombie.

Tout à fait. D’ailleurs, c’est entériné non seulement par Robert Kirkman lui-même, mais également par le dessinateur Charlie Adlard, le dessinateur principal, même s’il ne l’était pas durant les six premiers numéros.

Charlie fait lui aussi partie des amateurs d’horreur, mais pas d’une horreur explicite. Il aime davantage suggérer et surprendre le lecteur que montrer les choses frontalement. C’est quelque chose qu’il a fait tout au long de la série, et de fort belle manière.

Il y a des passages gore, bien sûr, comme il y a des passages ultra-violents, mais le cœur du récit, c’est de susciter une réaction chez le lecteur, sans que celle-ci soit forcément liée à ce qui est montré de manière ostensible dans l’image.

Revenons sur la question des survivants et du survivalisme. Selon vous, le comics The Walking Dead révèle-t-il la nature humaine ou la transforme-t-il ?

Je pense que c’est un catalyseur. En cas d’apocalypse, qu’elle soit zombie ou autre, on se retrouve dans une période de grande peur, qu’elle soit écologique ou liée à la surpopulation mondiale. Ce genre de situation ne fait que manifester ce que la nature humaine peut avoir de meilleur comme de pire : de l’égoïsme à la violence la plus primale.

Sincèrement, si la société telle qu’on la connaît devait s’effondrer, il est évident que les comportements observés dans Walking Dead sont très probablement ceux qu’on observerait dans la réalité.

Donc, est-ce que « l’enfer, c’est les autres » ?

Citer Robert Kirkman et Sartre dans la même phrase, je ne m’y attendais pas. C’est un grand écart (rires). Mais oui, pourquoi pas.

Toutefois, je suis un incurable optimiste. Je pense qu’il y a toujours des fleurs qui peuvent pousser au milieu de la m****. Il y a toujours des personnes dont les valeurs peuvent émerger du fumier, qui est d’ailleurs un très bon engrais.

« L’enfer, c’est les autres »… Sans doute est-ce un brin plus complexe. Aujourd’hui, on vit dans une société où le repli sur soi-même est omniprésent. Les gens vivent dans des bulles que les réseaux sociaux ont forgées. Il y a de moins en moins d’ouverture aux autres. Le dialogue a été coupé.

Or, on ne peut faire société qu’à partir du moment où l’on confronte ses idées à celles des autres, sans forcément qu’elles soient les mêmes. La radicalisation des modes de pensée et des actions, telle qu’on peut l’observer à certains moments dans The Walking Dead, ne va pas dans le bon sens. Je crois malgré tout qu’il peut émerger une forme d’entraide et de bienveillance.

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Revenons sur la forme du comics directement. The Walking Dead s’est décliné en série télévisée, en jeu vidéo,... Comment le comics crée-t-il de la peur ? Comment provoquer des émotions directes ?

Il y a des techniques de narration, tout simplement. Peut-être que la première chose qui aide à créer cette distanciation en bande dessinée, dans le cas de The Walking Dead, c’est que le comics soit en noir et blanc. Enfin, en niveaux de gris, plutôt. On imagine et on génère donc de la peur plus aisément en travaillant sur les niveaux de gris que si l’on montrait effectivement des hectolitres d’hémoglobine ou de matière grise répandus sur le sol à grands coups de batte de baseball. Ça, c’est un premier point.

Au-delà de ça, beaucoup de choses sont liées à la qualité de narration de Charlie Adlard. Il parvient, grâce à son traitement du noir et blanc, à son travail sur les ombres et à sa manière de ne pas montrer explicitement certaines choses, à laisser imaginer au lecteur ce qui se passe hors cadre ou de manière détournée.

À quelques exceptions près, il y a des séquences extrêmement violentes. Je pense bien sûr à la mort de Glenn, qui se fait éclater la tête à grands coups de batte de baseball par Negan. Mais il y a aussi énormément de passages où ce qui se passe n’est pas l’acte de violence lui-même. Il est simplement suggéré, montré avec un regard décalé. On laisse alors le travail d’imagination au lecteur, et ça génère effectivement de la peur.

L’imagination du lecteur est hyper vivace, elle est large. C’est lui qui va générer sa propre peur à la lecture d’une séquence, même si, en regardant chacun des dessins dans les cases, il n’y a pas de violence explicite représentée. Une ombre portée sur un mur, par exemple, peut faire plus peur que de voir quelqu’un se faire trancher la main. On suggère finalement la douleur et l’acte à travers l’imagination du lecteur.

Ça peut aussi passer par des techniques propres à la bande dessinée, telles que le page-turner : on arrive en bas d’une page de droite avec une case qui nous amène à tourner la page et là, paf ! Il y a une pleine page avec une action extrêmement surprenante, stupéfiante, violente, qui nous saute à la figure. C’est le talent du narrateur, qui parvient à nous amener jusqu’à cette image.

L’équivalent dans une série télévisée ou un jeu vidéo serait une musique qui monte en crescendo et, d’un seul coup, une espèce de jump scare apparaît : la personne sursaute en découvrant une image parfaitement amenée par le réalisateur. Ce sont des techniques de narration qui permettent d’amplifier, via l’imagination du lecteur, l’émotion que l’on cherche à transmettre.

Selon vous, qu’est-ce qui explique la longévité de l’œuvre, aussi bien des comics que de la série télévisée qui connaît de nombreuses adaptations ?

D’abord, il y a la qualité. Si elle n’est pas là, ça ne peut pas durer. Le phénomène Walking Dead est au top depuis maintenant une quinzaine d’années, même s’il n’est évidemment plus au pic de sa popularité comme il a pu l’être à l’époque.

Ce qui explique que l’on parle toujours de l’œuvre, c’est avant tout la qualité de réalisation de la bande dessinée. Ensuite, ce sont des thématiques universelles et intemporelles qui sont abordées. On peut lire The Walking Dead maintenant comme on le lisait il y a dix ans, et comme on pourra probablement le lire dans dix ou quinze ans. Ça restera une œuvre de qualité que les lecteurs pourront apprécier.

Et puis surtout, The Walking Dead n’est pas qu’une simple série, c’est un univers entier. Je me souviens qu’il y a pas mal d’années, j’avais suggéré à Robert quelque chose qui, au final, s’est développé dans la série. Je lui avais dit : « Pourquoi est-ce que tu n’écrirais pas une mini-série destinée à un dessinateur français, avec un récit qui se passe en France ? Et pourquoi tu n’écrirais pas une série qui se passe en Allemagne avec un dessinateur allemand ? » Et ainsi de suite en Espagne, en Italie…

À l’époque, il n’avait pas voulu parce qu’il voulait garder le contrôle principalement sur sa série avec Charlie, ce que je respecte pleinement puisque c’était un choix du créateur.

Ça me fait sourire en me disant que je n’avais peut-être pas complètement tort avec cette idée, parce qu’il y a eu ce spin-off en France avec la série télévisée The Walking Dead : Daryl Dixon. Au fond, c’était assez logique de vouloir faire grandir l’univers Walking Dead de cette manière.

Quand on a un univers d’une telle richesse, l’apocalypse zombie ne s’est pas produite qu’à New York. Toutes les météorites qui tombent sur la Terre, toutes les invasions extraterrestres tombent sur New York ? C’est très ethnocentré, tout ça. Il y avait donc moyen d’élargir ça à notre petite planète, en faisant vivre des aventures à différents personnages sur de nouveaux territoires.

L’apocalypse zombie est mondiale, finalement.

Par Lyne GEYNET

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Code EAN : 9782756009124
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